Témoignages. Autisme. "Je me sens mal à l’aise dans cette société. J’ai besoin de calme" : dialogue avec deux artistes

Publié le Écrit par Margaux Blanloeil

Ils sont autistes Asperger, aussi appelés SDI. "Sortir du cadre" est une exposition qui leur donne la parole à Limoges. Alors qu'une stratégie nationale a été annoncée ce mardi par Emmanuel Macron, pour les troubles du neuro-développement (TND), dont l’autisme, rencontre avec deux de ces artistes qui ont accepté de se livrer sur leur rapport au monde.

Chaleureuses, légères, les créations de Fabien Principaud exposées à la BFM de Limoges, évoquent la liberté, l’exil, la germination, l’équilibre. Pourtant, quand il a commencé, il y a quatorze ans, l'artiste raconte qu’il sculptait des cœurs en cage, des ailes d’oiseaux décharnées, des choses plus brutes avec plus de ferrailles... Des œuvres qui montraient l’enfermement.

"Quand j’ai fini une pièce, je comprends ce que j’ai voulu exprimer"

Il y a un an seulement, l’homme a été diagnostiqué autiste Asperger. Angoissé, hypersensible, son parcours professionnel est chaotique. Dans le social, il a souvent dû quitter des emplois qu’il aimait beaucoup. Quand il parle de la sculpture, il nous confie que c’est, pour lui, un besoin.

 Sous les doigts de Fabien Principaud, le bois prend vie. Il devient un homme à la caboche pleine de machineries, une graine, un œuf avec des ailes, un couple qui s’enlace, un banc enveloppant… L’artiste crée des sculptures ludiques, sur lesquelles on peut s’asseoir, ou que l'on peut faire tourner.

Châtaigner, thuya, frêne, houx... À Bénévent-l'Abbaye, en Creuse, l’artiste transforme le bois qu’il glane. Il en fait des personnages, des mobiles.

Il arrive un moment où j’ai besoin de créer. J’ai besoin d’aller dans l’atelier. Je sens que j’ai quelque chose à exprimer, je ne sais pas forcément quoi. Je prends ma tronçonneuse, ma meuleuse, la pièce se crée comme ça. Parfois, j'ai un croquis, très souvent, je n’en ai pas. Une fois que la pièce est finie, je la mets dans la maison. Là, elle me raconte quelque chose et je comprends ce que j’ai voulu exprimer. C’est curieux comme processus.

Il joue avec l’équilibre comme s’il cherchait le sein. "Je ne l’ai pas encore trouvé", me livre-t-il. "J’essaye de faire des choses que je trouve belles, parce que j’ai l’impression qu’on est dans une société malade. Je me sens mal à l’aise dans cette société. J’ai besoin de calme, j’ai besoin de poésie, j’ai besoin de savoir quel est mon moi profond, via ce média, je trouve des réponses".

L’art comme thérapie

Floriane Brauche a "29 ans trois quarts", comme elle dit. Elle nous ouvre les portes de son atelier. Sur son bureau, crayons de couleur, palettes de peinture, feutres sont parfaitement alignés. Au-dessus d’elle, une étagère remplie de figurines impeccablement classées.

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"Sortir du cadre", c’est le nom d’une exposition à la BFM de Limoges qui réunit une dizaine d’artistes. Leurs particularités : être des personnes autistes Asperger aussi appelés SDI. Organisée par l'association Actions pour l'Autisme Asperger, elle veut les aider à montrer leurs œuvres et à prouver au grand public qu’eux aussi, ont du talent. Elle est à découvrir jusqu’au 30 novembre 2023. ©France 3 Limousin

"J’adore les jeux". Elle dessine depuis toujours. Petite, c’était avec des aiguilles de pins, des cailloux ou des brindilles. "J’étais dans mon monde, je faisais des petits personnages." Les traumatismes liés à son enfance altèrent sa perception du réel. Elle possède des troubles de déréalisation, ce qui lui confère une grande imagination.

 

J’ai un imaginaire qui ne m’a pas quitté. C’est un peu un cadeau sinon avec les difficultés du quotidien, ce serait pas simple. Je dessine comme on écrit des cadavres exquis. Je m’invente des mini-histoires quand je dessine. Ça me détend.  

Floriane Brauche, artiste dessinatrice

Car à cause d’une surcharge émotionnelle, Floriane peut passer d'une phase de repli, "mutique, à un état très loquace, voire à l’aise". Elle est très sensible à la lumière, au son. "Je mets mon casque dans la rue, parce que les bruits m’arrivent de manière très amplifiée."

Dans ses petites illustrations, il y a ses pensées sombres, mais aussi ses délires. Ses personnages pourraient se retrouver dans des bandes dessinées, mi-animaux, mi-esprits, inspirés des yōkai, des créatures surnaturelles japonaises.

Voir ses dessins exposés à la BFM, elle avoue ne pas tellement réaliser. "Je le vois comme quelque chose de positif, c’est salvateur. Je manque de confiance en moi, donc je ne le prends pas non plus pour acquis."

Cela permet de montrer que les personnes autistes ont des talents. Cela casse l’image de l’autiste qui se tape la tête contre les murs ou du génie hors sol… Il y a des personnes autistes plus communes et nous avons chacune nos choses à apporter.

Floriane Brauche, artiste

Floriane donne des cours de dessin et dans un coin de sa tête, elle possède un rêve. Elle aimerait bien que se monte à Limoges, un collectif d’artistes neuroatypiques.

Casser les préjugés, retrouver l'estime de soi

À Limoges, l’association Actions pour l'Autisme Asperger a vu le jour en 2016. Quand cinq parents de personnes autistes Asperger ont constaté qu’aucune structure n’était dédiée à eux en Limousin, ils ont décidé de trouver leurs propres solutions.

Depuis, bénévolement et avec l’aide d’une psychologue, ils mettent en place des aides psychologiques, des aides à l’emploi, des groupes d’habileté social, des cafés Asperger…

Soixante-dix personnes adhèrent à l’association. Autistes ou proches. C’est la quatrième fois que le collectif organise une exposition d’œuvres d’art à Limoges. Pour Fabrice Le Guilloux, président de l’association, aussi père d’un garçon autiste, cela a plusieurs objectifs. " D’abord, c’est de faire tomber les préjugés. Montrer au grand public qu’elles ont du talent. Ensuite, les personnes autistes ont souvent l’estime de soi en berne. Elles se sentent diminuer par rapport aux autres. Avec cette exposition, on les met sous les feux des projecteurs, elles sont fières et leurs familles aussi. Le troisième objectif, c’est de créer un collectif, faire en sorte qu’elles se rencontrent. Car les personnes autistes sont assez isolées, elles ne se connaissent pas toujours et pourtant quand elles se rencontrent, elles s’entendent souvent plutôt bien."

Fabrice explique que le harcèlement existe encore beaucoup, dès l’école et jusque dans le milieu professionnel. Il raconte que fréquemment le lien passe bien entre deux personnes autistes car "il y a un état d’esprit commun, une grande sensibilité et donc un non-jugement".

L'exposition "Sortir du cadre" court jusqu'au 30 novembre 2023 et permet de découvrir le travail d'une dizaine d'artistes. D’autres devraient voir le jour en 2024. Prochaine étape pour Fabrice, que l’association ne soit plus organisatrice : il voudrait que ce soit Floriane, Fabien et les autres artistes eux-mêmes qui en soient à l’origine.

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