Mobilisation des agriculteurs. "On ne crèvera pas en silence" : les taxes sur le gazole et la concurrence étrangère attisent la colère

Sur les autoroutes, aux ronds-points, devant une préfecture, les agriculteurs sont déterminés. En Lot-Garonne, dans les Pyrénées-Atlantiques ou en Dordogne, nous sommes allés à leurs rencontres pour comprendre leurs revendications et les raisons de leur colère.

"On est là pour dire stop à tous ceux qui s'engraissent sur notre dos. Ça fait un an qu'on nous balade, on reçoit trop d'appels de détresse dans la profession". Ces mots forts sont ceux de Karine Duc, co-présidente de la coordination rurale du Lot-et-Garonne. Devant la préfecture à Agen, l'élue participe depuis lundi 25 janvier à la mobilisation des agriculteurs en colère. Déversement de fumiers, banderoles "on ne crèvera pas en silence", tous expriment un ras-le bol. La profession se dit "au bout du rouleau".

Cette détresse, Philippe, la vit aussi désormais au quotidien. Agriculteur en Lot-et-Garonne, il a passé la nuit à bloquer l'autoroute. "Tous les jours, on se lève, on a nos soucis de trésorerie. On est tous à bout, et pourtant on aime notre métier, on est là pour nourrir les gens".

Des revenus trop faibles, trop de normes sanitaires

Partout dans la région, dans toutes les mobilisations, comme à Bayonne, les agriculteurs pointent la multiplication des normes sanitaires, environnementales et l'impact financier induit. 

" On a les mesures sanitaires qui nous tombent dessus, qui impactent également les trésoreries. C'est une honte ce qui nous arrive, on est excédé. On a des enfants, des familles à nourrir, ça devient très, très compliqué", témoigne Eric Mazin, membre du bureau de la FDSEA des Pyrénées-Atlantiques.

Aujourd'hui, en tant que paysan, on en a marre. On a le couteau sous la gorge. On est harcelé, on subit les charges financières sur nos exploitations.

Eric Mazin

FDSEA des Pyrénées-Atlantiques

La taxe sur le gazole non routier, élément déclencheur

Même son de cloche, autour du rond-point jouxtant l'entrée de l'autoroute A64 à Pau, où les agriculteurs béarnais subissent l'augmentation continue des charges, notamment la taxe sur le gazole non-routier. Ce carburant, utilisé pour les tracteurs ou les engins agricoles, bénéficiait jusqu'à récemment, d'un avantage fiscal. Une détaxation sur laquelle le gouvernement revient progressivement, après négociation avec la FNSEA. Ce qui entraîne une hausse du prix du litre, d'environ 3 centimes

"Beaucoup de charges et à la fin, on n'arrive pas à se verser de salaire. On en a marre, on a un mouvement qui prend de l'ampleur, on espère qu'on sera entendu. La taxe sur le gazole non-routier nous pèse énormément, c'est un budget conséquent sur notre structure", déplore un éleveur rencontré par nos équipes en Béarn.

Une concurrence étrangère déloyale

A ce même rond-point, Michel Casabonne, producteur laitier, évoque quant à lui la "concurrence déloyale de l'agriculture étrangère" et des produits avec des normes "moins coûteuses" et "vendus à moindre coût" dans notre pays.

"On a une surcharge de normes, ce qui ne nous rend pas compétitifs par rapport aux autres pays européens et aux autres continents. C'est la goutte d'eau qui a fait déborder le vase", constate-t-il.

On est concurrencé par une agriculture qui n'a pas le même cahier des charges. 

Michel Casabonne

Producteur laitier

Ces difficultés impactent fortement les producteurs. Ils demandent d'harmoniser les normes avec les autres pays, et une "meilleure rémunération" de leurs produits. 

"En 2000, en France, on produisait 29 milliards de litres de lait. On en produit aujourd'hui autour de 24 milliards. Et dans notre région Nouvelle-Aquitaine, pour deux litres consommés, un seul est produit localement, c'est très grave. On a du mal à assurer le renouvellement des générations", relate tristement Michel Casabonne.

La loi EGAlim "inutile"

En Dordogne aussi, la mobilisation est importante. Le désarroi des agriculteurs se voit. Ils en veulent à l'Etat notamment concernant la loi EGAlim, qui devait permettre aux agriculteurs un revenu couvrant au minimum leur coût de revient.

"La loi EGAlim ne sert à rien. Elle est bien construite, mais personne ne joue le jeu. Il y a beaucoup de charges qui augmentent, des prix qui augmentent", déplore Marie Griffaton, éleveuse de poules pondeuses en bio et présidente FDSEA Dordogne. 

On se crève à faire de la qualité, avec de plus en plus de normes, sans pour autant être rémunérés en conséquence.

Marie Griffaton

Eleveuse de poules pondeuses en bio, présidente FDSEA Dordogne.

Partout, l'Etat est pointé du doigt .En Lot-et-Garonne, les agriculteurs, après avoir manifesté devant la préfecture, et avoir été reçus par le préfet, ont annoncé "vouloir se mobiliser devant d'autres bâtiments étatiques". 

Des slogans percutants

Pour exprimer leur détresse, outre la parole, les manifestants ont arboré de nombreuses pancartes.

"On veut nourrir pas nourrir", "Pas de pays sans paysan" , "on nous saigne", "notre fin sera votre faim"... Les mots se veulent percutants, pour signifier leur détresse et rappeler aux consommateurs qu'eux aussi sont concernés par la situation du monde agricole français. 

"La tristesse de perdre l'une des notres"

Des mots, ceux que nous avons rencontrés ce matin sur les différentes actions en Aquitaine ce matin, en ont aussi eu pour Alexandra Sonac, agricultrice de 37 ans, morte percutée par une voiture en Ariège, appelée "l'une des nôtre".

"C'est malheureux ce qui s'est passé, on va essayer de continuer de bouger sans faire d'incident", souligne Laurent Laugier, agriculteur lot-et-garonnais. Elle était sur un rond-point pour défendre ses valeurs, son honneur", rappelle-t-il.

Ce drame renforce la colère des agriculteurs. Leur combat "ne fait que commencer. Y'en a encore beaucoup de batailles à faire, ce n'est pas en une journée, qu'on va y arriver", prévient Marie Griffaton.

Les mobilisations doivent se poursuivre ce mercredi à Bayonne, à Pau, en Dordogne et en Gironde, où les agriculteurs ont prévu de manifester sur la rocade de Bordeaux.