"Méga-Bassines" : quelle efficacité pour les réserves de substitution face aux sécheresses et au manque d'eau ?

La contestation ne faiblit pas. Les militants "anti-bassines" prévoient de se réunir les 25 et 26 mars prochains à Sainte-Soline et Mauzé-sur-le-Mignon, dans les Deux-Sèvres. Une manifestation interdite par la préfecture qui a déjà préparé un important dispositif policier. Alors que la tension autour des réserves de substitution est à son comble, sont elles réellement une solution ? Le point sur les débats autour de la question.

En Poitou-Charentes, la sécheresse a été particulièrement précoce en 2022. Dès le 2 mai, le préfet de la Vienne appelait les usagers à une utilisation "économe et raisonnée de l'eau", et les seuils d'alerte ont été atteints très vite. Le lendemain, la Charente-Maritime prenait ses premiers arrêtés de restriction et interdisait l'irrigation des champs de maïs, et le 10 mai les quatre départements appliquaient des mesures de restriction.

Au fil de l'été, les différents seuils d'alerte ont été franchis, du jaune au rouge écarlate. Les restrictions se sont accentuées. Les cultures ont souffert.

CARTE - Précipitations mensuelles juillet 2022 et indice d'humidité des sols

Dans le bassin d'Aunis, à une vingtaine de kilomètres de La Rochelle, une centaine d'agriculteurs membres de l'association Aquanide ont collectivement et ouvertement fait le choix d'enfreindre ces restrictions et de procéder à des irrigations illégales, quitte à devoir en répondre devant les tribunaux. L'association, qui défend les intérêts des irrigants de Poitou-Charentes, prône le développement des réserves de stockage, les fameuses "méga-bassines".

Une "bassine" (ou réserves de substitution), qu'est-ce que c'est ?

Pour continuer à irriguer les cultures, malgré les sécheresses estivales toujours plus marquées et les pénuries d'eau, le monde agricole a inventé la "méga-bassine". Une gigantesque "piscine" d'une dizaine d'hectares où est stockée, pour l'été sec, une eau prélevée dans les nappes phréatiques, pendant l'hiver pluvieux.

C'est en Vendée que les premières "méga-bassines" ont vu le jour, il y a une quinzaine d’années. À ce jour, on compte une cinquantaine de ces réserves d'eau de substitution en Poitou-Charentes, et 25 dans le sud de la Vendée, alors qu'une centaine de "bassines" sont en projet.

Sont-elles la solution miracle pour répondre à ces étés sans pluie qui vont devenir la norme ? La communauté scientifique est prudente sur sa réponse.

Une solution pertinente en théorie

"Il est vrai que pendant la période hivernale, le niveau de la nappe phréatique et des rivières remonte", constate Jonathan Schuite, hydrologue indépendant et chercheur associé à l'École des Mines de Paris. C'est la période où l'eau est la plus abondante, voire en excès par rapport à ce dont le milieu pourrait avoir besoin." Prélever et stocker de l'eau à cette période-là apparaît donc comme une solution pertinente pour répondre aux besoins d'irrigation estivaux.

En mai 2021, les neuf "bassines" avaient été retoquées par le tribunal administratif de Poitiers, appelant à baisser leur capacité de stockage d'eau. Sept autres avaient été autorisées, l'une d'elle est désormais en activité. Le rapport du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), chargé d'évaluer la faisabilité des neuf "bassines" des Deux-Sèvres portées par la Coop de l'eau 79, conclut que les prélèvements en hiver ont "un impact négligeable" sur les nappes souterraines. Elles permettraient également "une amélioration globale du niveau des nappes en printemps-été"​, la profondeur de la surface de la nappe "pouvant augmenter de plusieurs mètres dans les zones où d’importants prélèvements estivaux sont substitués". 

Le rapport du BRGM au cœur des débats

Un rapport aux enjeux énormes, comme l'affirmait François Pétorin, agriculteur et administrateur au sein de la Coopérative de l’eau 79 : "On s’est appuyés sur l’étude du BRGM pour valider le projet. Sans cette étude, on ne l’aurait pas fait." En réaction, les militants "anti-bassines" ont, eux aussi, dégainé leur rapport scientifique. Celui-ci questionne la pertinence des données utilisées par le BRGM et pointe l'absence de prise en compte du réchauffement climatique. 

Si la Coop de l'eau 79 s'appuie sur le rapport du BRGM pour légitimer ses projets de "bassines", le BRGM, lui, a récemment nuancé ses conclusions. C'est la Coop de l'eau 79, elle-même, qui avait demandé et financé cette étude. Auditionnés au Sénat le 15 mars 2023 dans le cadre d'une Mission d'Information sur la gestion de l'eau, la présidente-directrice générale, Michèle Rousseau, et le directeur adjoint de la direction des actions territoriales du BRGM, Pierre Pannet, ont précisé les conditions de cette étude.

Celle-ci s'appuie sur des données et un modèle de 2000 à 2010, le seul existant alors, et répond à la question précise qui était posée : "Si j’avais construit ces 16 retenues dans la décennie 2000-2010, est-ce que, dans cette décennie-là, il y aurait eu une amélioration des débits des cours d’eau et qu’est-ce qui ce serait aussi passé en hiver ?"

"Nous n’avons pas simulé les conséquences du réchauffement climatique et nous n’avons pas non plus dit qu’on pouvait nécessairement réaliser des prélèvements en hiver, prévient Michèle Rousseau, présidente-directrice générale du BRGM. Nous avons simplement répondu au cahier des charges et je pense qu’on a ensuite utilisé le rapport du BRGM d’une autre façon."

"Sur le sujet, nous n’avons pas non plus regardé la rentabilité de la construction de ces bassines. Parce qu’évidemment, si on les construit, encore faut-il les remplir parce que sinon ça ne servira à rien du tout", continue Michèle Rousseau devant les sénateurs. La question du remplissage est aussi très épineuse. 

Le BRGM travaille actuellement a actualiser son étude en prenant en compte de nouvelles données, au moins jusqu'à 2020. Les conclusions devraient être disponible en fin d'année 2024. 

Gare aux hivers peu pluvieux

L'hydrologue Jonathan Schuite va dans son sens. Selon lui, même si selon les modèles mathématiques utilisés dans le rapport du BRGM, il est possible de conclure à la faisabilité de ces projets, il est toutefois nécessaire de "s'assurer que les nappes phréatiques soient bien rechargées, pour un bon fonctionnement hydrologique. Par exemple, l'hiver dernier, on a enregistré un déficit pluviométrique moyen de 30%. Le climat n'assure pas une bonne recharge des nappes. Si en plus, on vient pomper de l'eau, on puise dans les stocks qui vont alimenter les rivières pendant l'été".

INFOGRAPHIE - Le cycle de l'eau

L'hydrologue Lena Abasq, qui a rédigé le rapport du BRGM en juin dernier, alerte, elle-aussi, sur ce phénomène : "Les prélèvements pour le remplissage des réserves seront réglementés par des seuils hivernaux de gestion. Si ces seuils ne sont pas respectés, aucun prélèvement ne sera effectué." Lors de son audition au Sénat, Pierre Pannet, le directeur adjoint de la direction des actions territoriales du BRGM, alertait sur ces "seuils de niveau de nappe à partir desquels le remplissage est autorisé ou interdit". Il relève des seuils "parfois étonnants".

Une solution d'appoint

Ce projet de construction de 16 "bassines" porté par la Coop de l'eau 79 a fait l'objet d'un protocole d'accord en novembre 2018, qui soumet notamment la réalisation de ces réserves à une réduction de l'usage des pesticides, et à une mutation vers l'agro-écologie.

Directeur de recherche au CNRS au sein du Centre d'études biologiques de Chizé (Deux-Sèvres), Vincent Bretagnolle est membre du Comité de suivi scientifique et technique chargé de superviser le respect des engagements des irrigants dans ce protocole. Il constate amèrement que ce comité de suivi ne s'est pas réuni depuis un an. Aux dernières nouvelles : "Les mesures ne sont pas contraignantes. Pour la première réserve de substitution qui a été construite à Mauzé-sur-le-Mignon, aucun des dix agriculteurs ne s'est engagé à réduire les pesticides. Ça n'augure pas au mieux de l'atteinte des objectifs auxquels la profession s'est engagée." 

On doit ralentir le cycle de l'eau qu'on a nous-même accéléré. On pourra ensuite rajouter des bassines là où ça parait indispensable.

Vincent Bretagnolle, directeur de recherche au CNRS

Pour lui, il est avant tout important de comprendre pourquoi on en est arrivé là. "Pendant plus de 50 ans l'ensemble des travaux hydrologiques a consisté à évacuer l'eau des marais vers la mer le plus vite possible en automne et en hiver. On a détourné le cours des rivières, drainé, asséché prairies et marais pour pouvoir semer du maïs en mars. On a organisé le paysage pour évacuer l'eau, et maintenant on se rend compte qu'il n'y a plus assez d'eau au printemps et en été. Et on dit que la solution c'est les réserve de substitution. Ce n'est pas la solution à prioriser. On doit ralentir le cycle de l'eau qu'on a nous-même accéléré. On pourra ensuite ajouter des bassines là où ça pourrait être indispensable".

Changer de pratiques

Varenne agricole de l'eau, rapport de l'Institut national de la recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (INRAE), toutes les études convergent pour mettre en valeur les vertus de l'agro-écologie afin de conserver l'eau dans les sols et limiter les besoins en irrigation.

INFOGRAPHIE - Agroforesterie

"C'est tout à fait possible de remettre des prairies dans les lits des plaines alluviales du bassin de la Sèvre Niortaise" explique Vincent Bretagnolle. "De replanter des haies bocagères et de maintenir un couvert végétal sur les sols. Il faut travailler avec la nature".

Des solutions que défend aussi l'hydrologue Jonathan Schuite : "Favoriser une agriculture qui reprend soin des sols, c'est beaucoup plus efficace pour retenir l'eau que toutes les retenues que l'on pourrait construire."

Selon les chiffres de l'INRAE, seul un exploitant agricole sur six utilise l'irrigation. Financées à 70% par des fonds publics (agence de l'eau et fond européen), les réserves de substitutions ne sont accessibles qu'aux adhérents des coopératives qui les initient. Mais elles entraînent une augmentation des prix de l'eau pour l'ensemble des irrigants.

Une expertise scientifique récente visant à évaluer l'efficacité de ces réserves a conclu à l'absence de données fiables et vérifiables pour réaliser une telle évaluation. Une fois que les "méga-bassines" sont en service, les irrigants qui les utilisent ne communiquent pas les données de leurs prélèvements.

Pour aller plus loin

Cet enseignant de SVT de Picardie propose une vulgarisation de sujets comme l'agriculture et l'écologie. (ouvrez l'ensemble de ses tweets).

VIDEO - Regard d'Emma Haziza, hydrologue, spécialiste de la résilience des territoires face aux risques climatiques extrêmes. Fondatrice de Mayane, centre de recherches appliquées dédié à l'adaptation climatique.

>> Voir la version intégrale de son interview ici (source : Thinkerview).