Féminicides : pourquoi les femmes victimes de violence restent avec leur conjoint ?

La violence finit par annihiler les capacités de réflexion et de réaction des victimes. / © MaxPPP
La violence finit par annihiler les capacités de réflexion et de réaction des victimes. / © MaxPPP

L'entourage et même parfois les professionnels chargés de lutter contre les violences conjugales ont du mal à comprendre pourquoi les femmes victimes ne quittent pas systématiquement leur conjoint violent. Des ressorts psychologiques sont à l'oeuvre. Explications.

 

Par Christine Ravier

Les victimes de violence conjugales ont le plus souvent du mal à quitter leur conjoint violent. Le nombre de décès, deux femmes au moins chaque semaine en France, permet à lui seul d'expliquer la crainte qui les maintient au domicile. Question de survie. Incontestablement. Mais certains mécanismes psychologiques expliquent aussi cette "inertie" apparente. Grâce à l’éclairage de Saba Lignon, psychologue à l'hôpital de Moissac et au travail de Marie-France Hirigoyen, on vous propose 6 clés pour comprendre pourquoi les victimes restent.
 

1. Le cycle de la violence


Les violences psychologiques et/ou physiques ne sont pas continues. Elles font partie d'un cycle toujours identique en 4 étapes... Bons moments (lune de miel) - Tensions : la victime sent qu'elle doit tout contrôler car l'auteur peut exploser à tout instant/ elle vit un stress très intense - Explosion - Repentance : l'auteur s'excuse en rejetant la faute sur l'extérieur puis, de plus en plus, sur la victime.

"Lors de la lune de miel, la victime a envie de croire qu'on peut tout effacer. Cette phase renforce le lien qui l'unit à l'auteur, explique Saba Lignon. Elle se dit : "au fond, il est gentil".

La violence s'insinue progressivement. Elle s'aggrave à chaque cycle telle une spirale. La victime croit que les choses vont s'améliorer : "si je change des choses chez moi, tout peut s'arranger".
 

2. L'emprise


Plus le temps passe, plus l'auteur parvient à faire douter la victime de ses capacités et de son analyse de la situation. Plus elle reste, plus il parvient à lui inculquer ses paroles. Des paroles qui la mettent en cause, lui font porter la responsabilité de son agressivité. L'emprise de l'auteur va l'empêcher de comprendre ce qui se passe.
 

Le cerveau fait face à cette situation incompréhensible : la maison est un lieu de sécurité, de refuge où l'on devrait être soutenu et protégé par celui qu'on aime. Or c'est le lieu de la violence la plus extrême. C'est inconcevable pour le cerveau qui déconnecte : c'est l'état de sidération. Objectif : protéger la victime émotionnellement pour éviter qu'elle ne soit submergée.


"Cette déconnection des émotions est un des symptômes du stress post-traumatique. Elle explique que les victimes puissent avoir un discours confus quand elles parlent des violences, affirme Saba Lignon. Ou bien elles racontent des choses horribles sans émotion comme si elles n'étaient pas là, ce qui fait douter de leur crédibilité".
 

3. Inversion de culpabilité


"L'inversion de culpabilité est une stratégie de l'auteur. Utilisée consciemment par le pervers narcissique pour jouir de la destruction de sa victime, et le plus souvent inconsciemment par l'immature (et c'est le plus grand nombre), afin de pallier sa grande faille narcissique. ll manque terriblement de confiance en lui".

Dans ce cas, il a besoin du regard de l'autre pour exister car lui n'en vaut pas la peine. Il a aussi besoin de dominer l'autre et, surtout, qu'on ne le contredise pas. "Quelqu'un qui le contredit, c'est comme s'il lui disait qu'il est nul" observe la psychologue. 

Etre violent, ce n'est pas valorisant pour lui, donc il essaie de persuader l'autre que c'est de sa faute. Au début, ça ne fonctionne pas, mais avec le temps, jour après jour, la victime finit par le croire. Au bout du compte, elle se dit : "Je suis responsable, pourquoi je partirais ?"
 

4. Impuissance apprise


"Quand je suis face à une situation et que le résultat est toujours négatif quoi que je fasse, je me résigne. Je ne fais plus rien" affirme Saba Lignon. Des scientifiques ont prouvé que c'est une constante chez l'humain. Il s'agit aussi d'une forme de protection. "Quand je ne réponds pas à la violence par la violence, ça se calme plus vite".

Les victimes apprennent donc à ne pas réagir. C'est une stratégie de survie, une adaptation à la situation. Cette réponse est bonne à court terme mais elle ne fait qu'augmenter la violence. "J'accepte des choses de plus en plus graves".

Saba Lignon estime d'ailleurs que les violences sexuelles sont présentes dans au moins 40% des situations de violences conjugales, mais les victimes les taisent. Parfois, elles ne réalisent pas qu'un consentement est indispensable dans toute relation, y compris si on est marié. Le "devoir conjugal" se révèle un viol conjugal dans bien des situations.
 

5. Perte d'énergie vitale et dépression


Plus une personne est victime, plus elle va dépenser d'énergie pour tout contrôler. Le stress est constant car elle anticipe ce qui va se passer sans savoir quand ni comment ça va exploser. Même si les violences sont psychologiques, le contexte est tout aussi délétère.

"L'être humain est fait pour gérer le stress à court terme, explique Saba Lignon. Or le fait d'avoir peur en permanence, de ne pas avoir prise sur ce qui se passe crée une tension permanente qui épuise la victime. La dépression va arriver quand je m'épuise, je perds confiance en moi. Plus le temps passe, plus cela va m'user physiquement et psychologiquement". 
 

6. Volonté de protéger les enfants 


Les victimes sont souvent persuadées que les enfants ont besoin de leur père et de leur mère pour grandir harmonieusement. "Elles ne voient pas que la violence touche les enfants directement. Elles prennent aussi en compte la sécurité financière et se disent : je vais partir de la maison et on va se retrouver dans un centre d'hébergement d'urgence...", deux arguments qui les maintiennent au domicile", constate la psychologue. 

Les enfants sont très attachés à voir leur parents ensemble, quel que soit le contexte. Les femmes en tiennent compte. Mais le danger est qu'ils intègrent la violence comme une norme et puissent avoir du mal plus tard à construire une relation harmonieuse".

"Souvent les femmes réagissent quand les enfants sont victimes de coups, ajoute Saba Lignon. Mais même témoins, ils sont très impactés de voir leur mère dénigrée par leur père. Ils présentent les mêmes symptômes que s'ils étaient directement victimes de violence".

 

Un outil accessible à toute(s) : le violentomètre

Le violentomètre est un outil destiné à mesurer si la relation amoureuse dans laquelle on se trouve est basée sur le consentement et si elle comporte des violences. Son objectif : prévenir les différentes situations de violences vécues principalement par les jeunes femmes et inciter filles et garçons à refuser leur banalisation.
Présenté sous forme de règle, le violentomètre rappelle ainsi ce qui relève ou non des violences à travers une gradation colorée. Il présente 3 segments pour évaluer si sa relation amoureuse est saine : "Profite", "Vigilance, dis stop !" et "Protège-toi, demande de l'aide".
A savoir aussi, l'association Previos accompagne, conseille, sensibilise et forme les professionnels confrontés à un public en prise avec la violence.

 

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