ENQUÊTE. Dans les eaux de Salindres, possible "record mondial" de TFA, un "polluant éternel"

C’est l’un des cinq sites producteurs de per- et polyfluoroalkylés (PFAS) en France. À Salindres, dans le Gard, des analyses inédites révèlent aujourd’hui des taux records d’acide trifluoroacétique (TFA). Les prélèvements réalisés par l’ONG Générations Futures montrent que l’eau potable est concernée.

On raconte que, fût un temps, le bétail y avait la dent noire. Qu’aujourd’hui encore, les fumées de l’usine et sa montagne de déchets chimiques accrochent les narines et l’horizon. On y rapporte aussi que les habitants sont statistiquement trois fois plus touchés par le cancer du cerveau que le reste du Gard. 

Pour qui n’a jamais fréquenté Salindres, l’endroit ne fait pas rêver. On en parle même comme de "la ville la plus polluée de France". La plateforme industrielle, cheminées au vent depuis 1855, n’en est pas à son premier scandale. "On sait bien qu’ils ne fabriquent pas des biscuits et du chocolat, mais on n'est pas dans la zone interdite de Tchernobyl non plus ", lâche Etienne Malachanne, maire (sans étiquette) du village industriel gardois et de ses 3500 habitants depuis 2022.  "Il y a eu des rejets dans les années 50 ou 60 de produits pas terribles… Mais on n’est plus dans la situation qu’on a connue dans ces années-là", assure encore ce petit-fils d’ouvrier, l’accent serein, loin de s’imaginer que sa commune pourrait devenir l’un des plus gros points de contamination aux PFAS en France. 

C’est pourtant ce que montrent des analyses inédites, révélées aujourd’hui dans cette enquête menée en collaboration avec le quotidien Le Monde et la chaîne RTBF (Belgique). Dans les rivières champêtres qui encerclent l’usine comme dans l’eau potable qui coule aux robinets des communes plus au sud, certaines substances PFAS ont été retrouvées dans des taux records.  

Un possible "record mondial" de pollution au TFA  

"Les PFAS ? J’en ai entendu parler pour la première fois l’année dernière , quand on a fait le point avec les dirigeants de Solvay... ", confie encore l’édile, et si ces polluants éternels avaient été rejetés massivement dans l’environnement, "ça se saurait ".

Il y a une très bonne communication et une totale transparence avec les industriels installés sur le site. Ils ne nous cachent rien.

Etienne Malachanne

Maire de Salindres

La plateforme de Salindres, classée Seveso depuis 1990 et sur laquelle est installé le géant belge depuis 2011, est l’une des cinq usines de France à fabriquer des PFAS. Considérées comme toxiques, les substances per- et polyfluoroalkylées peuvent persister dans l’environnement pendant des siècles et pendant plusieurs années dans nos organismes. 

 

Dans les prélèvements, effectués par l'ONG Génération Futures à l’automne 2023 grâce à des données de géolocalisation obtenues par Le Monde , le taux de PFAS avoisine les 8500 µg/L dans la rivière Arias et 5300 µg/L dans l’Avène, où elle conflue. A chaque fois, l’acide trifluoroacétique (TFA) est, de très loin, le composé majoritaire.

"Ces niveaux sont extraordinairement élevés et pourraient même constituer un record mondial", réagit Ian Cousins, surpris par l’ampleur de ces résultats. Le professeur en chimie environnementale à l’Université de Stockholm ajoute : "j'ai consulté la littérature et, bien que des niveaux de centaines de microgrammes par litre aient déjà été signalés dans les eaux de surface, je n'ai jamais rencontré des niveaux de TFA aussi élevés que ceux-ci". Réaction unanime chez tous les experts scientifiques et réglementaires avec qui nous avons partagé ces analyses.

 

Sur les 28 molécules recherchées par le laboratoire Ianesco, agréé par les pouvoirs publics et mandaté par l’ONG, on retrouve également des quantités importantes d’acide triflique (TA) et de trifluorométhylbenzène (TFMB). Ces PFAS, utilisés dans la fabrication de pesticides, de matériel médical et de batteries Lithium-ion, ont été ou sont produits sur le site de Salindres, par Solvay et ses prédécesseurs, depuis 1982.

 

Dans les rejets de l’usine, les quantités de TFA sont tellement importantes qu’il faut changer d’échelle pour les mesurer. "On ne s’attendait pas à retrouver des niveaux pareils. D’habitude, dans l’eau des rivières que l’on analyse, on trouve des quantités de l'ordre du nanogramme, voire du microgramme, quand c’est vraiment élevé, là on parle de miligrammes, c'est 1000 fois plus ", explique François Veillerette, porte-parole de l’ONG Générations Future. Même en amont du rejet industriel, dans le prélèvement qui devait servir de témoin, on retrouve 7000 µg/L de TFA. Un résultat très "surprenant " pour le militant, "à tel point que le laboratoire a dû s'y prendre à deux fois pour faire les analyses parce qu’il n’était pas calibré pour en trouver autant. On peut penser que c’est la colline de déchets chimiques entassés sur la plateforme qui peut percoler ". 

Salindres et la pollution, une vieille histoire 

A Salindres, elle fait partie du paysage. A l’ouest du parc industriel de 110 hectares, "la colline" - qui atteint par endroits jusqu’à 35 mètres de haut n’a pourtant rien de bucolique. Onze millions de tonnes de matières toxiques , boues, fûts et autres déchets ont été entassées là depuis le second empire, toute origine confondue. 

Pas étonnant, alors, que l’Avène n’aie jamais eu très bonne réputation. Elle a même l’habitude des poissons ventre en l’air. "En 2010-2011", se rappelle Michel Dussargues, ancien Président de l’association de pêche locale, "on trouvait des poissons morts ". L’affaire fait la une des quotidiens locaux. "Même les poissons qui ont été remis dedans, ils n’ont pas tenu le coup. L’eau était dégueulasse. Ça a tout détruit, le biotope de la rivière et tout ", raconte encore le pêcheur, convaincu que les rejets de la plateforme sont à l’origine de ce désastre écologique.  

Si la pêche n’est interdite qu’à partir de 2010, les eaux mortes de l’Avène en ont vu passer d’autres : l’aluminium d’abord - Salindres a été la première usine au monde -, puis le plomb, l'arsenic, les chlorures et les fluorures. Christelle Gramaglia, sociologue à l’INRAE de Montpellier, a consacré une partie de ses recherches de terrain sur les riverains des pollutions industrielles à Salindres (Habiter la pollution industrielle, Presses des Mines, 2023). On lui a raconté que dans les années 1950 et 1960, "les moutons et les veaux qui paissaient sous le vent de la plateforme chimique perdaient leurs dents (ou avaient les dents noircies par l’excès de fluor, quand ils ne mourraient tout simplement pas) ". Une réalité en noir et blanc qui rappelle les images tremblantes de Wilbur Tenant, cet agriculteur américain à l’origine du scandale Téflon, dans les années 1990, et dont l'histoire est racontée dans le film de Todd Haynes, Dark Waters (2019).  

Des PFAS dans l’eau potable 

Mais en France, on ne s’intéresse officiellement aux PFAS que depuis deux ans. Une interdiction totale de toute la famille de polluants est en cours d’étude par l’Union européenne et la future norme sur l’eau prévoit déjà de limiter, d’ici 2026, la présence de certaines de ces molécules dans l’eau potable à 0,1 µg/L. Si le TFA n’est pas dans la liste, on en mesure tout de même 18 µg/L dans l’eau potable de Moussac et 19 µg/L à Boucoiran-et-Nozières (avec une limite de quantification à 10 µg/L), sans que l'on puisse en pointer avec certitude la provenance. Pour comparaison, dans le sud de Lyon, où le scandale des PFAS a été révélé il y a deux ans par des journalistes d’Envoyé Spécial, l’eau potable a atteint au maximum 0,3 µg/L pour la somme totale de vingt molécules.  

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Pour Frederic Salle-Lagarde, l'information est une "surprise ". Salindres et ses fumées semblent trop loin, dans l’esprit du maire de Moussac, pour atteindre les frontières de sa commune. "C'est à une vingtaine de kilomètres de chez nous ", s’étonne-t-il quand nous l’informons de notre enquête, et à l'endroit du captage, "il n’y a aucune connexion avec l’eau de la rivière ou de Salindres, l’eau de Moussac vient du bassin versant du bois de Lens, plus au sud". 

"Si même dans une région rurale comme la nôtre, il y a des polluants industriels, qu’est-ce que ça doit être ailleurs ? Je suis curieux de savoir quels sont les impacts sur la santé ".  

Fréderic Salle-Lagarde

Maire de Moussac

Une molécule considérée comme "préoccupante" 

La toxicité du TFA est encore entourée de points d’interrogations. Si les PFAS sont désormais reliés à différents cancers, à des troubles endocriniens, immunitaires et à l’infertilité, il n’existe encore aucune étude épidémiologique sur cette molécule en particulier. Malgré nos nombreuses relances ces dernières semaines, l’Agence Régionale de Santé Occitanie (ARS), déjà secouée sur le sujet des PFAS par la publication d'un mail de son Directeur dans Le Canard Enchaîné, a refusé de donner suite à nos sollicitations. Daniel Jaffre s’alarmait de la présence massive de PFAS dans l’eau potable des Français avant de recommander à ses équipes de ne pas les analyser, car " plus on va en chercher, plus on va en trouver ".

"J’ai échangé pas plus tard que vendredi dernier avec l’ARS et on m’a dit que les PFAS n’étaient pas d’actualité, et qu’il n’y avait pas d’urgence en la matière", nous confie Christophe Rivenq, Président d’Alès agglomération, qui a en charge la distribution de l’eau potable des 1000 habitants de Boucoiran-et-Nozières. Le captage situé sur la nappe du Gardon alimente au moins deux autres communes. "Il y a beaucoup d’autres sujets à traiter avant les PFAS : le CVM (chlorure de vinyle monomère), les résidus de médicaments… ", relativise l’élu.  

Mais à plus de 1000 kilomètres de Salindres, on voit les choses autrement. Aux Pays-Bas, le TFA est devenu un enjeu de santé publique. A Dordrecht, l’usine Chemours vient d’être menacée de 125 000 euros d’amende pour avoir rejeté du TFA dans l’eau sans autorisation, au motif "qu’il s'agit d'une substance potentiellement très préoccupante", selon les autorités. "Le TFA est considéré avoir les mêmes effets toxiques que les autres PFAS ", alerte le RIVM. L’agence sanitaire et environnementale néerlandaise s’inquiète en particulier des effets sur le foie et, parce que la structure moléculaire du TFA est similaire à celle d’autres PFAS, de possibles répercussions sur le système immunitaire.   

 " Le problème avec le TFA, c’est que nous ne savons pas encore s'il est lui aussi immunotoxique et, si oui, à quel niveau ", appuie Jacob de Boer, professeur de chimie à l’Université libre d'Amsterdam. "Les effets associés à ces niveaux sont donc difficiles à estimer. Appliquant le principe de précaution, le RIVM a donc fixé une limite de 2,2 µg/L de TFA dans l’eau potable. C’est huit fois moins que les taux retrouvés à Moussac et Boucoiran-sur-Nozières. "19 µg/L de TFA dans l’eau potable, cela semble très élevé. Après tout, il ne devrait pas s'y trouver du tout ", commente encore Jacob de Boer.  

Le TFA dans le collimateur des autorités allemandes...  

L’Allemagne, elle, vient de proposer la classification du TFA comme substance reprotoxique à l’Agence chimique européenne (ECHA). La molécule pourrait avoir, selon des études très récentes, des effets nocifs sur les fonctions reproductives et la descendance.  

Il faut dire qu’outre-Rhin, l'acide trifluoroacétique a déjà fait des remous. En 2016, une quantité importante de TFA est retrouvée, par hasard, dans l’eau du robinet à Heidelberg, puis dans celle de la rivière Neckar. Les autorités remontent facilement à la source de cette pollution - Solvay fabrique du TFA à Bad Wimpfen. L’affaire fait scandale. Les producteurs d’eau potable s’insurgent, les associations environnementales assignent même l’industriel en justice. Rapidement, Solvay est sommé de trouver des solutions.  

Le groupe annonce alors à la presse la délocalisation de la production de TFA de Bad Wimpfen... à Salindres. Dans une interview à un quotidien local, le porte-parole de Solvay, Dirk Schutle, assure que l’unité de production de TFA a été fermée et déplacée en France, où l’on produit déjà la molécule.  

Interrogé dans le quotidien local Le Midi Libre à la suite du scandale allemand, le directeur du site de Solvay à Salindres, Jean-Luc Pujol, reconnaît qu’il peut y avoir "des traces de trifluoroacétate dans l'Arias et dans l'Avène. On parle (...) de gramme par tonne, ou quelque chose comme une goutte dans 100 litres ". Il ajoute néanmoins que "les quantités émises en trifluoroacétate sont bien inférieures à Salindres" par rapport à l’Allemagne, les procédés de fabrication et unités de traitements étant différents.  

… mais ignoré par les autorités françaises...  

Et si le directeur de Solvay est en mesure de donner des chiffres, c’est parce qu’en réalité le TFA est mesuré sur le site de Salindres... depuis 2011 au moins. Dans une étude d’impact jamais publiée, on découvre que l’usine rejetait à cette époque-là 80 kg de TFA par jour dans l’Arias. Pour comparaison, en Allemagne, les rejets de TFA ont été évalués par l’agence environnementale allemande (UBA) à 100 kg par jour en 2016 .

Autrement formulé, on parle de 340 000 µg/L de TFA dans les rejets, et selon une autre étude commanditée par les industriels du parc chimique, on en détecte 49 000 µg/L dans l’Arias et 16 000 µg/L dans le puits des jardins ouvriers de l’usine dans le puits des jardins ouvriers de l’usine. Mais, reposant sur l’hypothèse que les habitants n’utilisent pas cette eau souterraine pour boire ou pour arroser leurs légumes, ses rédacteurs concluent à l'absence  d'" effets néfastes sur la santé ".  

Plus timides que les autorités voisines en 2016, les pouvoirs publics français n’imposent alors aucune limite de rejet à l’industriel. Coïncidence ou pas, c’est après le scandale allemand que la Direction régionale de l’environnement (DREAL), décide pour la première fois d’encadrer les émissions de TFA dans l’eau à 125 000 µg/L. Et ce n’est qu’en mars 2023 que les services publics semblent prendre conscience qu’ils ont affaire à ces PFAS qui défraient la chronique depuis des mois. La limite est donc abaissée à 75 000 µg/l.

"Solvay respecte strictement les réglementations et les seuils en vigueur (...). Nous collaborons étroitement avec les autorités compétentes et des organismes indépendants pour l'analyse et le contrôle de nos activités ", nous répond donc Solvay par email. Malgré nos relances, la DREAL a refusé de nous répondre et de nous remettre les résultats de cette autosurveillance prescrite quotidiennement.  

Cette valeur "a-t-elle été fixée pour que l’on soit sûr qu’elle ne soit jamais dépassée ou bien a-t-elle une validité scientifique ?", ironise François Veillerette, de l’ONG Générations Futures. "Elle parait tellement énorme ". Le militant promet d’interpeller la préfecture à ce sujet-là.  "Le TFA ne fait aujourd’hui l’objet d’aucune surveillance particulière de la part des autorités françaises : il n'est recherché ni dans l’eau de surface ni dans l’eau potable " explique encore le porte-parole, ajoutant que son association va porter plainte contre X. 

Des rejets jusque là autorisés mais bientôt réglementés

De son côté, l’Agence de l’eau affirme en effet n’avoir jamais recherché de TFA sur le bassin Rhône-Méditerrannée, la molécule ne faisant "pas partie de la liste des plus de 1 000 substances suivies dans le cadre de la surveillance environnementale opérée par l’agence » . C’est justement le cœur du problème : tous les PFAS ne sont pas réglementés et en rejeter est tout à fait légal. 

Mais comme la législation s’apprête à évoluer, en 2020 déjà, les industriels du site ont entrepris un chantier de réhabilitation de leurs bassins, dans l’espoir de rendre à l’Avène une qualité conforme à la future directive cadre sur l’eau. Le TFA prisonnier de l’immense colline à hauteur de 3290 µg/kg de matière sèche pourrait en effet percoler et contaminer les nappes phréatiques.

"Le problème, avec le TFA, c’est que c’est une substance extrêmement mobile dans l’eau, il peut voyager sur plusieurs kilomètres ," explique Joost Dalmijn, chercheur à l’Université de Stockholm. " Sa demi-vie est très longue, des dizaines d'années, voire des siècles, il est donc très persistant. Et comme la chaîne est très courte, il est très difficile de la traiter. Par exemple, les charbons actifs ne peuvent pas le retenir, il faudrait recourir à l'osmose inversée " ajoute le scientifique.  

Les coûts liés à cette méthode restent très élevés et, particulièrement énergivore, la solution est rarement privilégiée par les industriels. Mais afin de respecter l’abaissement de la limitation de ses rejets d’ici trois ans, Solvay indique que "face à l’évolution des exigences réglementaires", le groupe e st "actuellement en train de mettre en place un pilote d’osmose inverse, en préparation pour une installation industrielle prévue d’ici 2027". A la question, pourquoi avoir attendu 2023 pour tester cette technologie ? Pas de réponse. 

Salindres, cluster de cancers du cerveau 

Et des réponses, à Salindres, il est difficile d’en trouver. Rares sont ceux qui osent s’en prendre à l’Usine - "elle fait partie de la vie de la commune " rappelle le maire. Au milieu des années 2000, pourtant, des voix avaient tenté de s’élever. Les boues, les odeurs, les yeux qui piquent, c’en est trop. Les cancers du cerveau aussi. Loyauté héritée du paternalisme usinier ou simple déni, l’Usine, qui emploie six cent personnes, est timidement pointée du doigt. "Il ne faut pas y toucher", confirme Estelle Boudet. Son père est décédé d’un glioblastome en 2020. Il habitait la commune voisine de Rousson, qui jouxte la plateforme industrielle.

On se pose beaucoup de questions. Surtout que le voisin direct de mes parents est décédé de la même maladie quelques années auparavant, les maisons sont jumelles !

Estelle Boudet

 

Pour avoir eu le courage de témoigner dans un reportage il y a quelques années, la famille Boudet a reçu des pressions. "Il y a tellement de chômage sur le secteur que les gens se disent que quelque part, même si ça vient de là, même si ça fait quelques dommages collatéraux, ce n'est pas si dramatique que ça... ".  

Pourtant, sur les communes de Salindres et de Rousson, on compte neuf cas de glioblastomes entre 2006 et 2015. En 2020, une étude de Santé Publique France confirme un taux d’incidence de glioblastomes trois fois supérieur à la moyenne départementale" et "l’existence d’un regroupement".  Salindres est officiellement devenue un cluster du cancer du cerveau. Pour en arriver là, il aura fallu des années de recherches - l’ARS a été  saisie pour la première fois en 2010 - et de polémiques - dans son premier rapport, SPF avait oublié de comptabiliser la moitié des cas.  

"Moi, par exemple, j'ai des patients qui habitent actuellement Nîmes, qui ont une tumeur cérébrale, mais qui ont habité dans ce coin là quand ils étaient jeunes. Vous voyez, voilà, on ne peut pas les recenser ", explique le Dr Jean-Sébastien Guillamo, neurologue au CHU de Nîmes. S’il reconnaît un nombre de cas de glioblastomes plus important, il préfère ne pas s’avancer sur les causes possibles de cette prévalence. "C'est difficile sur des petits effectifs, des petits nombres, d'avoir une certitude (...). Il y a beaucoup d'autres raisons que l'industrie chimique ou que les usines Seveso... ", explique le médecin, par exemple "il y a encore une classe de substances pour laquelle on a de sérieux doutes sur l'augmentation comme facteur de risque des tumeurs cérébrales, c'est les pesticides ". 

Des coupables potentiels, les sols et les eaux de Salindres n’en manquent malheureusement pas :fluorures, chlorures, hydrocarbures, métaux : 62 substances émises dans l’environnement par les activités de la plateforme étaient encore répertoriées en 2012.

Quid des PFAS ? Il est vrai que le glioblastome n’est pas une maladie répertoriée parmi les effets toxicologiques de ces substances, "toutefois, je sais qu'il s'agit d'un cancer du cerveau dont on a signalé une augmentation chez les pompiers ", explique la toxicologue américaine Jamie DeWitt à l’Université de l’Etat d’Oregon. "Et la communauté des pompiers est préoccupée par le fait que leur exposition aux PFAS est peut-être liée aux glioblastomes". Certaines mousses anti-incendies, mais aussi les équipements de protection des pompiers contiennent en effet des PFAS. "Des études supplémentaires sont nécessaires pour vérifier l'existence de ce lien ". 

Mais à Salindres, la piste des PFAS n’a jamais été étudiée. Même pas celle du TFMB, produit sur le site jusqu’en 2011, et qui servait notamment à la fabrication de pesticides. Les causes explorées par SPF se limitent aux facteurs génétiques, aux radiations ionisantes ou aux expositions professionnelles liées aux composés nitrosourées. Une mise à jour de l’étude de SPF, a été rendue publique ce mercredi 7 février. Si elle comptabilise finalement seize cas de glioblastomes pour la période 2006-2020, et confirme "une surincidence des glioblastomes confirmés histologiquement dans la zone de Salindres et Rousson [...] sur 2006- 2020", elle affirme aussi que l'augmentation des glioblastomes "n'est pas isolée" et "qu'il n’a pas été identifié d’exposition locale commune aux cas de Salindres et Rousson pouvant expliquer la sur-incidence". En effet, SPF n’a relevé aucune anomalie en termes de sources de radiations ionisantes. Dans cette nouvelle version, l'exposition aux PFAS et au TFA en particulier n'est ni mentionnée, ni étudiée. 

"On ne demande pas à ce que l'usine ferme, on demande juste à savoir quelle est la source et si la source peut être identifiée, que des mesures soient prises pour que ça s'arrête et qu'on préserve la santé des gens", conclue Estelle Boudet.