Affaire Jubillar. L'avocat des enfants insiste sur l'obligation de les protéger : "ce n'est pas Louis qui enverra son père en prison"

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Écrit par Christine Ravier
Me Laurent Boguet, avocat des enfants de Delphine et Cédric Jubillar, sort de sa réserve. Il insiste sur la nécessité de les protéger dans le cadre de l'instruction judiciaire.
Me Laurent Boguet, avocat des enfants de Delphine et Cédric Jubillar, sort de sa réserve. Il insiste sur la nécessité de les protéger dans le cadre de l'instruction judiciaire. © NATHALIE SAINT-AFFRE / MAXPPP

Cédric Jubillar, toujours incarcéré, doit être interrogé par les juges ce vendredi 3 décembre 2021. L'avocat de ses enfants, Laurent Boguet qui se fait rare sur le terrain médiatique pour préserver ses clients, a accepté de répondre à nos questions. Entretien.

Me Laurent Boguet est l'avocat des enfants Jubillar. Leur père, Cédric, incarcéré après la disparition de sa femme Delphine, va une nouvelle fois être entendu ce vendredi 3 décembre 2021 par les juges. Dans cette affaire, l'aîné des deux enfants Jubillar a également été auditionné. Mais comment concilier enquête et instruction avec protection de l'enfance ? Nous avons fait le point avec Me Laurent Boguet.

Que se passe-t-il actuellement pour l'aîné des enfants de Delphine et Cédric Jubillar ?

Louis a été auditionné par les juges d'instruction. On peut, sans déflorer le secret de l'instruction, considérer que l'enfant est venu corroborer en les détaillant davantage les premières déclarations qu'il avait réalisées auprès des services d'enquête en décembre et en janvier 2020.

Je crois pouvoir affirmer que ce jeune garçon, qui est en fait un Petit Prince confronté à la planète Justice, a pu librement s'exprimer dans un cadre qui offrait le maximum de précautions. Et il est en mesure d'affirmer des choses qui entrent en dissonance et qui rendent même peut-être incohérents les propos de Cédric Jubillar. Il y aura des choses à vérifier, c'est un enfant qui est en capacité, essentiellement sur le plan du contexte, d'indiquer que le couple ne vivait pas des heures heureuses puisqu'il était en instance de séparation et que ceci pouvait s'exprimer au contact des enfants.

C'est un enfant de sept ans aujourd'hui à qui on demande de convoquer les souvenirs traumatisants d'une nuit alors qu'il n'en avait que six. Il souffre de la disparition de sa mère. Il est en capacité d'exprimer le manque qu'il ressent par rapport à l'absence de son père. Il est au cœur d'une tragédie qu'on pourrait qualifier de racinienne.

Qu'attendez-vous de l'audition de Cédric Jubillar ce vendredi 3 décembre ?

Comme nous le lui avons demandé : qu'il fasse des réponses, et de préférence cohérentes, par rapport aux éléments qui figurent au dossier de manière objective (les témoignages dont celui de son propre fils) de manière à ce que la justice puisse prospérer et la vérité éclater. Nous ne devons pas de demi-vérité à ses enfants. Eliyah et Louis ont besoin de savoir comment regarder leur père.

Ils ne voient pas leur père depuis qu'il est en prison. Comment vivent-ils cette situation ?

Justement, c'est bien le problème c'est-à-dire que quand l'enfant répond aux questions, il n'est pas dans le jugement, il est dans le manque de ses parents, y compris de son père, forcément de sa mère. A partir de là, il le vit avec douleur. Il n'a pas l'âge des mots, il n'a pas l'âge d'exprimer ses ressentis mais moi je peux affirmer que cet enfant est en réalité en grande souffrance.

Est-ce que ce n'est pas surprenant qu'on expose ainsi publiquement un enfant de cet âge ? N'est-ce pas le mettre en danger ?

Assurément. Je suis plus que surpris, je désapprouve cette démarche parce qu'il faut bien comprendre que ces enfants, avant toutes choses, sont les victimes de la situation. Ils sont totalement immergés au cœur d'une tragédie. Quoi que décide effectivement la justice, quelle que soit la vérité qu'elle parvienne à leur révéler, ces enfants auront perdu leur mère et peut-être demain leur père, s'il devait être reconnu coupable d'être le bourreau et celui qui a fait disparaître leur propre mère.

C'est un statut qui est complètement indépassable et, compte tenu du jeune âge des enfants : on parle d'un enfant qui avait six ans au moment des faits et sa petite sœur, deux ans, ils doivent être impérativement préservés. J'employais l'expression de "Petit Prince par rapport à la planète Justice", c'est à la justice de faire l'effort de se mettre à la portée des enfants et certainement pas l'inverse.

Moyennant quoi les choses sont compliquées parce que ce jeune enfant est un témoin, parmi d'autres, du contexte général et plus sûrement de ce qui aurait pu se produire dans les heures qui ont précédé la disparition de sa mère. J'ai voulu avec maître Malika Chmani m'attacher à ce que, au moins sur le terrain de la forme, le maximum de précautions puissent être prises de manière à ce que la parole de l'enfant, sans qu'on ait à la sanctifier au niveau de son contenu, soit recueillie dans des conditions qui ne permettent pas de soupçonner qu'elle puisse être orientée. C'est fragile, la parole d'un enfant. Elle repose sur la mémoire d'un enfant qui a six ans, donc c'est nécessairement fragile. 

Et ce petit garçon, j'en retire une grande satisfaction, a pu être entendu au stade de son audition chez les magistrats instructeurs dans des conditions qui nous ont parfaitement satisfaits dès lors que l'administratrice ad hoc, qui est une personne extrêmement expérimentée, que les deux conseils étaient à côté du petit Louis et qu'il a été en capacité de s'exprimer, avec toute la patience nécessaire, respectant les temps de concentration, de déconcentration, son besoin de vaquer à d'autres occupations, de changer d'atmosphère... Tous ces temps ont été parfaitement intégrés et respectés.

A partir de là, il nous livre des choses qu'il va convenir d'analyser parce que ce qu'il nous dit n'entre pas du tout en résonnance avec ce qu'affirme Cédric Jubillar. Donc c'est effectivement une difficulté de fond... en tout cas une réalité au niveau de ce dossier que les juges d'instruction vont s'attacher à exploiter et à explorer. Très clairement les premières déclarations de Cédric Jubillar ne correspondent pas à la description à la fois conceptuelle, aux habitudes, aux routines des parents telles que Louis a pu les percevoir. Il y a des choses qui sont affirmées avec véhémence par Cédric Jubillar qui ne sont pas du tout corroborées par les déclarations de son propre fils, en particulier sur le déroulement de cette soirée tragique du 15 décembre.

Et le fait de l'exposer ainsi publiquement, est-ce que ça ne pose pas problème ?

Nous sommes des cerbères vigilants et c'est vrai que les tentations de certains, notamment de la presse dont on a compris qu'elle était très intéressée puisqu'elle est le relais d'une interrogation nationale... les gens sont curieux, pour employer un terme neutre, en tous cas intéressés par ce dossier. C'est ainsi.

Il y a eu des maladresses que nous essayons de systématiquement enrayer parce que nous n'acceptons pas, en particulier, que des images quelles qu'elles soient quand elles ne sont pas floutées, puissent être diffusées s'agissant d'un enfant de six ans à qui il faut laisser la possibilité de vivre son calvaire.

Bien évidemment, il a des coins de ciel bleu cet enfant : quand il va taper dans une balle de foot, lorsque ses instituteurs le sollicitent, qu'il peut dessiner avec ses amis. Tout ça ce sont des moments qu'il va falloir préserver parce qu'une fois que la page judiciaire de ce dossier sera refermée, Louis et Eliyah continueront à vivre dans l'absence et dans la douleur que leur inflige la réalité.

La justice avait-elle le droit de le présenter quasiment comme témoin à charge dans une affaire qui concerne, qui plus est, son père et sa mère ?

La difficulté et peut-être la complexité de la tâche qui nous a été fixée, c'est peut-être que cet enfant, il dit ce qu'il dit. J'insiste pour que les gens entendent bien que ce petit garçon de sept ans n'est pas dans le jugement. Il exprime avant toutes choses un manque au niveau de ses parents.

Il est capable d'affirmer un certain nombre de vérités. Il peut évoquer factuellement des choses qui se sont passées. Il n'est pas dans la critique de tel ou tel de ses parents. En réalité il souffre de ce manque. Et pourtant, je ne voudrais pas qu'il puisse avoir à porter sur ses épaules le statut du témoin à charge qui viendrait en quelque sorte accabler de manière définitive Cédric Jubillar.

Ce n'est pas le sens de notre intervention, nous sommes complètement sur la réserve. Nous avons pu, Me Chmani et moi-même, rappeler à l'occasion des différentes audiences qui égrènent cette procédure, que ce que pourrait livrer cet enfant devrait s'analyser avec la prudence nécessaire parce que c'est la parole d'un enfant. Ce n'est pas un adulte qui s'exprime.

Et plus sûrement encore, dans le cadre d'un contexte général parce qu'il est hors de question de venir expliquer à ce petit garçon que tout dépend de sa parole. Il est là pour livrer bien des choses en réalité : le contexte général, comment était organisée cette vie familiale, quelle place il y prenait, quel était le comportement de tel ou tel parent (...).

Ce gamin qui est extrêmement vif et rempli de malice, se replie sur lui-même quand est évoquée la disparition de sa mère et l'incarcération de son père, sans qu'il puisse imaginer ce que recouvre ce mot. Ils ne sont pas là. Ils lui manquent. Il est hébergé dans le cadre d'une famille complètement aimante mais il n'en demeure pas moins que le 16 décembre 2021, ils se sont réveillés avec un énorme trou à l'intérieur du corps. Leur vie a basculé.

Qu'est-ce qui est important pour vous aujourd'hui ?

Ce qui est important c'est qu'on puisse évoluer en ayant à l'esprit que, indépendamment de la démarche nécessaire  (recours aux moyens de procédure, techniques d'investigation, interrogatoires, auditions), il y ait une espèce de bulle, une espèce de sphère qui protège au maximum l'innocence de ces enfants. Même si c'est peut-être un vœu dérisoire. Je ne veux pas qu'on les maltraite par maladresse.

Je ne veux pas davantage imaginer qu'on puisse les maltraiter par intérêt partisan. Ces enfants traversent une procédure avec sur leurs épaules le poids d'une souffrance immense et il ne s'agit pas de leur faire peser de nouvelles responsabilités. Il faut qu'on les épargne au maximum. Louis a été en capacité, sa petite sœur n'est pas concernée par l'évocation des faits, peut-être heureusement pour elle... Louis, il a cette particularité d'être regardé comme un témoin. Un témoin dont les déclarations peuvent  présenter un intérêt certain, mais pour autant, ce sont des indices, des investigations complémentaires qui permettront d'établir l'innocence ou la culpabilité de Cédric Jubillar.

Les déclarations de Louis, et je veux qu'il l'entende au travers de cette interview, je le lui ai déjà dit et je lui répèterai inlassablement : ça n'est pas lui qui enverra son père en prison. 

Ce qui a été touchant c'est que, en amont, les deux magistrats instructeurs qui ont une expérience au niveau de la gestion des dossiers enfants (l'une d'entre elles a été longtemps juge pour enfant et je pense que c'est une expérience très importante et très riche pour aborder ce type de dossier) ont dit : "tu sais, Louis, on est là pour travailler et retrouver coûte que coûte ta maman dont on sait qu'elle te manque".

C'est important parce que je crois que l'enfant a besoin de l'entendre au travers du brouhaha médiatique, de l'entourage qui est le sien. Je crois qu'une voix venue du monde de la justice qui lui dit : nous faisons tout, nous n'économisons aucune peine pour pouvoir expliquer, pour pouvoir établir une vérité et surtout, dans son esprit, pour pouvoir te ramener ta maman quel qu'en soit l'état. C'est terrible mais en réalité c'est ça, c'est essentiel car Louis l'entendra. Ces mots résonneront.

Et à la fin de l'audition, c'est un moment théoriquement couvert par le secret de l'instruction, mais en réalité il présente un tel degré d'humanité que je me crois autorisé à vous en parler, il a été dit à Louis : "tu sais, ta maman ne vous a pas abandonnés toi et ta petite sœur". Et il a reçu le message sans trouver les mots mais dans le regard qu'il a renvoyé ces phrases ont été perçues comme une bénédiction. Il avait sans doute besoin de les entendre et d'ailleurs, il lâchera dans un souffle : "ça m'a fait du bien de parler".

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