Claude Sicre : « La Seria, une série qui renoue avec la tradition occitane du loufoque, de l’extravagant et du burlesque »

Claude Sicre, figure de la culture et de la langue occitane, a regardé les 5 épisodes de la fiction "La Seria". Il a choisi d’en écrire sa propre critique : c’est ce texte que nous publions ci-dessous avec son aimable autorisation.

Avant de vous dévoiler le texte de Claude Sicre, regardez vous aussi La Seria. 

La Seria, un road movie qui vous fera voyager de Toulouse à Marseille, de Narbonne plage à Barcelone en passant par Palma de Majorque… La Seria vos farà viatjar de Tolosa a Marselha, de Narbona plaja a Barcelona en passant per Palma de Malhòrca.

Une fiction complètement déjantée, et 100 % « made in Occitanie » à découvrir sur france.tv  : La Seria
Une fiction produit par : AnderAndera (Virgil Vergues, Fabien Camaly, Laurent Boudot), Piget Films (Amic Bedel), et France 3 Occitanie.

Voici donc, ci-dessous, le texte que Claude Sicre a eu l'amabilité de nous adresser afin que nous puissions le partager avec vous.

Quand l’occitanisme trouve le bon sens : en inventant le sien

C'est l’histoire vraie de deux jeunes provincials qui veulent faire du cinéma, l’un comme réalisateur-scénariste, l’autre comme scénariste-écrivain, et il se trouve que, parallèlement, ils sont tous deux occitanistes (mais c’est vrai que si on veut faire du cinéma et qu’on est du Rouergue ou autre, on a vite fait de comprendre la réalité du provincialisme français et du parisianisme tout puissant, ce qui peut encourager certains -les meilleurs- à une prise de conscience).


Donc les deux choses se mêlent dans leurs têtes : faire un film pour promouvoir la langue/culture occitane, faire un film en occitan pour se lancer dans le cinéma d’une façon originale.
Et donc ces deux provincials vont avoir l’idée du film : raconter les aventures de deux provincials comme eux et de leurs collègues partis à la quête de finances pour faire un film en occitan présentant l'occitanisme d’aujourd’hui dans leurs milieux c’est pas gagné.

Mais l’idée est bonne, thème et fil conducteur tout trouvés, et pas besoin de reconstitution des décors du Moyen-âge ou du XIXème et des costumes et tout le reste quelle économie, on peut tout filmer dans sa rue quand on veut. Bien vu ! 

Faire un film pour promouvoir la langue/culture occitane, faire un film en occitan pour se lancer dans le cinéma d’une façon originale.

Claude Sicre

Reste l’essentiel : faire ça avec justesse et talent. À mon sens, et sur ce point, La Seria est très réussie. Le premier piège tendu aux scénaristes par la situation de l’occitan dans la société française, celui d’adapter dans un roman d’images le discours victimaire de la majorité des militants, est brillamment évité. Les films-tracts, rien de pire. Et, crochets à droite, crochets à gauche, tous les autres pièges sont esquivés comme à la parade.


On s’y moque plaisamment et aimablement de certaines lourdes lubies militantes, de la langue de «communication» (scolaire, universitaire, associative et maintenant administrative, j’ajoute), du refrain sur la langue «millénaria», on charge sans exagérer la non-fraternité et l’affairisme des cultureux catalans (genre "eh ben, si c’est à ça que mène l’autonomie!" ), et on réussit à merveille à intégrer l’occitan dans la conversation courante sans aucun lourd artifice ou précautions oratoires ennuyeuses (sans s’excuser, surtout)(c’est là un très, très bon exemple de décomplexion, pionnier, qui servira à beaucoup d’autres, nous le pensons).

Résumons-nous en une question : ce film sait faire le contraire de ce qu’il ne faut pas faire, qu’il a devant les yeux, mais qu’invente-t-il de lui-même, quelle vision de rapport original à la société (française, nous sommes irréductiblement français, ce qu’il faut savoir, comprendre et ne pas fuir) (mais, par elle, au-delà) ? 

Je réponds longuement à cette question simple, basique, mais primordiale.
La vision que le film donne de ce rapport c’est tout simplement celle de militants de bon sens qui, peut-être un peu fatigués des longues discussions qui tournent en rond sur la nécessité d’actions d’éclat - toujours revendicatives et le plus souvent tournées vers l’enseignement, remarquons-le - qui, par notre grandiose mobilisation montreraient notre force aux pouvoirs qui nous briment, fatigués des fascinations pour des modèles étrangers, se prennent parfois à laisser voguer sans frein leur imagination et à examiner et à peaufiner les solutions les plus fantaisistes, loufoques, farcesques, qui font ricaner leur entourage quand ils les exposent avec sérieux, qui le fait rire quand eux-mêmes en rient.

Si ces militants sont des scénaristes ou des réalisateurs, désireux de porter leur pierre à l’action et pensant à très juste raison que le cinéma de fiction est une des meilleures armes de la bataille (contre l’avis dominant du mouvement), un déclic peut se produire : O.P., d'ac, on ne peut pas mettre en place ces solutions dans la vraie vie, eh bien portons-les à l’écran ! Aqui l’eurêka (ai trapat l’idèia!).

Assumons notre situation : nous n’avons jamais eu de franquisme, la France n’a pas acheté l’Occitanie il y a deux cents ans, aucun peuple muni de fourches ne s’est violemment opposé au mauvais sort fait à la langue et à la culture occitanes, aucune bourgeoisie occitane consciente de ses intérêts communs ne s’est jamais constituée, nous n’avons connu aucune de ces misères qu’ont connues tant de peuples du monde colonisés, asservis, décimés, et que connaissent encore certains, tout au contraire nous avons bénéficié de l’égalité civique et politique comme tous les Français, et de beaucoup d’autres avantages d’une société riche et distributive, au prix, certes, d’un grand gâchis intellectuel, culturel, artistique, moral et civique dont tous les effets malfaisants se conjuguent aujourd’hui mais nous sommes justement là, NOUS, pour en guérir le pays et, ridendo, castiguer définitivement ses mauvaises mores.

Assumons nos méprises, nos échecs, notre impuissance, assumons nos défauts, et assumons nos rêvasseries utopistes en nous moquant gentiment de nous-mêmes avec cet humour courtois (qui est le contraire de l'humour dominant franco-parisien, je vous expliquerai ce qu’il est et pourquoi, un autre jour) : ainsi nous ferons la peinture la plus juste, parce que la plus sincère, de ce que nous sommes, de ce que nous voudrions être, et de l’état actuel des lieux dans ce petit milieu qui est le nôtre. Ne pas s’y tromper ! : La Seria est un film politique (mais au sens Du politique, en amont de La politique).

Et tout y est bien fait : un bon scénario, de bons dialogues, une excellente réalisation.

Claude Sicre

Les deux héros parfaits chacun dans leur rôle, les rôles seconds très bien tenus par tous les acteurs (c’est un neutre, ce masculin, suffit de s’y habituer et on voit les dames dedans, et remarquez que si on tient à penser sexe, ce sont les hommes qui perdent leur sexe quand le masculin donne le neutre et pas les femmes, qui sont englobées mais pas neutralisées), et il est remarquable qu’AUCUN ne joue faux (ce qui est souvent le cas dans les films français, même les plus financés) (il n’est pas inutile de noter ici que le cinéma français s’exporte très mal, alors qu’il est, par un État puissant, le plus AIDÉ du monde, et qu’il est même de plus en plus boudé en France, malgré les déluges de com cocoricoesco) (tout ça à mettre en relation avec l’unitarisme de la pensée française, j’explique ça ailleurs) (ah si cette bonne politique culturelle de l’État se mettait au service de la pluralité ! ), les choix musicaux, ceux des décors, tout est bon. Et elle renoue avec une longue tradition occitane du loufoque, de l’extravagant et du burlesque (dont le premier exemple me semble paraître au Moyen-Âge dans la scène de Jaufre où le héros, qui veut dormir, se débarrasse crânement l’épée à la main de tous ceux qui successivement veulent l’en empêcher, et se rendort illico - comique rarissime dans les romans arthuriens en d’autres langues).  

On me dira (et on m’a dit) qu’il y a beaucoup d’entre-soi dans ce film, celle de l’équipe, tous des copains, et tout ça très toulousain, et que cette histoire est très occitano-occitane, pour militants et sympathisants, peu apte à parler au grand public ne serait-ce que régional alors encore moins à celui des autres régions occitanes ou de la France en général, et où est là-dedans la modernité du propos et la portée universelle que chaque oeuvre doit chercher bla bla bla ?

Je réponds (j’ai répondu) que primo pour l’équipe c’est pas facile de trouver des acteurs capables de jouer en occitan et qui ont envie de se coller à une entreprise sans moyens et aussi farfelue, que former une équipe avec un esprit d’équipe non plus, que beaucoup de grands films se sont faits avec des bandes de copains;  que, secundo, l’entre-soi, pour moi, son meilleur exemple c’est le cinéma français, bourgeoiso-parisiano-centré, alors qu’il prétend à représenter beaucoup plus,  que faire de l’occitano-occitan est ici le but, justement (lire plus loin) et, tertio, que quant au caractère universel du propos, tarte à la crème de tous les cultureux ratés, financeurs sans esprit et artistes sans talents qui se gobergent de concepts dont ils ne comprennent pas le sens, je pose une question : et Don Quichotte, c’est universel, à la base, comme scénario ?

Les aventures d’un dingo qui se passent dans quelques lieux carrés autour de chez lui ? Peut-on faire plus local, plus spécifique ? Vous voulez que je vous cite la liste des chefs-d’oeuvre de ce genre ? En réalité, il n’y a d’universel que le spécifique. Ne pas confondre l’universel et l’étalage des gadgets et des idées à la mode globaliste !

La Seria est dans la MÊME lignée que Don Quichotte : elle n’a pas peur d’aller au bout de son délire PROPRE.

Claude Sicre

Enfin, pour ce qui concerne la fameuse modernité, je me souviens d’un colloque occitaniste où quelqu’un nous disait «eh bien, nous avons des groupes de rock, et même de rap en occitan, nous avons une e.télé, etc.etc., l’Occitanie a tout pour entrer dans la modernité... », comme si nous devions aller (ce que je répondis) frapper à la porte de la modernité et lui dire « Pardon de vous déranger, Madame la Modernité, mais regardez, nous avons tout ce qu’il faut, on pourrait entrer, s’il vous plaît ?», comme si la modernité était une chose déjà définie, un modèle fini  qu’on devrait rattraper, alors que ce qu’il faut c’est INVENTER la nôtre, de modernité !!! ». La Seria commence ce boulot, n’en déplaise à certains snobinards. Ou à ceux qui en parlent sans avoir pris le temps de réfléchir.

Je ne veux pas dire par là qu’on doit tirer un trait d’égalité entre La Séria et Don Quichotte, mais que La Seria est dans la MÊME lignée que Don Quichotte : elle n’a pas peur d’aller au bout de son délire PROPRE, et elle dit ainsi tant de choses, mine de rien, le plus souvent en le montrant et sans le dire, justement, sur l’esprit français et son type si unique, mondialement, de rapport à la culture, qu'elle restera toujours moderne.

Elle édifiera des générations et des générations, bien plus que tous ces films où Elle est journaliste (à Paris), Lui architecte (à Paris), ils se brouillent sur des affaires convenues et ils se réconcilient en courant le long d'une plage de Normandie sur une musique de Michel Legrand, changez le décor et l’argument, c’est tous les mêmes.
Quoiqu’ils fassent, et même s’ils sont pleins de talents, leurs concepteurs sont toujours guidés en profondeur par l’unitarisme dominant sans qu’ils en aient la moindre conscience. Ne les accablons pas, ce n’est pas leur faute. C’est la nôtre, puisque nous ne savons pas leur montrer leur aveuglement, alors que nous prétendons y voir clair. Quand on le leur aura montré, les meilleurs nous rejoindront et nous profiterons de leurs talents (UGH ! j’ai dit).

À ma question sur la possibilité d’une suite, le réalisateur me répond que c’est improbable. Je comprends bien que l’équipe ne veut pas se laisser enfermer dans UN genre, qu’elle veut montrer qu’elle est capable de sortir du cliché qui va assurément lui coller à la peau s’ils récidivent. Il me tarde de voir autre chose, une grande réalisation différente de cette équipe. Cela dit, c’est dommage : par une série, un feuilleton, les gens s’habituent aux personnages, s’y attachent avec le temps, sont heureux de les retrouver, vivent avec une seconde famille de fiction, ce qui permettrait aussi une habitude d’entendre de l’occitan récréatif, je pense que ça aurait vite du succès et que ça deviendrait une référence, une surprise à faire découvrir à la famille, aux amis, aux cercles locaux, et de plus en plus à tout le monde, avec la question Qu’est-ce qu’ils nous ont encore inventé ?  
Et il y a tant de personnages et d’histoires possibles à raconter dans le style que c’est un vrai filon : on pourrait y voir Chadeuil, Alranq, Massilia, Renat Jurié, tant d’autres, et des manifs agricoles ou de gilets jaunes et tout ce qu’on veut d’actualité, en passant. En réalité on pourrait y parler de tout (quand Amic Bedel nous a montré à Laguépie le premier épisode, je lui ai dit que je ne croyais pas à la série, mieux valait faire un film de deux heures et demie à aller montrer partout : sa Seria m’a fait changer d’avis, complètement). 

Le cinéma occitan peut aborder tous les sujets, je le ré-affirme, mais il est CONDAMNÉ à être toujours d’une grande intelligence pour se préparer à toutes les critiques.

Claude Sicre

Et je ne veux pas dire non plus (je réponds par avance à d’autres critiques du genre « la galéjade, seule issue pour les peuples qui ne peuvent pas prendre leurs affaires en mains ») qu’il n'y aurait que cette voie, du loufoque et du comique, pour le cinéma occitan, ce serait idiot : il peut aborder TOUS les sujets, et même ceux qui traiteraient dangereusement d’histoire : un bon film sur le siège et le massacre de Béziers et Tuez-les tous est à faire, mais que de grande intelligence historique il faudrait pour ne pas tomber dans les pièges qu’il tendrait et, en montrant tout, pour porter un regard neuf sur les relations entre la religion la politique et la violence, qui nous servirait à mieux comprendre celles d'aujourd’hui.
Je ne crois pas qu’un seul producteur français prendrait le risque de financer un tel film, et encore moins en occitan avec des occitanistes dans le coup. Même en français et avec un scénario hype prudent ils n’oseront jamais y toucher, du moins je l’espère.

Le cinéma occitan peut aborder tous les sujets, je le ré-affirme, mais il est CONDAMNÉ à être toujours d’une grande intelligence pour se préparer à toutes les critiques, et ce même avant d’être produit : les idiotes de bonne foi (dues à l’ignorance), toutes les hargneuses de mauvaise foi, dues à la bêtise, à la fermeture d’esprit et au snobisme qui est le résultat de ce que vous savez. Et même les compétentes, malgré elles marquées par des siècles de poncifs. Situation contraire au cinéma français qui jusqu’à maintenant, pouvait se permettre de produire d’innombrables navets pour un chef-d’œuvre ou simplement un très bon film de temps en temps. Aussi modeste qu’elle soit, par ses moyens et le premier public qu’elle peut toucher (il s’élargira) La Seria est une œuvre. Qui en déterminera d’autres. 

Merci et bravo à France 3, à la Région Occitanie et aux autres financeurs d’avoir aidé cette production !  

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