Colère des agriculteurs. "On n'a pas attendu les syndicats, on fait notre mobilisation" FNSEA, JA jugés trop inefficaces

Lundi 22 janvier, les responsables syndicaux de la FNSEA et des Jeunes Agriculteurs sont reçus par le Premier ministre Gabriel Attal pour tenter de trouver une issue à la mobilisation du monde agricole depuis une semaine. Mais sur le terrain, la confiance n'est pas au beau fixe entre les agriculteurs et leurs syndicats. En cause, notamment, la lenteur de la réaction face à la crise.

Sur l'autoroute A64, entre Toulouse et Bayonne, ils sont là. À hauteur de Carbonne (Haute-Garonne), des dizaines et des dizaines de tracteurs, et autant d'hommes et de femmes, si ce n'est plus. Sur 500m, la deux fois deux voies s'est transformée en QG d'une mobilisation, menée par les agriculteurs, pour les agriculteurs. 

C'est en tous cas la ligne affichée par tous ici.Pour eux ce ne sont pas les syndicats comme la FNSEA ou les Jeunes Agriculteurs qui tiennent ici le premier rôle. "Ce ne sont pas eux qui ont donné le feu vert. Si on les avait attendu pour se mobiliser, on aurait rien fait avant demain mardi. Là, au moins, on a posé nos c***** sur la table." La formule est crue, mais les mots de Jérôme Bayle, figure de la mobilisation, ont le mérite d'être clairs. L'éleveur bovin de Montesquieu-Volvestre s'est fait remarquer la semaine passée, en prenant la parole place du Capitole à Toulouse. C'est lui qui "sur un coup de tête" a lancé l'idée de bloquer l'autoroute A64. 

Un projet né sans aucune concertation avec les syndicats. Le soir même, un responsable des Jeunes Agriculteurs de la région tempérait : "C'est l'idée d'un individu isolé, il n'y a aucune raison pour que ça se fasse." Une semaine plus tard, le constat est là, le mouvement semble avoir échappé aux syndicats. 

Des syndicats trop politisés ?

Sur l'autoroute de Haute-Garonne, les agriculteurs, réunis autour d'un sanglier à la broche, dans la bonne humeur malgré la grogne, sont assez unanimes. "On est une manifestation sans étiquette, explique Guillaume Bénazet, qui arbore pourtant une veste "Jeunes Agriculteurs". Les syndicats sont derrière, mais c'est nous, les agriculteurs, qui portons le mouvement."

Juste à côté, son père surenchérit, avec un peu moins de formes : "Les syndicats c'est des girouettes, lance Guy Bénazet. J'étais syndiqué avant, à une époque où on pouvait taper du poing sur la table et être entendu. Aujourd'hui c'est trop politisé, ils pensent d'abord à se couvrir avant de penser à nos intérêts à nous les agriculteurs."

Un autre éleveur appuie : "Les syndicats n'ont pas été bons du tout sur ce coup. Il fallait lancer la mobilisation bien avant. Il y a 30 ans on avait déjà bloqué cet axe, pour la prime à l'irrigation. C'était allé bien plus vite dans l'organisation. Et puis à l'époque aussi, les politiques voulaient vraiment aider le monde agricole. Aujourd'hui ils s'en foutent."

Dans un communiqué, le Modef du Gers (Confédération syndicale agricole des exploitants familiaux), n'hésite pas à tacler la FNSEA, et sa "collusion" avec le monde politique : "La FNSEA a accepté la fin de l’avantage fiscal lors d’un échange avec Bruno Le Maire en septembre dernier. La FNSEA est de nouveau dirigée par un agro-industriel. Le MODEF n’est pas dupe et dénonce cette collusion depuis 78 ans ! Il y a urgence à changer le cours des choses et nous pouvons y parvenir si nous en avons la volonté."

Guy Bénazet (Haute-Garonne) reprend : "Aujourd'hui on n'a pas attendu les syndicats, on fait notre mobilisation à nous. Mais c'est à contre-coeur, parce qu'on à rien à faire ici sur l'A64, à emmerder des gens qui n'ont rien demandé."

Le soutien de la population

Ces gens qui n'ont rien demandé, sont d'ailleurs assez compréhensifs vis-à-vis du combat des agriculteurs. Laurent Ollivier est céréalier, il revient tout juste de son exploitation, "c'est pour ça que je suis tout crade (rire). Je vais rester sur l'autoroute deux ou trois heures et je retourne dans mes champs". Depuis une semaine, l'agriculteur est stupéfait du soutien de la population à l'égard de la mobilisation : "On a très très peu de retours négatifs. Hier je suis allé à la boulangerie de mon village, les gens m'ont applaudi, et m'ont dit "ne lâchez rien ! Faut continuer !""

Le céréalier de poursuivre : "Les syndicats ? Je suis ni pour ni contre... L'important c'est de rester solidaire entre nous, les agriculteurs. Mais c'est très bien d'avoir des gens de la base comme Jérôme qui portent nos voix. On se reconnaît à travers lui." 

Les syndicats, interlocuteurs indispensables

S'il incarne ce mouvement dans la région, Jérôme Bayle n'est pas dupe, il sait très bien que les syndicats agricoles ont toujours leur importance dans le combat. L'encarté à la FDSEA reconnaît avoir "besoin d'intermédiaires entre nous et l'Etat. Sinon c'est chaque agriculteur qui parle en son nom et on ne s'en sort plus. La confiance elle est toujours là, mais il y a des hauts et des bas on va dire."

Celui qui a lancé le blocage de l'A64 a cependant réalisé l'impact qu'avait eu son discours de mardi dernier. "Quand un pauvre gars comme moi peut faire la une des médias pendant plusieurs jours, ça fait comprendre aux syndicats qu'on n'est pas toujours en accord avec eux, et qu'il faut qu'ils écoutent ce qu'on appelle la base, les agriculteurs sur le terrain."

Cette frustration entre agriculteurs et syndicats, pour Jérôme Bayle, s'est développée ces dernières années, au fil des luttes et des négociations. "Par exemple en Haute-Garonne, on a une agriculture très variée, du céréalier du Lauragais jusqu'à l'éleveur des Pyrénées. Et cette diversité n'est pas toujours prise en compte dans les négociations et les accords qui sont trouvés. Notre agriculture est rarement considérée dans sa globalité. Ça crée forcément des tensions et des désaccords."

Le chef de file du mouvement s'est d'ailleurs entretenu avec le président de la FNSEA Arnaud Rousseau "pendant trois quart d'heure, pour lui remonter nos revendications. Il a très bien compris".

Pour Philippe Jougla, président de la FRSEA Occitanie, cette mobilisation "spontanée" à Carbonne n'est pas une mauvaise chose, même sans l'initiative du syndicat. "L'expression de la base, elle est libre. Je ne vois pas de fracture entre notre projet et les revendications de ces agriculteurs. Simplement, le vase a débordé, ils veulent des solutions très rapidement. Il n'y a que nous qui pouvons leur apporter, ça nous oblige à travailler comme des fous dans l'urgence."

L'ex-président de la FDSEA du Tarn le rappelle : "La première mobilisation à Toulouse la semaine dernière, elle est à notre initiative, nous syndicat."

L'Aveyron, le bon élève

Parmi tous les agriculteurs de la région mobilisés, certains en particulier manquent à l'appel. Les Aveyronnais font figure d'exception. "Je cherche pas d'explication", balaye Jérome Bayle. La raison, pourtant, est simple : ils attendent le feu vert de la FDSEA 12. 

Ici pas de fronde vis-à-vis du syndicat. Si les agriculteurs sont si "bons élèves", c'est parce que, d'après la présidente Marie-Amélie Viargues, "l'Aveyron est un territoire d'élevage. Et on ne quitte pas facilement son exploitation. Alors les agriculteurs attendent une mobilisation organisée, coordonnée, pour être plus efficaces."

L'éleveuse de poursuivre : "On est en train de préparer l'action. On veut organiser quelque chose de cohérent. Partir à l'improviste comme ils l'ont fait en Haute-Garonne, ça met la pression et ça exprime un ras le bol, certes, mais derrière il faut un interlocuteur." C'est là que la FDSEA a sa carte à jouer pour Marie-Amélie Viargues : "Notre rôle à nous c'est d'écouter les adhérents, et de porter les revendications."

Au micro de France Inter ce lundi 22 janvier, Arnaud Rousseau semble jouer la carte de la maîtrise de la situation, comme si le cas de l'Aveyron était une généralité : "Je peux vous dire que dès aujourd'hui et toute la semaine et aussi longtemps qu'il sera nécessaire, un certain nombre d'actions vont être menées." À Carbonne elles le sont déjà, mais pas à l'initiative de son syndicat.