• FAITS DIVERS
  • MÉTÉO
  • POLITIQUE
  • ECONOMIE
  • SOCIÉTÉ
  • SPORT

Gilets Jaunes : “On a atteint le point de rupture”, témoigne un CRS de Toulouse

© AFP
© AFP

En première ligne depuis plus de 6 mois pour assurer le maintien de l’ordre des manifestations, un CRS basé à Toulouse a accepté de témoigner anonymement de son quotidien. Malgré ses 20 années d’expérience, ce policier expérimenté tire la sonnette d’alarme.

Par Sophie Pointaire

Quel est votre état d'esprit aujourd’hui ? 
Une fatigue physique et psychologique liée à l’intensité de notre travail et surtout aux violences subies directement. Moi en 20 ans de service, j’ai rarement vu autant de violences à l’encontre des forces de l’ordre. On ressent vraiment une haine anti-flic très profonde. 

A quel moment avez-vous senti qu’un palier était franchi ? 
Le samedi 1er décembre, il y a vraiment eu une volonté de s’en prendre aux forces de l’ordre directement. Il y a une intention de blesser, d’attenter à la vie des policiers. Je n’avais jamais été confronté à ça. Ce 1er décembre j’étais engagé à Paris et j’ai été extrêmement surpris par la tournure des événements.
Il y a des compagnies qui à 9 heures du matin n’avaient déjà plus de grenades. Elles ont été obligées de renouveler leur stock trois fois dans la journée, c’est du jamais vu.
Sur les radios des CRS, on entendait des commandants de compagnie qui appelaient à l’aide, demandaient des renforts parce qu’ils étaient débordés et leurs hommes en danger.

On se sent dépassé par cette haine contre nous 

Est-ce que personnellement vous vous sentez en danger lorsque vous êtes sur le terrain ? 
Oui, en fait on se sent dépassé par la haine dirigée contre nous, on ne se sent pas en sécurité. On est en sous-effectif la plupart du temps. Une compagnie de CRS face à 5000 personnes qui veulent casser du flic cela ne suffit plus. 

Comment réagissez-vous face aux images qui circulent accusant les forces de l’ordre de violence ?
Très mal… C’est facile d’isoler par une image la réaction d’un fonctionnaire de police qui pendant des heures à pris des barrières et des pavés sur la tête… Quand on montre seulement l’interpellation d’une personne au sol, on ne montre pas tout ce qui s’est passé avant. 
A Paris, le 1er décembre 2018 / © AFP
A Paris, le 1er décembre 2018 / © AFP

Aux accusations de bavures policières, que répondez-vous ?
Oui ça peut exister des fonctionnaires qui se conduisent de manière inadaptée, mais il faut savoir qu’en France la police est l’administration la plus contrôlée et la plus sanctionnée. Nous accuser d’agresser volontairement les gilets jaunes, c’est n’importe quoi. Les CRS n’interviennent que sur ordre de leur hiérarchie, il ne peut y avoir aucune initiative personnelle. On est là pour encadrer les manifestations pas pour agresser les manifestants.  

Dire aux policiers « Suicidez-vous » c’est intolérable 

Il y a des mots qui vous touchent particulièrement ? 
Entendre des gens appeler au suicide des policiers quand on sait que la police est la corporation qui a le plus de suicides en France, c’est extrêmement violent. Violent pour nous, mais aussi pour nos familles. Quand vous entendez des phrases comme « CRS…SS », les gens ne se rendent pas compte de ce qu’ils disent. Ils ne voient que le côté répressif, alors que notre mission première est de protéger les gens. On n'a aucune reconnaissance du travail que l’on accompli au quotidien. 

Pour les LBD, la taille du projectile a changé. Aujourd’hui la balle est plus petite, du même diamètre que l’œil. Donc quand le projectile tape accidentellement au niveau du visage les dégâts sont plus importants.


Que pensez-vous de la polémique autour des armes que vous utilisez, notamment les LBD, les Lanceurs de balle de défense ?
Le maintien de l’ordre c’est notre cœur de métier, donc on est plus habitué à l’emploi de ces armes que d’autres collègues policiers parce qu’on a vraiment été entrainé pour ça. Pour les CRS, leur usage est très réglementé, uniquement sur ordre. Il y a pu avoir des tirs inappropriés, mais des fois vous vous sentez tellement acculé, tellement en danger physiquement que vous parez au plus urgent. Vous avez beau être très professionnel, c’est le seul recours pour protéger votre vie.  

Mais j’ai remarqué que pour les LBD, la taille du projectile a changé. Aujourd’hui la balle est plus petite, du même diamètre que l’œil. Donc quand le projectile tape accidentellement au niveau du visage les dégâts sont plus importants. 

Nos familles vivent très mal cette violence  

Vos conditions de travail se sont-elles détériorées ?
Oui complètement, depuis les attentats de 2015, on est sur-employé. En plus des missions de sécurisation, se rajoutent les gilets jaunes. On maintient en plus des périodes de formation au lieu de nous laisser des moments de repos. Les amplitudes horaires sont énormes. Le stress et l’impact psychologique ne sont pas du tout pris en compte par notre hiérarchie. Depuis le début de l’année, on a eu seulement deux week-ends de libre avec nos familles.  

Comment votre famille vit ces événements ? 
Le 1er décembre quand ma famille a vu les images des violences à Paris, j’ai reçu plein de SMS parce qu’ils étaient très inquiets pour moi. Vous imaginez pour les enfants qui voient et entendent tout ça à la télévision, j’essaye de les rassurer mais ce n’est pas toujours évident. 
Le 1er mai, un CRS de Toulouse a été grièvement blessé à Paris / © Martin Bureau / AFP
Le 1er mai, un CRS de Toulouse a été grièvement blessé à Paris / © Martin Bureau / AFP

Vous êtes inquiet pour la suite? 
Là chez nous on a atteint le point de rupture, il faut vraiment que cela s’arrête parce qu’on va tomber malade, il va y avoir des burn out, des situations familiales ingérables qui peuvent entraîner des suicides. Personnellement je veux arrêter, pas quitter la police, mais ne plus être CRS. Cela devient trop dur, les conditions ne nous permettent plus d’exercer ce métier correctement.

Propos recueillis par Sophie Pointaire

Making of

Les CRS n'ont pas le droit de s'exprimer publiquement dans la presse. France 3 Occitanie est entré en contact avec plusieurs de ces policiers, spécialistes du maintien de l'ordre. 

Ils nous ont tous fait part de leur malaise, de leur interrogation sur la situation actuelle.
L'un d'eux a accepté de répondre à nos questions. Nous nous sommes engagés à ce que dans cette interview anonyme aucun élément ne puisse permettre de l'identifier. 

Par ailleurs, alors que nous avons sur France 3 Occitanie largement donné la parole aux Gilets jaunes et mis en lumière les différents cas de violences policières, il nous paraissait aussi tout à fait intéressant de permettre, malgré les restrictions expliquées ci-dessus, de donner la parole à un membre des forces de l'ordre. 

Sur le même sujet

Martinique : un étudiant en droit de Montpellier abattu par balles au Marin

Les + Lus