Témoignage. Thomas Bangoura, persécuté en Guinée et sauvé pendant une traversée en mer Méditerranée

Publié le Mis à jour le Écrit par Lauriane Nembrot

Né en Guinée, Thomas Bangoura a fui les persécutions de l’armée locale. Passé par le Mali, l’Algérie et la Libye, le jeune homme a frôlé la mort avant d’être secouru en mer par SOS Méditerranée. Il raconte.

Samedi 29 janvier à Toulouse, l’ONG SOS Méditerranée a organisé une journée de sensibilisation sur la vie des personnes migrantes. Au programme : spectacle, récits de l’exil contraint, échanges avec le public. 

Parmi les personnes conviées à cette journée, Thomas Bangoura. Originaire de Guinée, le jeune homme a été contraint de quitter son pays natal en 2013, après l’assassinat de son oncle. “Il était militaire et totalement opposé à la corruption. Mon oncle n’a jamais pu accepter ça. Il disait toujours qu’un soldat devait protéger les habitants et il voulait remettre de l'ordre”, raconte Thomas Bangoura. 

Selon lui, cette figure avait beaucoup d’ennemis à cause de ses positions. “En Afrique, quelqu'un de droit n'est pas apprécié. Mon oncle était un grand homme. Ils l’ont assassiné et jusqu’à aujourd’hui, on ne sait pas exactement qui est responsable de son assassinat”, déplore Thomas Bangoura.

Je n’avais plus de force, je ne pouvais plus résister.

Thomas Bangoura, rescapé

Fuir des persécutions quotidiennes

Après ce drame, la vie de Thomas Bangoura plonge dans l’horreur. À cette époque, il est diplômé d’un bac +3 gestion touristique et travaille dans un hôtel cinq étoiles. Après l'exécution de son oncle, il se retrouve dans le viseur de la junte militaire, arrivée au pouvoir à Conakry par la force. “Je viens d’une famille persécutée. Après la mort de mon oncle, les militaires voulaient notre peau. Moi, j’étais souvent caillassé, je me retrouvais ensanglanté. Je n’étais plus libre. Je ne me sentais plus en sécurité”. 

Craignant pour sa vie, Thomas Bangoura pense très rapidement à quitter son pays. Mais pour aller où ? Lorsqu’il fait la rencontre de deux touristes maliens venus séjourner dans l’hôtel qu’il gère, le jeune homme décide de prendre la direction de Bamako. Il va y rester pendant un an. Mais le Mali, pays situé au Sahel, est en proie à des instabilités politiques exacerbées depuis un coup d’État perpétré en 2012. 

Le départ de Guinée a été très compliqué et quand je suis arrivé, le pays était en crise”, se rappelle Thomas Bangoura. Impossible, donc, de s’y installer. Une nouvelle fois, le Guinéen se retrouve forcé à s’exiler. “J’ai été en Algérie rejoindre un ami”, glisse-t-il.  

Côtoyer la mort 

Et c’est précisément sur la route de l’Algérie que sa vie bascule une nouvelle fois. “Sur la route, je me suis fait racketter. J'ai rapidement été bloqué à Agadez, une ville située entre la Libye et le Niger. J’y suis resté pendant une semaine”, se souvient Thomas Bangoura. Une semaine marquée par la faim, la soif et la fatigue. “Je me suis retrouvé sans rien. Je risquais de mourir de faim ou de chaleur.” En détresse, Thomas Bangoura rencontre des passeurs qui lui proposent à lui et à d’autres migrants d'aller en Libye. “On a refusé une première fois. Mais la deuxième fois on a été obligés d'accepter parce qu'on n'avait plus rien à manger.”

Après un voyage jusqu'à Tripoli, Thomas Bangoura tombe aux mains d’autres passeurs. “Je me suis fait exploiter, je travaillais tout le temps sur des chantiers”, assure-t-il. Insultes, coups, enfermement : son quotidien est rythmé par la douleur et la violence. Une nouvelle fois. “Je ne mangeais presque rien. Uniquement des œufs, une omelette. Parfois, juste de l’eau. Je n’avais plus de force, je ne pouvais plus résister.”

Soit tu montes, soit il te mettent une balle dans la tête

Thomas Bangoura, rescapé

Quand son état s’est vraiment détérioré, Thomas Bangoura apprend le sort qui l’attend : il s’apprête à traverser la Méditerranée. “Ils savaient qu’on était trop fatigués pour continuer. Ils attendaient d’autres personnes. Comme ils ne veulent pas qu’on meure sur le territoire ils nous ont dit de partir. Ils nous ont usé et échangé comme une vieille machine à laver. Et on n’avait pas le choix : là-bas c’est comme dans un camp militaire : le chef a toujours raison. Et soit tu montes, soit il te mettent une balle dans la tête”.

Un sauvetage périlleux

Emmené par la force, Thomas Bangoura et des centaines d’autres personnes se retrouvent parqués dans des trous. Une situation qui dure au moins quatre jours selon son récit, le temps que les passeurs trouvent suffisamment d’embarcations pour traverser la mer Méditerranée, direction l’Europe. 

Le 16 mai 2016, Thomas Bangoura embarque au côté de 121 autres personnes à bord d’un bateau de fortune. “On a été entassés comme des sardines”. Mais la traversée est compliquée. “À bord, personne ne connaît la route. On avait un capitaine qui nous disait que l'Europe, c’était là où on voyait les lumières. On naviguait au hasard.  On est restés de minuit jusqu'à 16h00 sur le bateau. On a commencé à compter les heures avant de mourir. Chrétiens musulmans, non croyants… on a tous prié sur le bateau pour qu’on ait la vie sauve.

Entre le risque de noyade, la possibilité de chavirer ou encore le froid mordant, Thomas Bangoura perd espoir. Alors qu’il est sur le bateau, il est persuadé qu’il ne va pas s’en sortir.  Il ne doit sa survie qu’au bateau affrété ce jour-là par SOS Méditerranée. Ses membres procèdent avec succès au sauvetage en mer des passagers.  “Mais quand on a vu l'embarcation, on n'était pas rassuré”, insiste Thomas Bougara dont les souvenirs sont intacts huit après les événements. “Pendant une traversée, on sait que quand on voit un bateau soit c'est celui qui vous sauve, soit c'est celui qui vous ramène en Libye”, rappelle-t-il. 

On ne connaît pas exactement le nombre de personnes qui meurent en Méditerranée pendant les traversées. Parfois on ne retrouve pas les corps.

Thomas Bougara, rescapé

L’espoir de rentrer au pays 

Secouru en pleine mer par SOS Méditerranée, Thomas Bougara raconte sa vie pour rendre hommage à l’action menée par l’ONG.  Et surtout dissuader ceux qui tentent la même épopée. “Mon histoire peut servir à ceux qui partent et aussi sensibiliser ceux qui ne sont pas partis. Il faut leur parler des enjeux qui sont sur la route migratoire. Il faut leur dire de rester et de s'accrocher”. 

Pendant ma traversée, tout le monde a survécu sur notre bateau. Trois embarcations sont parties ce jour-là mais ils n’en ont retrouvé que deux, le troisième a disparu en mer. Vous savez, vous avez une chance sur 10 de réussir la traversée”, assène ce rescapé. Un chiffre corroboré par SOS Méditerranée, qui annonce qu’au moins 1.362 personnes ont perdu la vie durant une traversée en direction de l’Europe en 2022. Mais “on ne connaît pas exactement le nombre de personnes qui meurent en Méditerranée pendant les traversées. Parfois on ne retrouve pas les corps”, soulève Thomas Bangoura. 

10 ans après son départ de Guinée, il nourrit encore l’espoir de pouvoir un jour retourner chez lui. “Je suis parti sans destination. J’ai fui parce que je n’avais aucune liberté. Je ne rêvais pas de la France. Je voulais juste de la liberté. Même si au cours de mon voyage la chance m’a souri, si ça va mieux dans mon pays je préfère y retourner”, achève le jeune homme. 

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