L'Université Jean-Jaurès de Toulouse secouée par une affaire de fichage politique

Après la révélation de l'existence de badges d'accès d'enseignants et de personnels administratifs aux locaux universitaires restreints en raison de leur participation au mouvement de constestation de 2018, le ministère de l'Enseignement supérieur saisit l'Inspection générale  

© M. Raturat - France 3 Occitanie
C'est une vilaine affaire de fichage politique qui secoue l'Université Jean-Jaurès de Toulouse. 

Elle fait suite à la révélation par Médiacités et Médiapart d'un échange de mails internes entre la Direction Générale des Services et plusieurs dirigeants d' Unités de Formation et de Recherche (UFR) invitant à restreindre les badges d'accès à l'Université des personnels engagés ou supposés avoir été engagés dans le mouvement de grève de 2018.

A l'époque, le 9 mai 2018, l'Université Jean-Jaurès de Toulouse est évacuée par les CRS après deux mois de blocage pour protester contre le projet de fusion des Unversités et le dispositif Parcours Sup.

Alors que la réouverture de l'Université s'organise, Michèle Saint-Jean, la directrice de l'UFR  SES (Sciences Espaces et Société), qui regroupe 200 enseignants et 5000 étudiants, adresse un courriel intitulé "Limitation des badges Salto" au directeur général des services Alain Miaoulis. 

Elle lui propose "en prévision de la ré-ouverture de l'Université" de limiter la liberté de circulation de 18 enseignants et de 5 personnels administratifs, supposés avoir participé au mouvement de contestation, en réduisant ou en supprimant les droits attachés à leurs badges "Salto" qui leur permettent d'accéder à leurs lieux de travail.

Le fichage des personnels grèvistes et la restriction de leur accès à l'Université, une "excellente idée" pour le directeur général des services


"C'est une excellente idée" lui répond dans un courriel le directeur général des services. Avant que son directeur général adjoint, François Pélissier, n'adresse un mail aux autres directeurs d'UFR demandant la généralisation de cette pratique. "Comme cela a été fait en UFR SES (...)nous vous invitons, écrit-il, à nous indiquer d'éventuels agents de vos UFR auxquels il conviendrait de limiter les droits d'accès sur leur badge Salto au regard de leur engagement dans le mouvement de blocage de l'Université". Rien de moins qu'un appel au fichage politique. Richard Laganier, administrateur provisoire de l'Université, aujourd'hui recteur de l'académie de Nice, est alors destinataire en copie de cet échange de courriels. Sollicité ce jour, il n'a pas répondu à notre demande d'interview.

Des listes établies "sur la base de la délation", "immorales et illégales" pour le syndicat Sud-Education

Le syndicat Sud-Education, à l'origine de ces révélations, accuse l'administration d'avoir "cautionné, mais aussi encouragé cette méthode de fichage et de répression politique". "Ces listes établies "sur la base de délation sont immorales et illégales", poursuit le syndicat.

Réunis en assemblée générale vendredi, les personnels de l'Université Toulouse Jean-Jaurès ont dénoncé "une atteinte grave au droit de grève, à la liberté d'expression, au droit de se syndiquer et de défendre ses droits et ses intérêts par l'action syndicale (...)". Ils exigent également "que les tenants et aboutissants de ces pratiques illégales soient rendus publics par la direction afin que tous les personnels de l'établissement puissent en connaître l'ampleur et les conséquences". L'assemblée générale des personnels de l'Université, dans une motion votée à l'unanimité, demande "que la présidente condamne explicitement et sans détours ces pratiques et qu'elle prenne toutes les mesures qui s'imposent". 

La présidente de l'Université demande une mission d'inspection au ministère


Pour sa part, Emmanuelle Garnier, la présidente de l'Université, a publié vendredi soir un communiqué soulignant qu'elle "n'était pas en fonction au moment des faits en cause".

"Afin d'établir avec précision les faits en cause et de les qualifier", elle a également annoncé avoir "adressé une saisine auprès de Madame le ministre de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Innovation afin que celle-ci diligente une mission d'inspection". "Sans attendre les conclusions de cette inspection, la présidence actuelle de l’université souhaite rappeler son attachement au pluralisme des opinions politiques et syndicales au sein de l’université, et son refus de toute discrimination", indique également le communiqué.

Le cabinet du ministre a depuis fait savoir à la présidence de l'Université Jean-Jaurès que l'Inspection générale était saisie et qu'une enquête serait diligentée très rapidement. 

Cette enquête devra notamment établir si le fichage et la restriction de circulation qui en a découlé émanaient d'initiatives personnelles ou résultaient d'un système généralisé.

Interrogée par nos soins à ce propos, Michèle Saint-Jean, la directrice de l'UFR  SES, qui avait proposé une liste noire à la direction générale des services, indique qu'"'évidemment je ne suis pas la seule concernée". "C'est ma hiérarchie qui l'avait décidé. Je ne me suis même pas posée la question de la légalité, on m'a demandé de le faire, je l'ai fait", ajoute-t-elle sans plus de précisions.

Contacté par France 3 Occitanie, Philippe Raimbault, le président de l'Université fédérale Toulouse Midi-Pyrénées, estime impératif une enquête approfondie. "Si les faits sont confirmés, on est sur une pratique illégale et c'est condamnable", affirme-t-il.

Et comme sa collègue présidente de l'Université Jean-Jaurès, il s'interroge sur des révélations qui interviennent plus d'un an et demi après les faits.


 
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