ENTRETIEN. Moustique tigre : cette expérience de piégeage massif qui donne de l'espoir, expliquée par l’entomologiste Yvon Perrin

Depuis 2021, quatre quartiers de Clapiers, Castelnau-le-Lez et Saint-Clément-de-Rivière (Hérault) participent à une expérience unique en France de piégeage massif du moustique tigre menée par l’Entente Interdépartementale de Démoustication (EID) Méditerranée. Les premiers résultats font apparaître une baisse de 30% des populations de l’insecte dans les zones tests.

Nom de code : VECTRAP. Objectif : évaluer l’efficacité de la méthode de piégeage massif dans la lutte contre le moustique tigre. Rappelons que tous les départements d’Occitanie sont colonisés par Aedes Albopictus, vecteur de maladies virales telles que le chikungunya, la dengue et le zika. Ce projet unique en France est mené par l’Entente Interdépartementale de Démoustication (EID) Méditerranée sur trois communes de l’Hérault proches de Montpellier : Clapiers, Castelnau-le-Lez et Saint-Clément-de-Rivière. Quatre quartiers de 80 à 90 maisons ont été sélectionnés et près de 80% des habitations ont été équipées d’un ou deux pièges chacune. En tout, 400 de ces pièges ont été posés en 2021.

Il s’agit de sortes de seaux remplis d’eau et surmontés d’une espèce de cloche par laquelle entrent les femelles. Mais à l’intérieur, un filet les empêche d’aller pondre dans le liquide et lorsqu’elles veulent ressortir, elles se retrouvent engluées sur un papier collant. Les résultats définitifs de l’expérience seront connus début 2024. Mais déjà, une première restitution a été faite aux habitants concernés via une série de réunions publiques qui vient de s'achever. Les premiers chiffres sont encourageants : en moyenne, les populations de moustiques tigres ont diminué de 30%, sous certaines conditions que nous détaille Yvon Perrin, entomologiste à l’EID Méditerranée.

Comment avez-vous défini le périmètre du projet VECTRAP ?

On a choisi des quartiers pavillonnaires assez denses et verts, mais isolés pour éviter les effets de bordures, c’est-à-dire pour ne pas être contaminés par ce qui se passerait autour de nos quartiers tests. Ce sont des zones propices au développement du moustique tigre, dans des communes volontaires pour cette expérience. [Les riverains étaient libres d’accepter la pose des pièges, certains l’ont refusée NDLR]. En miroir, nous avons aussi défini des quartiers témoins où l'on n'a pas posé de pièges.

Comment avez-vous obtenu les résultats que vous dévoilez aujourd’hui ?

En première année, l’idée était d’évaluer la stratégie de piégeage seule, sans mener en parallèle de lutte contre les petits gîtes qui peuvent produire des moustiques (ça va du réservoir d’eau de pluie à la coupelle sous un pot de fleur, en passant par tous les petits points d’eau qu’on va avoir dans nos jardins). Effectivement, là, on n’a pas eu de résultats très satisfaisants. On s’en doutait, mais il nous fallait le démontrer. Il était ensuite prévu que la deuxième année on mène une lutte anti-larvaire, aussi bien dans les quartiers témoins que dans ceux équipés de pièges. L’idée était d’évaluer la plus-value du piégeage par rapport à une lutte plus traditionnelle. Et là, pour le coup, sur l’ensemble des quartiers tests, en moyenne on a obtenu une réduction de 30% des populations de moustiques tigres par rapport aux quartiers témoins.

Qu’appelez-vous une lutte anti-larvaire ?

C’est tout simplement la traque des points d’eau où vont se développer les larves. Le plus souvent, c’est simple : il suffit de vider ou de retourner et de mettre à l’abri les récipients susceptibles de garder de l’eau (coupelles, arrosoirs, seaux). Pour les gîtes un peu plus pérennes et de taille plus importante comme notamment les récupérateurs d’eau de pluie, la première solution c’est de les couvrir avec des moustiquaires. Et quand ce n’est pas possible en fonction de leur configuration, on peut envisager des traitements. Dans le cadre du projet VECTRAP, on a utilisé des films de surface imprégnés d’un produit qui n’est pas classé comme un insecticide. Ça va créer une fine pellicule à la surface de l’eau, qui va empêcher les larves de respirer.

Quelle est la part de cette lutte et celle des pièges dans le succès que vous avez obtenu ?

Ce qui nous permet d’affirmer que le piégeage apporte une plus-value à la lutte anti-larvaire seule, c’est qu’on a mené cette lutte aussi bien dans les quartiers témoins (non dotés de pièges) que dans les quartiers piégés. Ces 30% de réduction observés le sont par rapport à une lutte anti-larvaire seule.

Ces résultats sont-ils satisfaisants ?

On n’imaginait pas arriver à une réduction drastique qui s’approcherait de l’élimination. On sait que le tigre est un moustique très "plastique" au niveau écologique, il s’adapte très bien. C’est donc toujours difficile, d’autant qu’il y a 20 à 25% des maisons dans lesquelles on n’a pas pu entrer dans les quartiers piégés : elles constituent une base continue de production de moustiques. Mais on est quand même assez contents de ce chiffre de 30%, sachant qu’on a utilisé une méthode de piégeage assez rudimentaire et peu coûteuse, qu’on trouve dans le commerce à des prix relativement corrects. Ces pièges ne sont pas forcément ceux qui capturent le plus de moustiques par jour, mais on compte sur l’effet du nombre. C’est ce qu’on a fait en équipant près de 80% des maisons pour arriver à être efficace à moindre coût. Car l’idée, à terme, c’est que les collectivités puissent s’approprier cette stratégie et la déployer sur l’ensemble de leur territoire et pas seulement sur les 80 à 90 maisons qui composent chacun des quartiers tests.

Vous venez de mener une série de réunions publiques dans les communes concernées. Avec quel objectif ?

D’abord, c’est notre devoir de présenter les résultats de l’expérimentation VECTRAP aux personnes qui ont bien voulu y participer. On l’a déjà fait l’an dernier. Cette fois, on a expliqué ce qu’il reste à faire en cette troisième année, en insistant sur ces petits gestes que chacun peut faire pour la lutte anti-larvaire qui reste l’outil de base dans le combat contre cette espèce.

A qui et à quoi vont servir les résultats définitifs attendus pour début 2024 ?

Ce qu’on va essayer de fournir, c’est une sorte de boîte à outils, de cahier des charges décrivant dans quelles conditions cette stratégie peut être efficace (c’est ce qu’on cherche à évaluer sur les trois années du projet). Ensuite, les communes auront la liberté d’évaluer dans quelle mesure elles peuvent mettre en place une lutte plus large.

Les pièges du projet VECTRAP seront-ils retirés à la fin de l’expérimentation ?

C’est en discussion. Il est possible qu’on laisse les pièges aux habitants. Ils ont de toute façon une certaine durée de vie. Ce serait un remerciement pour les trois ans durant lesquels on les a embêtés à passer régulièrement dans leurs jardins pour les relevés hebdomadaires en début de saison, puis tous les quinze jours (là on utilise un autre modèle de piège plus attractif utilisant du CO² pour des taux de capture beaucoup plus importants).

Vous recueillez aussi leur ressenti ?

Parmi les habitants des quartiers piégés, ceux de Saint-Clément-de-Rivière nous ont dit avoir remarqué une grosse différence par rapport à l’année précédente. Nos mesures entomologiques le confirment puisque là, on a relevé une baisse de 60% des populations de moustiques tigres. Dans les autres quartiers, on est à des niveaux plus bas et les habitants n’ont pas toujours perçu la différence. Mais attention, il faut aussi prendre en compte le fait que, d’une année à l’autre, le volume de moustiques n’est pas le même : si on réduit la densité de 30% mais qu’on est dans une année d’éclosion exceptionnelle, forcément ce n’est pas perceptible par la population.

Qu’en sera-t-il cette année ?

Difficile à dire pour le moment. S’il fait chaud, comme cela semble se profiler, et qu’on a des pluies ce mois-ci, puisque c’est la période d’éclosion des œufs qui ont passé l’hiver (il y a des pontes jusqu’au début de l’hiver et quand les conditions météo deviennent défavorables, les femelles pondent des œufs programmés pour ne pas éclore tout de suite. C’est une sorte d’hibernation), on pourrait avoir des populations assez importantes. Mais c’est encore un peu tôt pour l’évaluer.

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