Visa pour l'image retire les photos sur le Front national : il est pourtant "nécessaire de visualiser la montée de l'extrême droite", proteste le photographe Jordi Borràs

Le projet sur l'extrême droite en Europe du photojournaliste catalan Jordi Borràs a été projeté lors du Festival Visa pour l'Image de Perpignan qui s'est achevé le 17 septembre dernier. Trois photos d'un meeting de Marine Le Pen ont été retirées. Pour le directeur et fondateur de Visa, "il s'agit d'une fausse polémique". Explications.

Jordi Borràs est né à Barcelone en 1981. Photojournaliste freelance, il est également responsable du service photo du magazine La Mira et collabore avec l'Agence Catalane d'Information. Borràs a consacré une grande partie de sa carrière à étudier et photographier l'extrême droite en Catalogne et en Europe.

Il est l'auteur de plusieurs ouvrages dont "Tots els colors del negre" (Toutes les couleurs du noir aux Editions Ara Llibres en 2022) dans lequel il livre son regard et ses réflexions sur l'extrême droite du XXième siècle en Europe. C'est également le thème photographique sélectionné par le Festival Visa pour l'Image cette année. Jordi Borràs était pour cette édition 2023 l'unique photographe catalan présenté. Ses photos ont été projetées au Campo Santo de Perpignan le 5 septembre dernier.

Trois photos retirées : censure ou gage de qualité ?

Le 5 septembre 2023, le Campo Santo de Perpignan fait salle comble. Plus de 2 500 personnes sont venues ce soir-là pour découvrir la projection du 35ème Festival Visa pour l'Image. Parmi les photographes, Jordi Borràs, 43 ans. Le Catalan est connu pour son travail sur les mouvements d'ultra-droite en Europe. Il est depuis plusieurs années, devenu la cible des milieux ultras en Espagne. "Pour continuer à traiter ce sujet, j’ai dû quitter la Catalogne et travailler à l’étranger. Ça m’a forcé à lancer ce projet, qui m’a permis de comprendre l’ascension de l’extrême droite en Espagne et en Catalogne, parce que les autres pays sont en avance sur nous." Mais surprise, au terme de la projection Borràs constate que trois de ses clichés sur le Front national n'ont pas été diffusés. Il décide de réagir "à froid" plusieurs jours après. Ce 18 septembre, Borràs publie un édito dans le journal catalan Nació Digital.

Sur la cinquantaine de photos envoyées pour la projection, plus d'une quarantaine a été diffusée, mais avec une absence remarquable. Curieusement, les photos faisant référence à la France ont été retirées sans que j'en sois averti.

Jordi Borràs, photojournaliste

Allemagne, Pologne, Estonie, Italie, Portugal, France… Jordi Borràs a sillonné et continue d'enquêter et de photographier les différents visages du populisme à travers le continent européen. Les trois photos manquantes avaient été prises lors d'un meeting de Marine Le Pen à Marseille en 2017, alors que la représentante du Front national à l'époque était en campagne pour la présidentielle. Concernant le retrait des photos, Jean-François Leroy, directeur et fondateur de Visa pour l'Image dénonce une "fausse polémique"

"Jordi Borràs nous a envoyé un travail exceptionnel sur l'ultra-droite en Europe avec des néonazis en Hongrie, en Slovénie, en Italie, en Allemagne, en Pologne... Et au milieu de tout ça, trois pauvres photos du meeting de Marine Le Pen à Marseille en 2017." 

Jean-François Leroy, directeur de Visa pour l'Image

"Fausse polémique"

Le sujet est sensible. Sans parler de censure, le photographe catalan explique dans son édito avoir contacté Jean-François Leroy, quelques jours après la projection, pour comprendre les raisons qui l'ont poussé à retirer les photos de marine Le Pen. La réponse du directeur de Visa est la même que celle que nous avons recueillie : "Il (Jordi Borràs) a travaillé en profondeur tous ses sujets mais le Rassemblement national, il n'a fait que le survoler. Donc ces photos du Rassemblement National affaiblissaient énormément le sujet et j'ai donc décidé de les enlever de sa projection. Fin de l'histoire."

Jordi Borràs pour qui son projet sur l’extrême droite en Europe a une résonance toute particulière à Perpignan "comprend que ces photos puissent ne pas plaire" mais conteste que celles-ci soient "plus ténues. Elles étaient du même style que celles de Viktor Orbán en Hongrie ou Andrzej Duda en Pologne." Pour Borràs, le projet photographique et littéraire de Toutes les couleurs du noir tend à expliquer que "l'extrême droite est aujourd'hui un monde très vaste et aux multiples facettes, où il y a des néonazis, certes, mais aussi des dirigeants de masse sous la forme de politiciens de droite radicale comme Le Pen."

C'est dommage que les photos n'aient pas été projetées car il est indispensable de rendre visible la montée de l'extrême droite dans le pays où se déroule le festival et encore plus dans une ville comme Perpignan, dirigée par le Rassemblement national.

Jordi Borràs, photojournaliste

Du côté de la direction du Festival de photojournaliste, on ne décolère pas. "Ce mec cherche à faire le buzz avec un non-évènement. Ces trois pauvres photos de Marine Le Pen n'avaient pas leur place au sein de ce sujet. S'il avait montré l'ultra-droite à Paris qui défile en France masquée en faisant le salut hitlérien au mois de mai, bien évidemment je l'aurai montré. Mais il n'a pas travaillé sur le Rassemblement national, il a fait une demi-heure au meeting de Marine Le Pen en 2017. Point barre. Ce n'était pas bon comme photos, je ne les ai pas mis, voilà."

Quant au fait de ne pas avoir averti l'auteur du retrait de certains de ses clichés, Jean-François Leroy insiste sur le fait que 100 à 120 sujets par semaine sont projetés en moyenne durant les soirées Visa et "qu'on ne montre jamais les sujets à personne avant leur projection au Campo Santo, jamais. Je ne présente jamais toutes les photos qu'on m'envoie. On est une rédaction, comme un journal, on fait une sélection. "

Avec ce premier Visa, Jordi Borràs débute sa projection à l’international. Ceux qui voulaient le faire taire l’auront finalement aidé à se faire connaître. Pleinement conscient qu'avec sa protestation il court le risque de se voir "fermer les portes pour un bon bout de temps de Visa pour l'Image", Borràs n'a pas trouvé d'autres solutions que d'écrire son sentiment et le rendre public au travers du journal Nació Digital. 

"J'ai fait un sujet sur l'extrême droite aux Etats-Unis, une exposition sur les migrants avec SOS Méditerranée, j'ai montré en projection un travail très critique de William Keo sur la Seine Saint-Denis, on ne peut pas me soupçonner de collusion avec l'extrême droite quand même? Quand on voit le programme de cette année, je suis un peu excédé que ces trois photos manquantes provoquent autant de réactions. Jordi Borràs a l'air de dire que je cautionne la Mairie d'extrême droite de Perpignan, c'est un peu vexant. Faut vraiment être aveugle pour penser un truc pareil."

Jean-François Leroy, Directeur et fondateur de Visa pour l'Image
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