ENTRETIEN. Inquiétude à Golfech suite à l'annonce de la dissolution de l'Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN)

Pour accélérer la relance de la filière nucléaire, le gouvernement a choisi de fermer l'IRSN (Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire) et de transférer ses compétences au gendarme du nucléaire. Une décision inopportune pour la Commission locale d'information de Golfech (Tarn-et-Garonne) qui craint de perdre son droit de regard, comme l'explique son président délégué, Jean-Paul Terenne.

La ministre de la transition énergétique Agnès Pannier-Runacher a annoncé le 8 février la fermeture de l'IRSN (Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire) et le transfert de ses compétences à l'ASN (Autorité de sûreté nucléaire), le gendarme du nucléaire. Argument avancé : la fluidification des processus liés à la relance de la filière nucléaire. La sécurité qui reposait jusque-là sur la séparation entre l’expertise et la décision, va-t-elle en pâtir ?

Les Commissions locales d'information (CLI), dont celle de Golfech, ont voté une motion contre cette dissolution de l'IRSN. Jean-Paul Terenne, le  président-délégué de la CLI de Golfech, nous en explique les raisons.

France 3 : qu'est-ce qui vous pose problème dans la dissolution de l'IRSN au profit de l'ASN ?

Jean-Paul Terenne : ce qui nous préoccupe, c'est la précipitation à vouloir cette évolution. On ne comprend pas sa nécessité. Notre inquiétude porte sur la mise en cause de l'architecture existante qui permettait d'avoir une certaine indépendance entre l'expertise et la décision et qui nous paraissait de bon aloi.

Cette organisation avait été jusqu'à maintenant plébiscitée par l'ensemble des responsables de ces organismes-là en 2014 puis en 2016. Ce dispositif dual démontrait une efficacité en matière de gouvernance des risques.

Il y a pour ce qui nous concerne une incompréhension parce que ça n'est aucunement basé sur une expertise en amont. Cette décision s'inscrit simplement dans ce projet de loi relatif à l'accélération des procédures dans le nucléaire. On comprend bien qu'entre les hésitations des politiques jusqu'à maintenant sur la relance du parc nucléaire et aujourd'hui la volonté de relancer ce programme, il y a de la part de l'Etat une volonté de réduire, raccourcir, simplifier et rationaliser l'architecture des instances qui environnent la problématique du nucléaire.

Mais nous, ça ne nous paraît pas judicieux parce que ça ne contribuera pas à la transparence ni à la garantie de l'authenticité des informations qui pourront être données. Nous craignons une réduction de l'accès à l'information du grand public. 

France 3 : concrètement, quelle est votre crainte ?

Jean-Paul Terenne : les CLI, les commissions locales d'information existent depuis la fin des années 70. C'est un dispositif qui n'existe qu'en France. Aujourd'hui je n'ai pas le sentiment que le sort des CLI soit lié au sort de l'IRSN mais dans notre mission, nous sommes indépendants par rapport à tout pouvoir politique, administratif et autres. Notre mission globale et générale, c'est de garantir la plus grande transparence à l'adresse de nos concitoyens.

On a le sentiment d'un risque d'atteinte à la transparence pour laquelle l'IRSN oeuvrait jusque-là. Elle pouvait apporter des analyses et des expertises, des contributions qui pouvaient nous être utiles à nous et à l'Autorité de sûreté nucléaire (ASN) dans sa prise de décision.

On pouvait avoir des rapports, des communications concernant des mesures radiologiques, les risques de pollution liés à l'activité du nucléaire, etc. Donc son rôle d'information et d'expertise accessible au grand public était déterminant. 

France 3 : vous craignez de n'avoir plus ce type d'informations ?

Jean-Paul Terenne : il y a eu une consultation et le président de la CLI a pu s'exprimer au mois de février à l'Assemblée nationale sur ce sujet. Mais la précipitation de cette décision qui a été visiblement contestée par le président de l'ASN lui-même et les présidents successifs de l'IRSN est un peu surprenante.

On ne comprend pas très bien aujourd'hui sur quelle base d'analyse et d'expertise, ce qu'on gagnerait en qualité sans cette vigilance que peut nous permettre d'avoir l'IRSN. Je ne mesure pas à titre personnel tous les tenants et aboutissants, je ne suis président de la CLI que depuis un an et demi, mais autour de moi, les plus anciens ont une inquiétude.

France 3 : on constate une perte de savoir-faire dans le nucléaire en France, est-ce que justement cette accélération des procédures contribue à une vigilance accrue de votre part et peut-être à votre inquiétude ?

Jean-Paul Terenne : bien sûr. Notre rôle et notre raison d'être c'est la vigilance citoyenne et aujourd'hui, déstabiliser ou déstructurer au nom de la rationalisation, de la simplification ne peut que contribuer à une méfiance, à une inquiétude. De fait, nous allons devoir être plus vigilants encore alors que déjà, tous les jours sur le terrain, on s'efforce que la bonne information passe.

Chaque changement suscite des questionnements et au plus fort des inquiétudes c'est sûr.

France 3 : d'autant qu'à Golfech, il y a eu de sérieux avertissements récemment de l'IRSN justement non ?

Jean-Paul Terenne : il y a eu des avertissements majeurs récemment oui. C'est plus l'ASN qui est intervenue en 2019 suite à un incident de niveau relativement élevé dans l'échelle de gravité des incidents.  Mais avec cette motion, on est dans un contexte plus national, au-delà de Golfech, concernant des équipements vieillissants, des équipements industriels qui nécessitent des phases de maintenance importantes et de la vigilance.

C'est plus aujourd'hui le contexte national autour de la problématique de l'énergie, de la production de l'énergie, des arrêts successifs que la question se pose. Ce n'est pas lié à Golfech en particulier car on n'a pas eu de confirmation du fait que la centrale soit soumise à de la corrosion sous contrainte. On n'a pas de confirmation qu'il y ait de problématiques sur la question des fissures comme celles repérées à Penly (Seine-Maritime).

On ne sait pas mais on voit l'exploitant demain dans le cadre de notre assemblée générale et on le questionnera sur la problématique des fissures, si il y en a à Golfech. Mais d'un point de vue général, le parc nucléaire nécessitera de plus en plus de surveillance et de vigilance. Le programme de relance est quand même conséquent, dans un temps relativement contraint parce qu'il faut rattraper le temps perdu en matière de relance nucléaire. Du coup ça ne peut que nous inciter à être encore plus vigilants. 

France 3 : pour vous, la décision du gouvernement dans ce contexte ne va pas dans le bon sens ?

Jean-Paul Terenne : non. A mon niveau, en tant que représentant des citoyens, elle ne va pas dans le bon sens. On avait quelque chose qui fonctionnait, qui n'avait jamais été remis en cause jusqu'à maintenant. Je ne vois pas pourquoi on le remet en question.

Nous avons alerté l'ensemble des parlementaires des trois départements et des deux régions dont nous dépendons. Nous avons communiqué notre motion à tous les parlementaires du Gers, du Lot-et-Garonne et du Tarn-et-Garonne pour faire part de notre position. Nous espérons une prise de conscience et qu'ils puissent se servir de cette motion pour agir et faire reculer le gouvernement.

J'espère que le gouvernement va revenir sur sa décision et va maintenir en l'état l'organisation actuelle qui a donné satisfaction jusqu'à maintenant. Je n'attends même pas de garanties, j'attends le retrait de cette décision. 

France 3 : cette restructuration préoccupante intervient aussi dans un contexte de réchauffement climatique. Avez-vous des inquiétudes à ce sujet  pour le fonctionnement des centrales ?

Jean-Paul Terenne : oui et d'ailleurs demain à la suite de l'AG de la CLI, il y a une réunion publique sur la thématique de l'urgence climatique et la problématique de l'eau. Nous faisons intervenir des gestionnaires de l'eau, du suivi des fleuves. Le grand public pourra questionner l'exploitant EDF mais aussi les experts, les scientifiques sur cette question et voir comment ils envisagent la poursuite du programme nucléaire au regard de l'urgence climatique et spécifiquement sur la question de l'eau.

A Golfech, la problématique s'est posée l'été dernier avec la sécheresse. La centrale nucléaire a eu l'autorisation réglementaire d'arrêter à deux reprises les réacteurs. Il y a eu aussi des dérogations pour l'exploitation par rapport aux rejets de l'eau. C'est un phénomène relativement nouveau, premièrement parce que la question du réchauffement de l'eau s'est posée plus tôt dans l'année et ça s'est reproduit à deux reprises, ce qu'on n'avait jamais connu.

Donc forcément l'inquiétude de la population existe et nous, notre rôle, en tant que commission, c'est de pouvoir permettre au grand public de questionner, d'interpeller les spécialistes et les experts sur toutes ces questions.

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