Des aides-soignants formés au métier d'infirmier en deux ans, les syndicats "scandalisés"

Le gouvernement souhaite former les aides-soignants expérimentés au métier d'infirmier en deux ans au lieu de trois. Les syndicats de salariés et d'étudiants infirmiers sont vent debout contre la mesure. Un recours va être déposé pour mise en danger des patients.

"Une aide soignante qui ferait des actes infirmiers serait en exercice illégal de la profession d'infirmière", clame Thierry Amouroux, porte-parole du SNPI CFE-CGC, le syndicat national des professionnels infirmiers. En cause, un arrêté dans lequel le ministère de la Santé et de la Prévention prévoit de permettre aux aides-soignants ayant au moins 3 ans d'expérience professionnelle à temps plein, d'accéder directement à la deuxième année de formation en soins infirmiers.

"L'activité d'un aide-soignant tourne autour de l'hygiène et de l'accompagnement de la personne, indique Thierry Amouroux. Elle ne s'apparente en aucun cas à ce qui est enseigné en première année universitaire en soins infirmiers, où l'on apprend la méthodologie de la recherche, l'anatomie ou la physiologie".

"L'activité d'un aide-soignant [...] ne s'apparente en aucun cas à ce qui est enseigné en première année universitaire en soins infirmiers"

Thierry Amouroux

Porte-parole du SNPI CGE-CGC

Un accès conditionné à la validation d'un "parcours spécifique de formation" d'une durée de trois mois, incluant une période de stage de cinq semaines. Insuffisant pour accéder à la deuxième année du diplôme d'État (DE) d'infirmier selon les syndicats. "Cela n'a aucun sens de dispenser d'enseignements théoriques une personne qui n'a qu'une expérience professionnelle, surtout si cela est compensé par seulement un stage de cinq semaines, assure le porte-parole. La pratique d'une aide-soignante n'est pas la même que celle d'une infirmière. C'est pour cela qu'aujourd'hui, elles effectuent la totalité des trois années de formation pour être infirmière".

Or, pour Thierry Amouroux, le ministère ne peut pas "réduire d'un tiers la formation", et dans le même temps demander aux infirmières "d'augmenter leurs compétences étant donné que l'on manque de médecins". "Nous sommes en plein dans une évolution du référentiel de formation infirmier avec un nouveau programme pour la rentrée de septembre 2024."

Six syndicats de la profession dont le SNPI ont ainsi décidé d'engager un recours devant le Conseil d'État. "Il y a une mise en danger des patients", conclut-il.

Une demande des employeurs pour faire "des économies" 

Pour le syndicat national des professionnels infirmiers (SNPI), il ne s'agit pas d'une bonne mesure pour faire face à la pénurie de soignants. En septembre dernier, la situation restait encore très tendue dans les hôpitaux publics d'Île-de-France avec près de 1 000 postes d'infirmiers vacants.

"S'il manque du personnel infirmier, c'est lié à un manque d'attractivité", affirme Thierry Amouroux. Une "perte de sens", des conditions de travail difficiles et une rémunération insuffisante en seraient la justification. Or, en école d'infirmiers, il garantit qu'il n'y a"aucun problème pour recruter", avant d'ajouter que "la licence infirmière est la formation la plus demandée sur Parcoursup depuis cinq ans."

"La licence infirmière est la formation la plus demandée sur Parcoursup depuis cinq ans"

Thierry Amouroux

Porte-parole du SNPI CGE-CGC

Face au manque d'infirmiers, les hôpitaux entre appels à l'aide et tentatives de séduction

Controversé, l'arrêté serait issu d'une demande des employeurs. "Lorsque vous êtes une aide-soignante en promotion professionnelle, on vous paie vos trois années de formation en tant qu'aide-soignante, indique Thierry Amouroux. L'intérêt pour l'employeur est de ne payer que deux années au lieu de trois. Il économise ainsi une année de salaire d'aide-soignant." Les employeurs "sont dans la logique du moindre coût", et ne respecteraient pas "les compétences nécessaires à l'exercice de la profession infirmière" selon Thierry Amouroux.

Inquiet, il redoute dans les hôpitaux les "dérives" que connaissent les établissements d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD), où une partie du personnel reste peu qualifiée. "Les employeurs cherchent à pourvoir des postes peu payés. Nous voyons bien tous les dysfonctionnements dans les EHPAD, où ils embauchent des gens qui n'ont aucune qualification.

"L'intérêt pour l'employeur est de ne payer que deux années au lieu de trois. Il économise ainsi une année de salaire d'aide-soignant"

Thierry Amouroux

Porte-parole du SNPI CGE-CGC

Au-delà, Thierry Amouroux craint également de voir des étudiants aides-soignants "qui n'arriveraient pas à s'inclure dans une promotion où les groupes sont déjà formés". "Ce n'est pas simple, au bout de quelques années de vie professionnelle de reprendre le chemin des études." Avant d'ajouter : "la pratique des injections sans en avoir les compétences ne peut en aucun cas être vérifiée en validation des acquis de l'expérience (VAE)". "Nous sommes scandalisés que l'administration se permette ainsi de jouer avec la vie des patients", conclut-il.

Sur la théorie, "il y aura certainement un déficit"

"Cela m'a paru bizarre qu'ils proposent cela." Louise, qui entre en 3e année d'école d'infirmiers, ne cache pas sa stupéfaction. Néanmoins, si les syndicats dénoncent le risque d'un "déficit de compétences", Louise tempère.

"C'est très ressemblant. Par contre, au niveau de la théorie, il y aura certainement un déficit"

Louise

Étudiante en 3e année d'école d'infirmiers

"En termes de compétences pratiques, notre première année en école d'infirmiers s'apparente bien à l'année de formation d'aide-soignant. C'est très ressemblant, confie l'étudiante. Par contre, au niveau de la théorie, il y aura certainement un déficit". Elle insiste sur des enseignements de première année indispensables, "tournés vers la pharmacologie, l'anatomie et les soins infirmiers".

Pour cette étudiante en IFSI – Institut de formation en soins infirmiers, les aides-soignants qui arriveront directement en deuxième année pourront être confrontés à "un énorme fossé au niveau des connaissances", "mais pas tant sur la pratique". "L'aspect théorique est considérable, on ne peut pas apprendre ça en trois mois. C'est impossible. Nous, on voit cela sur une année complète."

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