TEMOIGNAGES : Pourquoi ils ont quitté l'hôpital public. Trois infirmiers expliquent leur départ

Perte de sens, surcharge de travail, mise en danger des patients, univers violent, toutes ces raisons ont poussé Marie-Pierre, Florent et Barbara à quitter leurs postes dans des hôpitaux publics en Île-de-France malgré l'attachement qu'ils portent au service public de santé.

Cela fait des années que les soignants tirent la sonnette d'alarme, face à la surcharge et leurs conditions de travail. En quatre ans, les effectifs infirmiers de l’AP-HP, d’environ 17 000 en 2018, ont fondu de 10 %. Une enquête de la Direction générale de l’offre de soins (DGOS) publiée en décembre 2021, évoquait le chiffre de 1 245 infirmiers ayant démissionné en un an.

Parmi eux, trois infirmiers ont décidé de quitter l'univers hospitalier, Marie-Pierre, 27 ans, ex-infirmière aux urgences pédiatriques à l’hôpital Necker, Paris 15e, Florent, 32 ans, ex-infirmier aux urgences de l'hôpital du Kremlin-Bicêtre dans le Val-de-Marne, et Barbara, 41 ans, ex-infirmière aux urgences de l'Hôpital Lariboisière à Paris.

Ne pas faire son métier comme un automate

"Je suis partie de l'hôpital, car j'étais arrivée à saturation, et de la manière dont on pouvait traiter les patients. J'avais besoin de redécouvrir mon métier" confie Marie-Pierre. Son métier, Marie-Pierre l’adore. Infirmière depuis 2017, elle est très heureuse d’intégrer l’AP-HP, l’Assistance Publique, Hôpitaux de Paris, et particulièrement les urgences pédiatriques à Necker. Pendant cinq ans, elle s’investit et répond à toutes les demandes. Changement de planning, remplacement des collègues, prises en charge des patients malgré le sous-effectif. Seulement, l’épuisement s’installe. Marie-Pierre ne veut plus continuer à effectuer son travail comme un automate.

"Aujourd’hui à l'hôpital, on est dans une crise avec une perte de sens, où on ne sait plus quoi faire et pourquoi on le fait". Elle rejoint un mouvement en 2019 pour dénoncer les conditions de travail des soignants et co-préside le Collectif Inter Urgences. Elle rencontre des collègues qui partagent les mêmes sentiments. Galvanisée, elle est motivée, convaincue que le gouvernement va faire quelque chose. Seulement le Covid arrive et tout devient plus lourd et difficile. On lui demande de tenir ce qu’elle fera jusqu’en décembre 2021 où elle pose sa blouse d’infirmière siglée AP-HP. La jeune femme en est persuadée, le Ségur de la Santé ne changera rien pour le personnel soignant.                                                                                                                                             

Des soignants, en burn-out                                                               

"J’aime mon métier, j'aime ce que je fais, j'aime ce que j'y apprends tous les jours, j'aime soigner les patients, mais j'avais besoin de retrouver une bouffée d'oxygène, l'essence de mon métier et du sens à tout ce que j'avais fait", explique Marie-Pierre. Et de poursuivre : "On est entravé par des restrictions économiques et par des lignes budgétaires et on n'est plus en mesure de soigner correctement les patients", dénonce-t-elle.

Aujourd'hui, les conditions de travail m'ont poussée à partir pour pouvoir survivre

Marie-Pierre, 27 ans, ex-infirmière aux urgences pédiatriques à l’hôpital Necker


 Aujourd’hui, Marie-Pierre revit. Elle a retrouvé sa vocation. Elle est en mission au Tchad pour une organisation non gouvernementale. Elle n’exclut pas un jour de revenir à l’hôpital public. "Moi, je ne ferme pas la porte pour retourner à l'hôpital un jour, mais aujourd'hui les conditions de travail m'ont poussée à partir pour pouvoir survivre".

Selon elle, les politiques prennent le problème à l'envers. "On essaie de recruter des gens sans essayer de comprendre pourquoi d'autres sont partis. En fait, on se contente de dire qu’on ne peut pas faire de miracles, et qu'on ne peut pas rouvrir des lits parce qu'il manque du monde, mais en même temps, on ne fait rien pour que les gens puissent rester", alerte-t-elle. Loin de la France, la jeune femme continue, néanmoins, à défendre et à soutenir ses collègues en menant des actions avec le Collectif Inter Urgences avec pour objectif, "faire revenir l'humain à l'hôpital".

Une violence physique et morale banalisée

Florent, 32 ans, est infirmier depuis fin 2014. Après ses études à Nantes, il intègre début février 2015, le service des urgences de l’hôpital du Kremlin-Bicêtre, dans le Val-de-Marne. "Je suis resté 4 ans aux urgences de Bicêtre. C'était mon premier service, j'étais désireux d'apprendre mon métier avec un enthousiasme réel. Pendant ces 4 ans, j'ai appris beaucoup sur ce que je voulais, et surtout ce que je ne voulais plus vivre". Usé et désabusé, Florent a préféré partir pour ne plus souffrir au travail.

Florent était, tout le temps, confronté à la violence aux quotidiens. Mais ce qui l'a marqué, c'est la fusillade qui a eu lieu en 2015, qui a défrayé les chroniques, suite à l'évasion d'un détenu de Fresnes, qui était venu à l'hôpital pour des soins. "Dans le monde du soin, on est déjà confronté à la mort, aux patients en situation de délire... On le sait et ça fait partie du métier. Mais cet épisode m’a beaucoup marqué, lacrymogène, coups de feu et policiers partout. Nous avons dû continuer de travailler comme si de rien n'était. Martin Hirsch est venu ce jour-là, mais après plus rien...", confie amèrement Florent. La violence physique est parfois là également. Florent a été mordu plusieurs fois. Il reçoit aussi des coups de poing. Rien de conséquent pour le corps, dit-il, mais beaucoup plus, pour le mental. Sans oublier les insultes, crachats et menaces qu’il a reçus.

À cela, s’ajoutent les tensions à répétition du quotidien dans des locaux inadaptés avec un flux de patients beaucoup trop important. Le plus difficile, les tensions avec les patients psychiatriques très instables. "Les conditions de sécurité n’étaient pas réunies et ces patients étaient attachés à un brancard branlant. C'est un soin sous contrainte, où il y a souvent une confrontation physique. Ces personnes restaient sédatées et attachées parfois pendant plus de 24 h par manque de place dans un service spécialisé", raconte Florent. Au-delà de la violence physique, il y a la violence symbolique, quotidienne, celle qui use et qui cristallise toutes les tensions, à savoir, le manque de lits d'hospitalisation, alerte-t-il.

Pour Florent, c'était devenu habituel de gérer entre vingt et trente patients en attente de place, en plus du flux habituel. "On les appelait les sas et on les faisait patienter au parking", relate Florent. La qualité des soins était en péril.

"Imaginez juste passer 5 minutes par patient. Ce n'est pas énorme, mais multiplié par 25...", interpelle Florent, pour qui les soins relationnels relèvent de l'utopie. "Les soins d'hygiène sont bricolés cahin-caha, la surveillance de l'état clinique des patients peut être un véritable parcours du combattant. Un patient qui stagne sur un brancard est un patient qui va se dégrader rapidement, surtout s'il est un patient vulnérable (dément, âgé...). Les complications vont être cutanées, infectieuses, favorisantes pour la confusion et j'en passe, et ainsi de suite tous les jours", souffle Florent.

Au-delà de la violence physique, il y a la violence symbolique, quotidienne, celle qui use et qui cristallise toutes les tensions, à savoir, le manque de lits d'hospitalisation

Florent, 32 ans, ex-infirmier aux urgences à l’hôpital du Kremlin-Bicêtre

Au fil du temps, l'objectif quotidien était d'évacuer le plus vite ces patients vers des lits d'hospitalisation. Tout en sachant que les collègues étaient confrontés aux mêmes problèmes.

Un rythme de travail comme à l’usine

Pour Florent, le record de passage à l'IAO (l'accueil où l'infirmier a la responsabilité d'établir le degré d'urgence du patient qui arrive) a été de plus de 80 patients en 7 h. Un rythme de folie et une mise en danger d'autrui.

"J’ai alerté plusieurs fois, ma cadre supérieure pour lui signaler que la situation était dangereuse, pour la sécurité des patients. J'ai parlé de risque de mort. Le lendemain, une collègue me prévient qu’une de mes patientes, une jeune femme de 28 ans avait été retrouvée en arrêt cardiorespiratoire dans le couloir. Elle était décédée malgré la réanimation. Elle avait de lourds antécédents et sa santé était précaire", se souvient, toujours autant marqué, Florent.

À cela, s’ajoute la nécessité d’être toujours présent et quasi-indispensable avec un planning, toujours arrangeant pour les besoins du service. "Pendant l'été 2018, je n'ai pas travaillé le premier week-end d'août, et c'est la seule fois du mois, où j'ai eu deux jours de repos consécutifs. Vacances des collègues, absence de recrutement, ceux qui restent sont ceux qui pallient les absents. À la fin du mois, je ressemblais à un zombie", se rappelle-t-il.

Epuisé, Florent sait qu’il ne va plus tenir. Des rapports alarmants, il en a fait plus d’une vingtaine à la direction qui reste sourde. "Le soutien était inexistant. La maltraitance est quasi institutionnalisée et l'omerta régnait. Et tout ça pour 1800 euros dans une ville aux loyers exorbitants. Pourquoi poursuivre ?", s’est alors demandé Florent, pourtant extrêmement mobilisé en 2019 pour dénoncer les conditions de travail à l'hôpital.

Le jeune homme se sent en danger mentalement. Il ne se reconnaît plus. "On change et sans s'en rendre compte. On évite le fameux parking où stagnent les patients, parce qu'on ne peut plus répondre. La fatigue est physique, mais aussi mentale. Je ne me reconnaissais plus et j'étais en contradiction avec mes valeurs. Je me suis dit que j'avais atteint mes limites et je suis parti du KB, le Kremlin-Bicêtre, dans notre jargon" relate Florent.

Aujourd’hui, Florent est toujours infirmier, contractuel, dans un hôpital à Nouméa, en Nouvelle-Calédonie. "J’ai le service public chevillé au corps, mais j’avais besoin de souffler et de me reconstruire. J’aime mon métier et c’est tout ce que je sais faire, mais je n’exclus pas l’idée d’apprendre à faire autre chose" avoue-t-il.

Ne pas cautionner la dégradation de l'offre de soins

Barbara, elle, ne se remet pas de la mort de la mort de Micheline M. 55 ans, une patiente découverte après douze heures d’attente sur un brancard, en décembre 2018, dans les couloirs de l’hôpital Lariboisière à Paris. "Le décès de Mme M. a été un traumatisme et fait partie des éléments déclencheurs de ma décision. Ce sont exactement ces drames évitables qui sont "quasi admis" à ce jour dans nos services qui sont intolérables pour moi. Ce sont des moments insupportables à vivre pour de nombreux collègues", confie-t-elle. C’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase et qui la pousse à quitter Lariboisière en décembre 2020. Pendant presque 14 ans, Barbara a travaillé au service de nuit aux urgences. 

Je ne voulais plus cautionner et participer à la dégradation des soins sous couvert de manque de moyens

Barbara, ex-infirmière à l'hôpital Lariboisière à Paris

Résister malgré la situation dégradée

Barbara, tout comme, Marie-Pierre et Florent, regrette le manque de considération. La résilience, c’est ce qui leur est demandé. "La prise en charge, déjà dégradée avant le Covid, s'est accrue en post Covid, avec la certitude, que les soignants allaient tenir malgré le manque de moyens. La maltraitance institutionnelle est presque devenue la 'norme'", expose Barbara.

Un discours culpabilisant qui oblige les professionnels "à tenir". "Les discours de nos ministres de tutelle sont toujours les mêmes. Être résilients, être patients et si nous ne faisons pas le "job", on abandonne la population... Cependant, quand des drames se produisent, c'est bien nous qui sommes pointés du doigt, et on recherche ce que nous avons mal fait. Souvent dans l'objectif de déresponsabiliser nos responsables. C'est ubuesque, et je ne me reconnaissais plus comme soignante", avoue Barbara.

Aujourd’hui, toujours infirmière, en Île-de-France, Barbara revit. "Aucune difficulté pour une infirmière de retrouver un travail, étant donné qu’on en cherche partout", dit-elle. Avec un mi-temps en CDI et des activités extra hospitalières en vacataire, elle a trouvé son rythme de travail idéal, mais continue à se préoccuper de ce qui se passe à l’hôpital public.

Elle sourit à la question : que pensez-vous des récents arrêts-maladie qui affectent l’hôpital de Pontoise et de Thionville ? "On a été les premiers à « Larib » à se mettre en arrêt-maladie en 2019. Les contrôles de la sécurité sociale, demandés par la direction de l’AP-HP en ont refroidi plus d’un, surtout les jeunes qui attendaient leur titularisation", regrette-t-elle.

Pour Barbara, si ces soignants, à l'hôpital de Pontoise et de Thionville, se sont mis en arrêts-maladies, c'est, encore et toujours, pour dénoncer leurs conditions de travail. Elle espère que ces arrêts vont de nouveau alerter le gouvernement. Pour Barbara, le métier d'infirmière à l'hôpital est devenu de plus en plus difficile, et à 41 ans, elle n'avait plus la force de continuer dans cette structure. "La moyenne d'âge des infirmiers est de 23 à 25 ans, à l'hôpital. Au bout de cinq ans, les soignants sont épuisés et veulent déjà partir. Moi j'ai déjà beaucoup trop tenu et il fallait que je me sauve", achève Barbara.

 

Des anciens résistent pour sauver l'hôpital public

C’est probablement pour ces jeunes que Pierre Schwob Tellier, âgé de 33 ans, reste encore à l’hôpital de Beaujon à Clichy dans les Hauts-de-Seine. Il travaille de nuit aux urgences depuis plus de huit ans.

J'ai 33 ans et je dois être, un des infirmiers, le plus vieux des urgences à Beaujon

Pierre Schwob Tellier, infirmier, à l’hôpital de Beaujon à Clichy dans les Hauts-de-Seine et co-Président du Collectif Inter Urgences

Il connaît Marie-Pierre avec qui il préside le Collectif des urgences. Il connaît également Barbara, Florent, mais aussi plein d’autres qui souhaitent sauver l’hôpital public. "Moi, je reste parce qu’il faut bien que quelqu’un reste et que je suis profondément attaché à l’offre de soins pour tous à l’hôpital public. Mais, moi, j'ai 33 ans et je dois être, un des infirmiers, le plus vieux des urgences à Beaujon", alerte-t-il.

Pierre reste aussi pour défendre tous ceux qui sont partis et qui pourraient avoir envie de revenir, si l’hôpital était sauvé. Il reste aussi pour former les jeunes stagiaires qui arrivent, chaque année et qui débutent leur carrière dans des conditions de travail plus que dégradées. 

"Quand l’AP-HP annonce 2000 recrutements pour 2400 départs, c’est qu’il y a bien une situation qui s'aggrave d'année en année et qui n'est pas en voie d'amélioration puisqu’on recrute en deçà des besoins", dénonce Pierre Schwob qui craint, en cette période de pandémie, que l'hôpital public ne puisse plus répondre à ses missions.

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