Si l’Escurial de Nice était conté, voici l’histoire d’un palais... devenu supermarché

Si le célèbre immeuble niçois Art déco a vécu plusieurs vies, son quasi-siècle d’existence peut être résumé en trois phases majeures. D'un cinéma de luxe à une enseigne hard discount en passant par le night-club branché. Découvrez l’histoire d’un lieu emblématique de Nice.

Palais l’Escurial. Un nom aussi clinquant que sa façade en ornement. Le même que l'ancienne résidence du roi d'Espagne Philippe II. Commandée en 1931 et inaugurée en 1933, cette prouesse architecturale est signée Léonard Varthaliti. L'immeuble de style Art déco est situé dans le cœur de Nice, au 29 - 32 Rue Alphonse Karr, compte six étages et cent quinze appartements. Il est caractérisé par sa façade en partie circulaire et sa « Tour-lanterne » dont l'éclairage nocturne servait d'enseigne.

Deux immenses fresques ornent sa majestueuse salle de spectacle. Elles reproduisent des scènes de l'Antiquité gréco-romaine, l'une représente la Grèce antique, l'autre le monde romain. Son auteur Étienne Doucet a également œuvré sur les parois de l’église Notre-Dame-Auxiliatrice, un édifice niçois classé aux Monuments historiques. 

La plus belle salle de la Côte d’Azur

Des années 30 à la fin des années 70, pendant un demi-siècle, il est LE cinéma incontournable des cinéphiles de la Côte d’Azur. Il possède même la plus grande salle de Nice ; environ 1 500 places molletonnées, un parterre, un balcon, un orgue et une bonne acoustique.

La scène très spacieuse est structurée pour présenter des artistes pour lesquels des loges ont été construites. C'est ainsi qu'en 1966, Jean Marais, Louis de Funès et la Niçoise Mylène Demongeot viennent promouvoir Fantômas, la comédie policière où ils se partagent l'affiche. Le hall d’entrée donne alors accès à une petite galerie marchande de plusieurs boutiques. 

Au fil des ans, les temps changent et le cinéma devient difficile à exploiter, notamment en raison de sa grande taille. Il finit par mettre la clé sous la porte en janvier 1979. 

Le cinéma va connaître un déclin relatif compte tenu de l'évolution des comportements des cinéphiles et des salles... À la fin des années 70, c'est une salle qui devient trop grande et obsolète...

Yvan Gastaud, professeur d'histoire à l'Université de Nice Sophia Antipolis

Les années disco

Rebaptisé le "Grand Escurial", le luxueux cinéma est transformé en gigantesque discothèque.

Joël Olindo, figure azuréenne de l'hôtellerie et de la restauration, et André Ferrand, s'associent pour en faire un night-club qui va suivre les tendances musicales en vogue. Le succès est immense. L'établissement accueille les plus grandes stars de la nuit. Pendant vingt ans, des années 80 aux années 2000, les noctambules niçois et les clubbeurs azuréens viennent faire le plein de décibels au milieu des lasers multicolores. 

C'est au Grand Escurial un temps dédié à la house music que le DJ "The Avener" a mixé pour la première fois.

Tristan Casara qui sera programmé aux Plages Electro en août 2024, s'était confié en 2015 sur cette grande première.

À seulement 16 ans, il a assuré les « warm-up DJ » des célèbres DJ Benny Benassi et Flex parvenant à ambiancer le Dancefloor où deux mille personnes étaient venues se déhancher. 

Rubrique faits divers

Après avoir baigné des décennies dans la lumière, l'établissement connaît des heures sombres. Le 10 octobre 1983, André Ferrand, le gérant de l'établissement, est abattu en pleine nuit de cinq décharges de fusil de chasse calibre douze alors qu'il rentrait à pied chez lui. 

Un quart de siècle plus tard, dans la nuit du 21 au 22 mars 2009, une violente altercation dégénère en bagarre générale dans la boîte de nuit qui accueille des DJ locaux et des rappeurs américains. Des centaines de personnes sont impliquées et une quarantaine de policiers mobilisés. Seules huit personnes sont légèrement blessées dans l'incident, mais les lieux sont complètement saccagés. D'après les riverains et les commerçants du quartier, les rixes y étaient monnaie courante.

C'est celle de trop. Un arrêté préfectoral d'urgence entraîne la fermeture définitive de l'établissement.

Commerce alimentaire

La municipalité, suite à moult tergiversations, finalement dans l'incapacité de racheter l'immeuble, abandonne le projet d’en faire un lieu culturel. Les rumeurs qui circulent depuis quelque temps sur l'avenir du Grand Escurial se précisent.

Le mythique établissement sera bientôt transformé en supermarché. Auguste Vérola et Patrick Allemand, deux élus locaux d'opposition, déplorent cette décision. Ils dénoncent un nivellement par le bas et des livraisons impossibles dans ce quartier aux chaussées trop étroites. Joël Olindo, toujours propriétaire des murs, évoque de son côté un arriéré de loyer accumulé depuis plusieurs années.

Ainsi, le destin de l'ancien Palais prend un ultime tournant en 2012. C'est finalement l'enseigne Casino qui investit le rez-de-chaussée et le premier étage. L'ouverture du magasin a eu lieu le 5 décembre, remplacé quelques années plus tard par un supermarché Lidl toujours d'actualité.

Entre 2015 et 2016, le bâtiment a été entièrement ravalé et restauré sous la direction de l'architecte Jacques Borgnino. L'entreprise Ad Affresco qui a conduit les travaux et ce dernier sont tous deux récompensés par le Grand Prix Façades 2016 de l'association Le Geste d'Or pour leur travail.

Pendant près d'un siècle, des générations d'azuréens ont foulé le sol de l'emblématique Palais puis Grand Escurial. Pour se faire une toile, pour y faire la fête, les deux parfois... Aujourd’hui, les Niçois y font leurs courses. 

De sa grandeur passée, il ne reste désormais que la façade restaurée et la librairie au rez-de-chaussée. Il s'agit d’ailleurs de la plus vieille de la ville – spécialisée dans les livres anciens – toujours en activité.