Colère des agriculteurs : vous voulez acheter français ? On vous explique comment décrypter les étiquettes au supermarché

Le mouvement de colère des agriculteurs invite à une réflexion sur le fait de manger des produits français. Une façon de protéger le modèle agricole bleu blanc rouge, à condition de pouvoir faire la distinction sur les étiquettes dans les supermarchés.

En plein blocage à Salon-de-Provence dans les Bouches-du-Rhône, des apiculteurs ont intercepté fin janvier un camion transportant du miel en provenance d'Ukraine. Du miel proposé à moins de deux euros le kg dans les supermarchés, acheté par l'entreprise Famille Michaud, a vérifié Libération.

Après cette découverte, plusieurs consommateurs ont partagé leur étonnement quant à la provenance de ce miel. Cette marque appose en effet l'indication "miel de France" sur certains de ses pots en grande surface. 

L'explication est la suivante : la marque propose différentes gammes, certaines avec du miel 100% français, d'autres à partir de matières premières venant d'Europe ou d'Amérique latine. D'où la confusion des consommateurs. Comment être sûr de ce que vous étalez sur votre tartine ? Comme savoir si vous achetez de produits français ? France 3 Provence-Alpes vous aide à décrypter les étiquettes dans les supermarchés. 

Une indication obligatoire pour les produits "bruts"

Au rayon des produits "bruts", frais, comme les fruits et légumes, les viandes et le poisson, il est obligatoire d'indiquer le pays d'origine, explique Olivier Andrault, chargé de mission agriculture/alimentation à l'UFC-Que Choisir. "On est actuellement sous le régime d'une réglementation européenne". Le consommateur doit donc lire la provenance sur les étiquettes des pommes ou sur la barquette de steaks hachés.

"Cet étiquetage-là est censé être fiable, sinon c'est répréhensible", déclare Camille Dorioz, directeur de campagne Foodwatch France. "Cet étiquetage fait suite à la crise de la vache folle. Sur le bœuf, on sait où il est né, élevé et tué. C'est la preuve qu'on peut le faire quand on veut de la transparence".

"Malheureusement, ce ne sont pas les produits frais que les Français consomment le plus, note Olivier Andrault, mais les produits transformés par les industriels". C'est là que le bât blesse.

Pas d'obligation pour les produits transformés 

Dès lors que le produit brut a subi une transformation par l'industrie agroalimentaire, aussi minime soit-elle, la réglementation européenne ne s'applique plus. "Il n'y a aucune obligation d'indiquer que ce soit l'origine des ingrédients, ni le lieu de transformation", déclare Olivier Andrault. 

Un steak de bœuf, c'est brut, il a simplement été découpé. Mais un carpaccio, c'est du bœuf découpé, avec un petit peu d'huile d'olive. C'est donc considéré comme transformé. Et l'industriel n'est pas obligé de vous dire d'où vient son bœuf, ni son huile. Autre exemple, les carottes coupées surgelées : il y a une transformation, donc l'industriel n'est plus soumis à la réglementation. 

"Les fabricants qui utilisent des produits qui viennent de loin ne sont pas incités à la transparence, analyse Olivier Andrault. Les bons élèves, ceux qui font l'effort d'avoir des matières premières qui viennent de France ou d'Europe, vont l'indiquer en général".

Si c’est français, c’est marqué en très gros, c’est un argument de vente, on ne peut pas le rater.

Camille Dorioz, directeur de campagne Foodwatch France

L'art de lire les étiquettes

Sur les produits transformés, il revient donc au bon vouloir de l'industriel d'indiquer la provenance. Parfois, il n'y a rien marqué, et parfois, certains symboles sont trompeurs. C'est la zone grise. Et certains industriels en jouent. 

"Par exemple, certains mettent le drapeau français sur une confiture. L'entreprise est française, mais les fraises viennent d'ailleurs, et ça, ce n'est pas indiqué", explique Camille Dorioz.

Certains ajoutent une carte de France. "Cela peut simplement vouloir dire que ça a été emballé en France, mais le produit n'est pas français, et ça, c'est légal. C’est là-dessus que vont jouer les industriels. Sur une valorisation d’un moment de la chaine. Mais souvent ça induit les consommateurs sur l’origine de l'ingrédient". 

Certains labels peuvent également aiguiller le consommateur. Comme les petits hexagones bleu-blanc-rouge "porc français", "bœuf français"... Un label conçu en 2014 par les professionnels des filières d'élevages qui assure que la viande est issue d'animaux nés, élevés, abattus, découpés et transformés en France. 

Mais là encore, le consommateur doit rester vigilant. Sur certains articles, comme une salade césar industrielle, il peut être marqué en très gros "œufs français", avec le logo. Mais le poulet, lui, n'est pas français. Et ce ne sera pas marqué. 

En clair, il faut retourner le paquet, lire les petites lignes, chercher. "Parfois sortir ses lunettes", remarque Olivier Andrault. "C'est le lobbying forcené de l'industrie agroalimentaire". 

"Si vous voulez être sûr de l'origine, que vous avez un doute et que vous ne trouvez pas l'information, reposez, et trouvez un produit plus transparent", glisse même le spécialiste du secteur.

Le miel : un cas d'école

L'exemple du miel ukrainien découvert sur un blocage des agriculteurs à Salon-de-Provence est révélateur. "C'est dans le rayon miel qu'il y a le plus d'écart, car il y a une très forte demande, souligne Camille Dorioz. Certains pots vont indiquer : Miel de France en énorme, avec un énorme drapeau français. Mais pour d'autres, il faut être attentif. Car certaines entreprises vont mettre en avant un apiculteur, l'adresse d'une entreprise en France, mais le miel vient d'ailleurs, et le consommateur est induit en erreur."

Si vous avez un doute, c'est qu'il faut regarder de plus près.

Camille Dorioz, Foodwatch

Pour éviter tout doute sur la provenance du miel, l'UE a trouvé un accord en janvier dernier pour rendre obligatoire sur les étiquettes des pots le détail des pays où il a été récolté.

La fraude : peu courante en supermarché

Arrive-t-il que les industriels indiquent une fausse provenance intentionnellement ? Pour les spécialistes, la fraude reste rare du côté des grands groupes. "On bascule du côté judiciaire, et c'est la DGCCRF qui s'en occupe" (Direction générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des fraudes). 

"La grande distribution ne peut pas prendre de risques, c'est trop facile à contrôler", estime Olivier Andrault. Il y en a plus sur les marchés."

Et pourtant. Dans une étude datant de 2022, la DGCCRF indique qu'un produit alimentaire sur quatre vendus comme français dans les étals de supermarchés viendrait de l'étranger. Des fraudes qui prendraient plusieurs formes : un étiquetage non conforme, un marquage trompeur ou encore un traçage non respecté.

Le cas du miel est particulièrement critique : une enquête de la Commission européenne publiée en mars 2023 montrait que sur 320 échantillons de miels importés dans l'UE et récemment contrôlés, environ 46% étaient fortement suspectés de déroger aux règles de l'UE. Notamment via l'ajout de sirops de sucre destinés à faire chuter le coût de revient.

En juillet dernier, le tribunal judiciaire de Perpignan a condamné le dirigeant d’une société qui avait présenté comme français du miel importé. L'aboutissement d'une enquête menée en 2018 par la DGCCRF sur de la francisation de plusieurs milliers de kilos de miel.

Consommateur, complice ? 

Après l'interception du miel d'Ukraine à Salon-de-Provence, les apiculteurs dénonçaient la complicité du consommateur, "car il accepte d'acheter du miel à moins de 5 euros le kilogramme". Pour l'organisation Foodwatch, il faudrait d'abord que l'industriel n'induise pas en erreur le consommateur, que l'origine soit marquée pour tous les ingrédients, mais aussi que ces produits français soient accessibles.

"Peut-on réellement trouver des produits français dans tous les supermarchés ? Le prix est-il accessible pour toutes les bourses ? On fait peser beaucoup de responsabilités sur le consommateur pendant cette crise. Mais il faudrait d'abord que l'information de la provenance des produits lui soit donnée", ajoute Camille Dorioz.

De nouvelles réglementations à venir ?

Le ras-le-bol des agriculteurs va-t-il déboucher sur un changement de législation au niveau européen ? C'est en tout cas ce que souhaitent les associations et organisations. Olivier Andrault à l'UFC Que-Choisir rappelle qu'en 2016, lors d'une crise "assez similaire" à celle que l'on vit en ce début d'année, l'Europe avait accepté à titre temporaire et expérimental l'étiquetage obligatoire du lait et de la viande sur les produits transformés.

"Les industriels l'ont fait, on a vu que ça ne posait pas de problème et qu'ils y arrivaient très bien. Ça veut dire que les pouvoirs publics français ont eu la volonté politique. Que c'est faisable, et qu'ils peuvent le refaire". 

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