REPORTAGE. "Il faut brûler des choses" : les agriculteurs en colère se questionnent sur la suite du mouvement

Plusieurs centaines d'agriculteurs ont convergé ce jeudi sur l'autoroute A54 à Salon-de-Provence. Ils comptent bloquer l'autoroute pendant plusieurs jours. Ils dénoncent "la multiplication des normes" et les "charges" qui pèsent sur leur métier.

Les centaines de tracteurs garés sur l'autoroute ne sont pas près de redémarrer. "On reste là au moins jusqu'à dimanche !", clame un membre des jeunes agriculteurs, organisateur de la manifestation aux côtés du principal syndicat agricole, la FNSEA 13.

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Puisqu'il faut tenir, le blocage, la logistique se met en place. "On a créé un doodle pour organiser les tours de garde", sourit Patrice Vulpian, vice-président de la FNSEA 13. Il faut aussi nourrir les troupes : 300 agriculteurs mobilisés venus de tout le département des Bouches-du-Rhône.

Sur le bitume, des tables blanches ont été dressées : pain, jambon et charcuterie. C'est la FNSEA qui régale. "Ce soir, on fera mieux : viande locale au barbecue" souffle un membre du syndicat. 

Un peu à l'écart, un groupe d'apiculteurs a préparé son propre barbecue : saucisse et pain artisanal. "Nous faisons partie aussi du monde agricole, sans les abeilles, il n'y a pas de culture possible." Sylvère Bru est apiculteur à Grans. Selon lui, il est de plus en plus difficile de fabriquer du miel. En cause : le réchauffement climatique, qui écourte le repos hivernal des abeilles. Et un nouvel ennemi : le frelon asiatique, qui colonise les ruches. "Cette année, j'en ai perdu 300 sur les 800 que je possède" rage Sylvère. Il demande que l'insecte soit reconnu comme nuisible de classe un, afin que sa destruction soit financée par des aides publiques.

"Marre de la paperasse"

Chaque métier a ses propres problématiques. Mais tous les agriculteurs racontent la même difficulté croissante à exercer leur métier passion. "On a ça dans le sang", affirme Lionel Giordano, éleveur de volailles bio à Velaux.

Pourtant, dans quelques jours, il abattra ses dernières volailles. "Trop de papier, de principe de précaution, trop de pression" résume-t-il. En cause, les épidémies de grippe aviaire qui impose un cocktail de normes sanitaires impossibles à suivre selon lui.

"Mes chiens n'ont pas le droit de marcher dans la paille de mes volailles. Et je dois installer des grillages au-dessus de mon élevage pour empêcher tout contact avec les oiseaux sauvages. Et puis il faut tout déclarer. J'en ai marre qu'on me casse les pieds à faire de la paperasse".

Il envisage de convertir son exploitation vers quelque chose de "moins contraignant. La pomme de terre peut-être."

"Discuter entre nous de nos problèmes"

Au mégaphone, un militant des jeunes agriculteurs invite la foule à se recueillir quelques instants, en souvenir d'une agricultrice et de sa fille, tuées après un accident sur un point de blocage en Ariège.

Après quelques secondes de silence, il reprend : "Nous avons trois revendications principales : de la considération, le respect qui nous est dû et vivre dignement de notre métier. J’aimerais qu’on profite de ce moment pour discuter entre nous de nos problèmes, mais aussi de pourquoi on aime notre métier."

Pour Thomas, céréalier à Arles, "cultiver, voir les cultures pousser, conduire un tracteur" suffiraient à combler ses 12h de travail journalier. Mais la hausse des coûts du gasoil, la concurrence "déloyale" de blé moins cher venu d'autres pays d'Europe l'empêche, dit-il, de vivre correctement de son métier. "Je ne me verse pas un salaire tous les mois".

Une crise des vocations

Tant de soucis, qui interrogent Matisse. Ce jeune homme souhaite reprendre l'exploitation de son père, mais il prend ses précautions. "Dans deux semaines, je démarre une formation pour m'aider à évaluer si l'activité peut être rentable."

"La population d'agriculteurs est vieillissante, se désole Patrice Vulpian, on a perdu 20% des exploitations en 10 ans, c'est énorme." La crise des vocations agricoles est bien là. "Pas étonnant, il vaut mieux faire de la politique, raille un manifestant, tu peux espérer être premier ministre à 34 ans."

Gabriel Attal doit justement annoncer ce vendredi des mesures en direction des agriculteurs. Assis sur des bottes de paille, un groupe d'agriculteur discute déjà de modes d'action plus musclés en cas d'annonces décevantes. "Ici personne ne nous voit, il faut brûler des choses".

Si la manifestation s'est déroulée dans le calme, Patrice Vulpian l'admet : "Les jeunes en ont marre et je comprends. Si on voit qu’on se moque de nous, c’est possible qu’il y ait des débordements".