Crues dans les Alpes : "1 km de digue ça coûte 2 millions d'euros", les enjeux du risque inondation en montagne

A la mi-novembre, les crues exceptionnelles de l'Arve, de l'Isère ou de torrents de montagne ont engendré des dégâts importants dans les Alpes. Du jamais vu depuis cinquante ans. Mais avec le réchauffement climatique, ces phénomènes risquent de se reproduire en hiver, avec "la méditerranéisation" des climats alpins. Les collectivités doivent donc apprendre à les endiguer.

Les crues de printemps sont devenues des crues hivernales dans les Alpes. Le 15 novembre dernier, l'Arve, gorgée de pluies et de la fonte des neiges, débordait en Haute-Savoie. L'Isère atteignait des niveaux et un débit inédits depuis 2015. 

Ces épisodes sont-ils amenés à se répéter ? À s'intensifier ? Sur le plateau de France 3 Alpes, le président de l'Institut des risques majeurs estime "que ce qui a changé avec l'évolution du climat, c'est clairement que ces risques de crues de nos grandes rivières se concentrent sur l'hiver avec une très forte variabilité de l'ISO 0 degré, c'est-à-dire de la limite pluie-neige".

"Un yo-yo de la limite pluie-neige"

"Maintenant, on voit des épisodes comme celui du 15 novembre où on a à la fois énormément de fonte associée à des précipitations abondantes -mais pas si exceptionnelles- ce qui entraîne des conséquences, je dirais, plus importantes que ce que l'on avait avant", indique Serge Taboulot dans l'émission Dimanche en Politique.

Pour résumer, on a une conjonction de ces précipitations importantes d'automne avec un yo-yo de cette limite pluie-neige qui fait qu'on ajoute de la fonte de neige et cela accentue les inondations", explique l'ancien chef du centre de Météo France dans les Alpes du Nord.

C'est une forme de manifestation de la 'méditerranéisation' de nos climats alpins

Serge Taboulot

président de l'Institut des risques majeurs

Au-delà de la répétition des épisodes plus intenses, le réchauffement climatique se traduit surtout par une évolution de la saison d'occurrence des crues.

"Les crues de nos grandes rivières alpines sont plutôt en régime que l'on dit 'nival' des crues de printemps : c'est la fonte des neiges à laquelle viennent s'ajouter des précipitations de printemps classiques. Ce risque diminue, désormais, au printemps, mais il augmente à l'automne. C'est une forme de manifestation de la 'méditerranéisation' de nos climats alpins", indique le président de l'IRMa.

2,5 °C de plus à Annecy en un siècle

Outre les cours d'eau, les intempéries de la mi-novembre ont également fait déborder les grands lacs alpins de notre région. À Annecy, des restaurants sont restés plus de trois semaines les pieds dans l’eau. Le lac a débordé d’environ 40 centimètres : il a atteint la côte de 129 centimètres sur son échelle de crue, sachant qu’il commence à déborder au-delà des 90 centimètres. Avant 2023 et 1990, ce phénomène ne s’était produit qu’en 1910 et 1944.

Selon des relevés de températures de Météo France, "si l'on prend le climat que l'on connaît en ce début de XXIe siècle par rapport à celui qu'il y avait à la fin du XIXe, il y a à peu près 2,5 degrés d'écart", note Serge Taboulot.

S'habituer à "la grande variabilité de nos climats dans les Alpes"

"Clairement, 2,5 degrés de climat moyen en plus, cela donne plus de précipitations, et cela donne des débordements un peu plus fréquents", ajoute-t-il.

L'ancien prévisionniste de Météo France insiste sur le fait que le changement climatique se manifeste surtout par "une plus grande variabilité de nos climats dans les Alpes", la région connaissant en été des périodes avec très peu d'eau et en hiver des périodes avec trop d'eau.

Le lac du Bourget a lui aussi débordé. Le 5 décembre dernier, il n’était qu’à trois petits centimètres seulement sous la crue historique de 2018. En Savoie, les inondations se sont cumulées à des coulées de boue, comme à Notre-Dame-de-Briançon, ou à des chutes de blocs rocheux.

"Cela a été un événement complètement inédit pour la Savoie, on n'avait jamais vu ça", témoigne Olivier Thévenet, vice-président divers droite du Conseil départemental de la Savoie, en charge des infrastructures.

Du jamais vu en Savoie

"On a eu 300 événements sur notre département. D'habitude, c'est vrai que c'est une partie du territoire qui est touchée. On pense souvent aux gorges de l'Arly. Là, cela a touché l'ensemble du territoire. On a tout eu : des chutes de blocs, des coulées de boue, le débordement du lac du Bourget, des inondations, des crues et des routes qui se sont affaissées", dit-il.

"Comme c'est inédit, on n'a pas encore pris les devants pour aller voir comment on pouvait anticiper ces phénomènes. On travaille sur nos routes pour essayer de les assainir, pour les drainer, pour qu'on n'ait pas ces phénomènes de glissements. Il va falloir que l'on apprenne aussi, parce que c'est une nouveauté pour nous en Savoie tous ces événements qui sont arrivés d'un coup", indique Olivier Thévenet. 

Des travaux sont essentiels et nécessaires pour endiguer les cours d'eau, car "globalement on est sur des fonds de vallées qui ont été endigués à la fin du XIXe siècle pour se protéger contre les crues", explique Alain Gautheron, responsable du service de prévision des crues pour les Alpes du Nord.

Entretenir et repenser les digues

"Mais ce sont des systèmes d'endiguement qui, aujourd'hui, permettent de se protéger contre des crues moyennes, pas contre des crues exceptionnelles, même s'il faut pondérer en fonction des secteurs", continue Alain Gautheron.

"Au mois de mai 2015, quand on a eu les crues de l'Isère, on était à un débit de 750 mètres cubes par seconde (soit plus de 7 fois la normale, NDLR). Cela avait débordé de partout, il y avait eu de gros travaux qui avaient été faits. Et là, en 2023, on était à plus de 1000 mètres cubes par seconde mais l'Isère n'a pas débordé, donc on peut s'en satisfaire parce qu'il y a eu d'énormes travaux qui ont été engagés et cela a porté ses fruits", ajoute Olivier Thévenet. 

Mais ces travaux coûtent cher, très cher. "Endiguer mieux, tout le monde le souhaite. Mais un kilomètre de digues à endiguer, c'est 2 millions d'euros. Comment on le finance ? C'est là toute la difficulté", indique le vice-président du Conseil départemental de la Savoie.

Transfert de compétences entre l'Etat et les collectivités

Car la législation vient de changer. Depuis la fin janvier 2024, l'Etat a transféré la gestion des digues aux collectivités locales et territoriales, via un dispositif appelé Gemapi : gestion des milieux aquatiques et de prévention des inondations.

L'Association des Maires de France a interpellé le gouvernement sur ces problématiques, tout comme la sénatrice de Savoie Les Républicains, Martine Berthet. En octobre dernier, celle-ci avait adressé une question orale à la ministre déléguée de la cohésion des territoires, chargée des collectivités territoriales et de la ruralité.

Elle rappelait qu'en application "de la loi du 27 janvier 2014 de modernisation de l'action publique territoriale et d'affirmation des métropoles (Maptam), l'État transférerait à la date du 28 janvier 2024 la gestion de quatre-vingts kilomètres de digues domaniales au syndicat mixte de l'Isère et de l'Arc en Combe de Savoie (Sisarc)". 

L'avenir du financement des travaux en question

"Non seulement les digues sont en mauvais état et nécessitent des travaux importants alors qu'elles étaient sous la responsabilité de l'État, mais les représentants de ce dernier sous-entendent une remise en cause de leurs engagements financiers. Pour le Sisarc, l'héritage est intenable : 50 millions d'euros sur une enveloppe globale de travaux de remise à niveau d'environ 100 millions d'euros !", détaillait-elle.

"C'est un problème dont on se rend compte sur la Combe de Savoie avec le transfert des digues de l'Etat aux 'Gemapiens' sans forcément avoir les finances qui vont en face. Donc ça va poser de grosses difficultés dans les années à venir", conclut Olivier Thévenet. 

Pour retrouver l'intégralité des échanges sur ces enjeux, rendez-vous à 11h10 ce dimanche sur l'antenne de France 3 Alpes et France 3 Rhône-Alpes ou, en replay, sur la page de l'émission Dimanche en Politique.

  • Dimanche en politique, "Crues et inondations : sommes-nous prêts ?", ce dimanche 18 février à 11h10 sur les antennes de France 3 Alpes et France 3 Rhône-Alpes