À 19 et 20 ans, ils massacrent des moutons à coups d'Opinel : "Ça fait un peu froid dans le dos"

Deux jeunes de Châtillon-sur-Seine viennent d'être condamnés en correctionnelle pour avoir poursuivi et égorgé trois moutons dans une pâture de Baigneux-les-Juifs, en juin 2022.

Quand l'enquête démarre, impossible de ne pas penser à l'affaire des chevaux mutilés. Le procureur adjoint lui-même le dit : "On a connu ça il y a deux ans et c'était la terreur, l'émoi dans les campagnes. On n'a jamais compris pourquoi. Et là, c'est un peu le même phénomène."

Aujourd'hui on ne parle pas de chevaux mais de brebis, retrouvés les oreilles coupées, égorgées, avec de longues plaies (15 centimètres) sur le flanc. Trois brebis d'une même pâture : l'une sera retrouvée morte sur place, l'autre, vivante mais gravement blessée, devra être piquée, et la troisième sera découverte sans vie, mutilée au bord d'un chemin à près de 50 km de là. 

Des coups de couteau à la tête, au cou, au ventre

Dans la nuit du 29 au 30 juin 2022, plusieurs jeunes rentrent de Dijon à Châtillon-sur-Seine dans la voiture de Maxime N., 20 ans à l'époque. C'est lui et l'un de ses des passagers, Mehdi N., 19 ans, qui comparaissent devant le tribunal correctionnel de Dijon ce mercredi 25 mai.

Au début de l'audience, la présidente rappelle les faits : le 30 juin au matin, l'éleveur est prévenu par des collègues qui viennent de découvrir la clôture abîmée, une brebis morte et une autre blessée sur sa parcelle de Baigneux-les-Juifs.

Les mutilations concernent "la tête, le cou, le ventre" et l'ablation de l'oreille qui porte l'étiquetage de l'animal. "Les deux vétérinaires mandatés sont catégoriques : c'est une intervention humaine", relate la présidente. Les fils de la clôture électrique sont coupés (une alarme de baisse de tension se déclenche à 00h30), des traces de voiture sont visibles dans la pâture. Le troisième mouton est découvert à Brion-sur-Ource, mort et mutilé également.

Les suspects, eux, sont identifiés par le bornage de leur téléphone portable. "Ils bornent d'abord au relais de Baigneux-les-Juifs, puis on voit un déplacement autour de Châtillon-sur-Seine puis à Brion-sur-Ource." Tout concorde.

"J'ai vu les moutons, j'ai voulu en choper un"

D'autant que lors de son audition par les gendarmes le 19 juillet 2022, Maxime N. reconnaît en partie les faits : "J'ai vu les moutons et j'ai voulu en choper un vivant", explique-t-il dans le PV d'audition.

"Je suis entré dans la pâture et un mouton a été effrayé quand je suis sorti de la voiture, il s'est coincé dans la clôture. Il se débattait, alors j'ai voulu l'achever avec mon Opinel pour mettre fin à ses souffrances. Ensuite je l'ai chargé dans la voiture et je l'ai jeté dans un fossé à Brion-sur-Ource après avoir tenté de le dépecer pour la viande, mais j'ai eu peur qu'il y ait un agneau à l'intérieur et ça puait", dit encore le PV d'audition.

"Et pour les autres moutons, je ne sais pas ce qu'il s'est passé, mais c'est peut-être Mehdi qui l'a fait pendant que je m'occupais du mouton dans la clôture, vu qu'il avait du sang sur ses mains en revenant", explique Maxime N. dans sa déposition du 19 juillet.

"Donc, vous changez de version"

Sauf que... onze mois plus tard, le prévenu change de version. "En fait, on n'est pas rentrés en voiture. La clôture était déjà coupée", explique Maxime N. au tribunal correctionnel.

"De base, j'avais remarqué le mouton pris dans la clôture donc je me suis arrêté et j'ai essayé de le dégager. Je l'ai tiré par les pattes mais il bougeait trop. Donc j'ai pas eu le choix."

"Je l'ai fait à contrecoeur, mais j'ai pas eu le choix que de lui mettre des coups de couteau à la carotide."

Maxime N.

"Et Mehdi, il était dans la voiture, je l'ai appelé pour m'aider à charger le mouton. En aucun cas je n'ai dit qu'il était allé courir après les autres moutons", affirme encore Maxime N. De son côté, Mehdi N. écoute silencieusement depuis un écran de visioconférence, car il est actuellement incarcéré pour une affaire de stupéfiants. 

S'ensuit un échange assez lunaire avec le président du tribunal qui interroge Maxime N.

Le président : "Donc, vous changez de version. Pourtant, vous disiez que vous aviez coupé deux fils électriques et qu'au troisième vous vous étiez pris un coup de jus. Ça fait quand même beaucoup de détails !"

Maxime N. : "C'est n'importe quoi, le PV des gendarmes ! Quand j'ai signé ma déposition, j'ai pas relu."

Le président : "Pourquoi vous mettez le mouton mort dans la voiture ?"

Maxime N. "J'allais pas laisser le cadavre de brebis."

Le président : "Pourquoi ?"

Maxime N. "Pour pas le laisser là-bas."

Le président : "Mais pourquoi ?"

Maxime N. : "Bah, ça se fait pas."

Interrogé sur les deux autres moutons, Maxime N. n'a pas d'explication. "La clôture était déjà coupée." Et le sang sur les mains de Mehdi N. ? "C'est encore faux ! Les gendarmes m'ont pas fait relire l'audition, ils m'ont juste fait signer comme ça. Si Mehdi avait sauté sur un autre mouton, je l'aurais vu."

"On a délivré le mouton, je suis rentré chez moi, c'est tout"

Les explications de Mehdi N., interrogé ensuite, rajoutent encore de la confusion au dossier. "À l'époque, vous dites que vous avez juste essayé de libérer l'animal empêtré dans la clôture", note le tribunal. Et maintenant ?

Mehdi N. : "Je reste sur la même version des faits."

Le président : "Et les traces de véhicule dans le champ ?"

Mehdi N. : "J'en sais rien."

Le président : "Selon vous, quand vous partez, le mouton est toujours pris dans la clôture. Comment vous expliquez qu'on le retrouve mort à Brion-sur-Ource ?"

Mehdi N. : "J'en sais rien."

Le président : "Le sang sur vos mains ?"

Mehdi N. : "J'ai rien à dire du tout. J'aimerais bien des preuves, parce que le sang, j'en vois pas la couleur."

Le président : "Donc vous dites que vous êtes repartis sans le mouton ?"

Mehdi N. s'agace : "Vous voulez que je l'explique comment ? On a délivré le mouton, je suis rentré chez moi, c'est tout."

Des versions "totalement farfelues" pour l'éleveur

"Ces versions me semblent totalement farfelues", déclare l'éleveur comme pour confirmer ce que toute la cour semble déjà penser. Philippe J., éleveur depuis plus de 20 ans, est venu à l'audience ce mercredi et explique : "Les fils de la clôture sont tout fins. C'est impossible qu'une brebis puisse se bloquer dedans. Et si les fils étaient déjà coupés, alors si une brebis était passée dedans, elle aurait juste traîné les fils."

"En plus ce sont des fils lisses, pas des barbelés. C'est tout souple, il y a 20 à 30 centimètres entre chaque fil. J'ai jamais retrouvé un animal bloqué. J'ai souvent des animaux sauvages, des sangliers ou des chevreuils, qui les franchissent."

Philippe J.

L'éleveur demande à ce que "au moins le coût des animaux" lui soit remboursé. "J'ai noté que les prévenus n'avaient pas beaucoup de ressources, donc je demande à ce qu'ils fassent des travaux d'intérêts généraux."

"Un manque sérieux de réflexion ou d'intelligence"

Le procureur adjoint, représentant du ministère public, fustige pour sa part "des déclarations divergentes". "Ces explications n'ont pas de sens. Mehdi N. a la bêtise de ne pas se raccrocher aux wagons de ce que dit Maxime N. Il y a un manque sérieux de réflexion ou d'intelligence."

"Les moutons, il y en a trois, on les égorge ! Ça fait un peu froid dans le dos."

Pascal Labonne-Collin

procureur adjoint

"On fait le mal pour le mal, la bêtise pour la bêtise", poursuit le procureur adjoint qui mentionne aussi le casier judiciaire de Maxime N., condamné par le tribunal pour enfants pour des violences aggravées en 2019. "On peut dire qu'il y a une certaine dose de violence en lui."

Pour les deux prévenus, le parquet requiert six mois de prison avec sursis, 500 euros d'amende et l'interdiction de détenir un animal pendant cinq ans.

140 heures de TIG et 900 euros d'amende

Les avocats des prévenus tentent, eux, de démontrer que les faits ne sont pas assez caractérisés. "Il n'y a rien d'objectif : une antenne-relais peut borner à 400-500 mètres à la ronde, les gendarmes n'ont pas analysé les traces de pneus, il n'y a pas eu de confrontation", listent maître Poix et maître Deguines-Frappat.

Ils s'appuient aussi sur la disparition de cinq autres brebis, remarquée plusieurs jours plus tard par l'éleveur lorsqu'il recomptera une à une la centaine de moutons présents sur cette parcelle. "Ça veut dire qu'il y avait peut-être quelqu'un d'autre qui est passé par-là et qui est venu les subtiliser", note maître Poix.

"L'enquête a été mal faite, trop de zones d'ombre"

Maître Deguines-Frappat

avocate de Maxime N.

L'avocate souligne aussi l'enfance difficile de son client, Maxime N. "Il est passé par un foyer, une famille d'accueil. Il fait ce qu'il peut pour s'en sortir, mais il manque parfois un peu de jugeotte à ces jeunes qui sortent de l'aide sociale à l'enfance."

À l'issue de l'audience, le tribunal déclare les deux prévenus coupables de l'ensemble des faits. Ils écopent de 140 heures de travaux d'intérêts généraux à effectuer dans un délai de 18 mois, sans quoi ils iront en prison pendant quatre mois. Ils sont condamnés à verser solidairement 900 euros à l'éleveur, ce qui correspond au prix des trois bêtes mortes.

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