Un an de prison avec sursis requis contre Eliane Deschamps pour abus de faiblesse dans le cadre de dérives sectaires

Publié le Mis à jour le
Écrit par Chloé Giraud
Eliane Deschamps est jugée à Dijon pour abus de faiblesse dans le cadre de dérives sectaires.
Eliane Deschamps est jugée à Dijon pour abus de faiblesse dans le cadre de dérives sectaires. © PHOTOPQR/LE PROGRES/MAXPPP

Le Procureur de la République de Dijon a requis un an de prison avec sursis à l'encontre d'Eliane Deschamps, fondatrice du groupe de prières "Amour et miséricorde" et Daniel Delestrac, son bras droit. La défense a plaidé la relaxe des deux prévenus. Le jugement en délibéré sera rendu le 31 janvier.

L'affaire a débuté il y a plus de vingt ans, quand en 1999, Eliane Deschamps a fondé le groupe de prière "Amour et miséricorde". La communauté vivait en permanence dans la Maison de Petit-Noir, à Chaussin dans le Jura. Eliane Deschamps, surnommée "la servante" ou la "voyante" par ses adeptes, affirme avoir assisté à une apparition de la Vierge Marie pour la première fois dans la nuit du 15 au 16 août 1996 dans une forêt, à 00h06.

9 anciens membres du groupe de prière se sont constitués partie civile, dont l'une de ses filles. Le jugement a été mis en délibéré et sera rendu le 31 janvier 2022.

A la fin de ce procès qui aura duré deux jours, Daniel Delestrac affirme : "je ne vois toujours pas pourquoi je suis là".

Quelques heures plus tôt, Marie-Christine Troncin a plaidé sa relaxe tout comme Didier Pascaud pour sa cliente Eliane Deschamps. Me Pascaud, conseil de la fondatrice du groupe "Amour et miséricorde" a dénoncé "un acharnement contre Mme Deschamps" et ce qu'il considère comme une affaire sans fondement. "On est dans un dossier ubuesque. Une montagne qui va accoucher d’un souriceau."

A son sens, "les parties civiles veulent la réparation de leurs propres erreurs par le biais du bouc émissaire".

J’en ai vu des victimes, à la cour d’assises de Côte-d’Or et ailleurs, alors permettez-moi d’avoir des réticences sur la notion de victime ici.

Didier Pascaud, avocat d'Eliane Deschamps

Me Pascaud a balayé d'un revers la notion d'emprise, sur laquelle est fondé l'argumentaire des parties civiles. "Ce sont eux qui sont venus. Parce que les uns et les autres croyaient à la véracité des apparitions." "Les deux principaux ressorts d'un guru sont ou le sexe ou bien l'argent". Dans cette affaire, il a été seulement question d'argent, pour des montants dérisoires. Il conclut en assurant que tout ce que souhaite sa cliente Eliane Deschamps "c'est retrouver son honneur".

Auparavant, le Ministère public a requis un an d'emprisonnment avec sursis contre Eliane Deschamps et son bras droit Daniel Delestrac car "les faits d’abus de faiblesse sont parfaitement constitués". 

[Eliane Deschamps] est la petite servante devenue la grande prêtresse, qui avait à son service les petites servantes. Daniel Delestrac c’est la petite main d’Eliane.

Procureur de la République de Dijon

Ce qui restera néanmoins à déterminer d'après le Procureur de la République, c'est à l'égard de qui il y a infraction. En effet, seules 3 parties civiles sur 9 ont fait l'objet d'une expertise psychiatrique. "Parler d’abus de faiblesse pour des personnes pour lesquelles il n’y a pas d’expertise est compliqué", a-t-il admis.

323 000 euros d'indemnisation

Plus tôt dans l'après-midi, les avocats des parties civiles ont demandé la condamnation des prévenus pour les faits qui leur sont reprochés ainsi que l'indemnisation de leurs clients, à hauteur de 323 000 euros au total.

"C'est à chaque fois la même histoire", a martelé Loïc Duchanoy, avocat de 7 parties civiles au procès. L'avocat a déroulé le mécanisme d'emprise dont auraient été victimes ses clients. 

Ce dossier est caricatural de l'emprise exercée dans les sectes. Il y a un terreau : tous sont des catholiques très pratiquants, qui ont tous une blessure, une faiblesse importante.

Loïc Duchanoy, avocat de 7 parties civiles au procès

Puis vient une phase de séduction, une coupure avec la famille, les amis, afin que tous les abus soient ensuite acceptés. D'après lui, l'emprise aurait pu prendre fin plus tôt, si les différentes plaintes portées à la justice avaient été prises en compte. Il rappelle "une note de la direction des renseignements généraux, des signalements du diocèse et de tout un tas de personnes qui s'inquiètent pour leurs proches". 

"Un procès de la désapparition"

Pour Rodolphe Bosselut, avocat de deux parties civiles, il s'agit d'"un procès de la désapparition", en référence aux apparitions de la Vierge dont serait témoin Eliane Deschamps. Car pendant cette audience a-t-il expliqué, "nous avons réussi l'exploit que jamais ne soient évoquées les apparitions depuis 1996. Le fait que Jésus, la Vierge, qui sais-je encore, parlent à travers la "servante". Pourquoi un tel oubli ? Pourquoi un tel déni ?"

 

Des éléments qui font d'Eliane Deschamps "un être prééminent", d'après Me Bosselut, alors que la défense s'est efforcée de le nier. L'avocat s'est appuyé sur des séquences filmées parmi les pièces à conviction pour étayer son propos. "On y voit des personnes qui perdent connaissance après qu’Eliane Deschamps leur ait touché le front, se prosternant devant elle. On comprend pourquoi une grande partie de ces cassettes ont été détruites." Autre preuve flagrante de cette prééminence d'après Me Bosselut, un cahier tenu par une ancienne membre du groupe "qui dépeint in vivo l'ambiance qui y règne".

Plus tôt dans la journée, les témoins de la défense se sont succédé à la barre. "Que ça plaise ou que ça déplaise, je dis merci à la famille Deschamps." Une famille, à laquelle Julien Guyader, considère aujourd’hui faire partie. Etouffé par le poids de sa propre famille – sa mère, qu’il accuse d’attouchements sexuels durant son enfance, s’est constituée partie civile au procès – il dit avoir "suivi son cœur" en allant vers la communauté "Amour et miséricorde". Eliane Deschamps lui a redonné confiance en lui quand sa famille le rabaissait.

Je suis extrêmement étonné du décalage entre ce qui peut être dit et ce que nous vivons et de la puissance avec laquelle on peut raconter des histoires, notamment à travers des journaux.

Julien Guyader, membre de la communauté "Amour et miséricorde"

Parmi les témoins cités à la barre ce mardi, Ingrid, fille de Daniel Delestrac, qui comparait aux côtés d'Eliane Deschamps, ne peut retenir ses larmes, a du mal à s’exprimer. "Fille de gourou, vous imaginez les conséquences ? Ce qui est le plus difficile, c’est la calomnie." Face au tribunal, elle évoque une enfance difficile, la perte de sa mère à 5 ans puis une belle-mère tyrannique. Sur la communauté "Amour et miséricorde", elle est formelle : "je suis assistante sociale donc je peux vous dire que si j’avais vu des choses qui me choquent je serais partie".

Une liberté totale

Le témoignage de Christophe, membre de la communauté, est lui aussi en totale contradiction avec ceux des parties civiles. "Je ne suis pas venu pour l’extraordinaire. Je suis venu pour avoir une liberté. Jamais personne ne venait me chercher pour aller prier". Il a connu la communauté grâce à la famille Boucher-Doigneau, aujourd'hui partie civile au procès. Professeur de fitness, il revendique une totale liberté dans ce groupe. Il parle fort et vite.

Les 24 heures de prière, c'est un relai. S’il y en a qui veulent aller prier, ils prient, s'il y en a qui veulent chanter ou courir, ils le font aussi.

Christophe, membre de la communauté "Amour et miséricorde".

Et d'ajouter : "personne n’est aux pieds de Mme Deschamps. Ca s’appelle du repos d’esprit, on se repose simplement les uns sur les autres".

Un témoignage, qui vient appuyer celui d'Anne-Marie Antiphon, membre de la communauté "Amour et miséricorde" depuis 2001, où elle affirme passer "4 ou 5 jours par mois" selon ses disponibilités.

Il n'y avait pas de punitions, c'était plutôt des mises au point quand quelque chose n’allait pas, pour éviter que ça grossisse. Il pouvait y avoir des frictions mais qui étaient réglées chaque semaine. Ça se réglait pratiquement toujours bien.

Anne-Marie Antiphon, membre de la communauté "Amour et miséricorde"

Elle rejette une à une les accusations des parties civiles. "Magali [Breux], elle est comédienne. Quand quelque chose ne lui plaisait pas elle jouait la comédie, elle a la larme facile. Je la pense manipulatrice. Elle commandait, mais elle ne faisait pas grand-chose à part ça", martèle-elle.

Sur les accusations "d'esclavage", de Brigitte Boucher-Doigneau, Anne-Marie Antiphon rejoint Eliane Deschamps "les tâches étaient partagées". Dans sa bouche, cette dernière est décrite comme "une femme entière, très généreuse, qui aide beaucoup les gens". Bien loin de la description de gourou faite la veille par les parties civiles.

Le jugement, mis en délibéré, sera rendu le 31 janvier 2022.

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