TÉMOIGNAGE. Après avoir vécu son enfance dans une secte, il porte plainte pour barbarie et torture

Après de nombreuses années de silence, Joseph Fert s'exprime sur son enfance et une partie de son adolescence passées dans une communauté religieuse. Torture, barbarie, humiliation : les mots sont durs mais choisis. Pour ce Dijonnais de 33 ans, les agissements supposés de cette secte doivent cesser.

Dix-huit ans après, il a décidé de briser le silence. Né à Malrevers (Haute-Loire) dans la communauté religieuse éponyme, Joseph Fert, qui vit aujourd'hui à Dijon, passe aux aveux. De ses treize années passées dans cette communauté aux agissements obscurs, il raconte tout. Et dénonce surtout les nombreux actes de torture et de barbarie qu'il a vécus.

Enfermé nu dans des sous-sols, roué de coups 

 Le premier souvenir marquant de sa vie ? Des violents coups reçus pour avoir écrit le mot "crotte" à l'âge de cinq ans.

"J’étais en classe de CP, je devais avoir cinq ou six ans, se souvient Joseph Fret. On était en classe, et Sephora [la personne en charge de faire classe] nous donne le début d’une phrase que l’on devait compléter. La phrase commençait par « la vieille dame est assise » et je l’ai terminée en écrivant « et fait sa crotte ». Immédiatement j’ai effacé ça en mettant du blanc dessus mais elle a gratté pour voir ce qu’il y avait écrit. Quand elle a pu le lire elle m'a immédiatement envoyé dans le bureau d’Albert [directeur de la communauté à ce moment-là]. Il était déjà âgé à l’époque et il ne s’estimait sûrement pas assez fort pour me frapper. Il a donc appelé Joël, son bras-droit puis successeur, qui m’a mis une dérouillée ».

Et à en croire Joseph, les "dérouillées" sont fréquentes. Pour les enfants et les adolescents, chaque erreur, chaque bêtise est sanctionnée par des coups violents. Gifles, coups de poing, coups de pied, coups avec des bâtons... Joseph détaille : "Quand ils estimaient que l’on avait fait une bêtise, la sanction immédiate, c’était toujours des coups. Puis, ensuite, venait la réelle punition. J’ai déjà été enfermé dans des sous-sols pendant plusieurs jours. Parfois en sous-vêtement pour que j’ai encore plus froid. J’avais très peur que l’on m’oublie, donc je tapais aux portes, j’hurlais à la mort. Et quand je faisais trop de bruit, on venait me scotcher la bouche, parfois même le corps, j’étais comme ligoté".

S'ensuivent d'autres violences physiques, comme la punition des boules, pendant laquelle les enfants, à genoux sur une planche de gravier, tiennent des boules de pétanque du bout des bras. Chaque mouvement est sanctionné par des coups de bâton. Les enfants sont également parfois roués de coups, au sol, nus.

Parmi les souvenirs douloureux de Joseph, un prénom associé à son propre nom revient inlassablement. Celui de Joël... Joël Fert. Il occupait le rôle de directeur du centre, nommé par Vincent Thibout, considéré comme le prophète par certains, comme un gourou par d'autres. Aujourd'hui, Joël est toujours en place dans la communauté. Mais il n’était pas le seul à lever la main sur Joseph et les autres enfants. "C’était assez normal finalement et même courant que les adultes nous frappent. Pas forcément nos propres parents". 

Le départ de la communauté, un traumatisme

Pourtant, personne ne songe à vivre d'une autre façon ou de partir de la communauté. En 2003, quand Joseph, son petit-frère et leur père quittent les lieux, à leur insu, ils le vivent comme un traumatisme. Au collège, un cousin, Franck, qui subit les mêmes sévices est repéré par un enseignant à cause de ses nombreux bleus. L'enseignant le dirige vers les services sociaux, où le jeune adolescent se livre et témoigne sur ses conditions de vie à Malrevers. Prévenus de l'ouverture d'une enquête, les têtes pensantes de la communauté décident d'en exclure toutes les personnes susceptibles de témoigner en leur défaveur. Le père de Joseph, peu considéré dans la communauté, en est donc exclu avec ses deux enfants, Joseph et Mathieu.

"Ils ont laissé le choix à ma mère de partir avec nous ou de rester, complète Joseph. L’emprise psychologique était si forte qu’elle a décidé de rester, dans un premier temps, avant de rejoindre mon père quelques mois plus tard".

Mis au ban de la communauté, c’est "tout un monde qui s’écroule" pour Joseph et ses proches, qui n’ont jamais connu autre chose que cette vie. "Ça s’est très mal passé, on a vécu cela comme une injustice. J’ai mis du temps pour le comprendre". Son père s’installe alors à Dijon, mais Joseph décide d’être accompagné par l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE). À partir de ses quatorze ans, jusqu’à sa majorité, il est placé de familles en foyers, "avec tout ce que cela comprend de problèmes" mais également "quelques moments de joie dans certaines familles". De son passé à Malrevers, il ne parle pas.

Première sortie à l'âge de dix ans

Dans les faits, la vie s’organise en communauté "un peu sur un modèle communiste", image Joseph. Personne ne possède de bien personnel. Les adultes sont tous considérés comme les oncles et les tantes des enfants. Une séparation assez nette est faite entre les enfants et les adultes. Jusqu’en CM2, l’école est dispensée par une "tante" au sein même de la communauté. Ce n’est qu’en sixième que les enfants quittent la communauté chaque jour pour se rendre au collège.

La journée, les adultes travaillent pour la société de textile Interstyl. Une société qui se définit sur son site comme une "entreprise familiale depuis trois générations", qui "conçoit, réalise et produit des vêtements de maille haut-de-gamme pour le marché de luxe vestimentaire". Selon Joseph, les adultes travaillent six jours sur sept (le samedi est le jour sacré pour la communauté) avec des pratiques peu conventionnelles. "Quand je vivais là-bas, je peux certifier que ma mère et d’autres femmes n’avaient pas de bulletin de salaire".

Des années de silence

S’il en parle aujourd’hui, près de vingt ans après les faits, c’est encore une fois malgré lui. En 2020, un journaliste du Parisien enquête sur la « famille », cette secte parisienne qui a lancé des succursales en France dans les années 1970, dans l'Hérault notamment, puis dans le Puy-de-Dôme, où la communauté de Malrevers vit toujours.

Rapidement, ce journaliste découvre le nom « Fert » et se rend compte que Joseph Fert n’est plus dans la communauté. La discussion se noue et pour la première fois, le jeune homme se confie sur son passé.

Il raconte les coups, les actes de tortures, la vie dans la communauté. Ce premier témoignage en appelle d’autres, pour d’autres médias. Joseph en parle avec son frère, Matthieu, et son cousin, Franck. Ensemble ils décident de porter plainte.

Aujourd'hui, Joseph reconnait avoir eu une vie chaotique. Les premières années après sa majorité, il estime "être parti en couilles", vivant de très nombreux excès. Il garde des stigmates forts de ses années passées à Malevers : "Je n'ai pas d'amis ni de connaissances. Je dors très peu, je travaille trop. En fait, je suis quelqu'un d'excès, je suis excessif dans tout ce que je fais. J'en ai parlé avec mon frère et mon cousin et on en est arrivé à la même conclusion. On fait en sorte d'être occupé en permanence pour ne pas réfléchir. Chaque moment de calme me renvoie à Malrevers." 

Si j'ai des enfants, ils ne porteront pas mon nom

Marqué à vie par le seul mot "famille", il a, pendant très longtemps, souhaité ne pas avoir d'enfants. "Je suis avec ma compagne depuis trois ans, j'ai plus de 30 ans, forcément que la question des enfants va se poser. Je ne sais pas si j'en voudrai, je pense que oui, mais ce qui est sûr c'est qu'il ne porteront pas mon nom. C'est une engeance de merde".

Joseph, son frère Mathieu et leur cousin Franck ont porté plainte devant le Tribunal de Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme) contre Joël Fret. Ils attendent aujourd'hui la décision du tribunal d'instruire, ou non, cette plainte.

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