Les étudiants internationaux de l’université de Besançon et les personnes âgées de la Maison des Séniors ont remis le couvert. Chaque mois, ils s’attablent pour échanger quelques histoires autour d’un repas aux saveurs venues d’ailleurs. Reportage. 


Ils ne parlent pas la même langue, mais partagent tous l’amour de la table. Depuis cinq ans, des étudiants internationaux de l’université de Franche-Comté se mêlent aux Bisontins de la Maison des Séniors pour échanger autour d’un repas par mois.

« Manger, c’est universel, on aime tous ça. Il n’y a pas de meilleur fil conducteur que la nourriture pour nouer des liens et échanger ».  Corinne Lorton, assistante sociale à la Maison des Séniors, se délecte de ce partenariat savoureux. « On veut dépasser le clivage vieux/jeunes et lutter contre les préjugés. Ce genre de moment, ça permet de se rendre compte que l’autre n’est pas si différent »


Repas intergénérationnel

 

Plat colombien à base de frites de bananes vertes


9h. La journée débute au marché, place de la Révolution. Manon Suchet, salariée de l’association ESN (NDLR : Erasmus Student Network, Réseau des étudiants Erasmus) a les idées claires, les cheveux violets et la liste des courses bien en tête. « Pour les étudiants, c’est l’occasion de découvrir des produits locaux. Ils en profitent aussi pour pratiquer leur français en parlant aux commerçants ».

Les jeunes regagnent ensuite les locaux prêtés par le Centre Communal d’Action Sociale de Besançon, dans le quartier Battant. Trois fours, des couverts par dizaines, des chaises empilées : tout semble effectivement prévu pour les grandes tablées. Mais aujourd’hui, « nous sommes en effectifs réduits », confie Manon.

Ils sont une petite dizaine à avoir bravé la neige pour s’affairer en cuisine.  Manon déroule le menu. « Tomates-mozza  en entrée,  frites de bananes vertes en plat, et riz au lait de coco à la mangue en guise de dessert ». 

Les étudiants et les personnes âgées s'affairent en cuisine.  / © Amandine Plougoulm
Les étudiants et les personnes âgées s'affairent en cuisine. / © Amandine Plougoulm

 

« Au campus de la Bouloie, on reste souvent entre nous, on ne se mélange pas »


Le périple culinaire débute en l’Italie et s’achève en Thaïlande. Pour l’escale colombienne, c’est Franklin Robayo qui pilote.

Le chef-cuisto du jour a le teint buriné par le soleil et les cheveux rasés sur le côté. Il promène sa longue silhouette dégingandée dans un jogging bleu foncé.  « Je viens de Colombie. Je suis arrivé il y a deux mois et je n’avais jamais parlé français avant ». La joyeuse assemblée le félicite déjà pour ses « progrès incroyables en français ».

10h. Jeunes et vieux font connaissance autour d’une tisane drainage et élimination. Le breuvage laisse présager quelques excès.

Zoila Villacrés, 22 ans, affiche un sourire XXL. Cette jeune équatorienne vit en Italie, mais au campus de la Bouloie, elle se sent « un peu à l’étroit. On dort dans des résidences, dans des petites chambres. On est souvent entre nous, on ne se mélange pas. C’est une manière de s’intégrer à la vie locale ».

L’étudiante en littérature a l’habitude de côtoyer des personnes âgées. « En Italie, j'ai l'habitude de m'occuper d'eux. Je fais des petits boulots en tant qu’auxiliaire de vie ».


Elle a 22 ans, il en a 21. Zoila Villacrés vient d'Equateur et Franklin Robayo, de Colombie. Ils ont pu échanger quelques mots en espagnol, entre deux casseroles sur le feu.  / © Amandine Plougoulm
Elle a 22 ans, il en a 21. Zoila Villacrés vient d'Equateur et Franklin Robayo, de Colombie. Ils ont pu échanger quelques mots en espagnol, entre deux casseroles sur le feu. / © Amandine Plougoulm

 

Loin des amphithéâtres, « un enseignement à l’engagement social »


11h. Les placards claquent, la pièce se réchauffe et fleure bon le lait de coco. Certains s’affairent en cuisine, tandis que d’autres sont accoudées sur le zinc du comptoir. On s’échange des anecdotes et des recettes de cuisine.

Nicole Gauron, 66 ans, est une habituée. « Depuis deux ans, je ne loupe aucun repas. J’ai rencontré deux étudiantes chinoises qui ensuite sont venues chez moi. Je leur ai cuisiné un potage, et des paupiettes de veau. Elles m’ont appris à faire du riz cantonnais 

11h45. Les ventres gargouillent, les mains se frottent, les estomacs s’impatientent.

Difficile à croire que ce repas partagé fait partie d’un cursus universitaire. Mais c’est bel et bien une « unité d’enseignement » à part entière, mise en place en partenariat avec le Centre de linguistique appliquée de Besançon. « Les 33 étudiants qui la suivent doivent réaliser une vingtaine d’heures d’activité par semestre, et ils valident 3 crédits ECTS. A la fin du semestre, ils passent une soutenance » ( NDLR : il en faut 30, pour valider un semestre).


Michel Stimpfling, bénévole à l’ESN, a oeuvré toute sa vie pour une « reconnaissance de l’engagement étudiant ». A 70 ans, l’homme a la moustache grisonnante et la faconde étourdissante. Flanqué d’un sweat estampillé «  ESN international students », il  a l’âme d’un adolescent et le physique d’un retraité. 

Pour lui, ce rendez-vous mensuel fait office de mise en bouche. Il attend avec impatience le « tour du monde en 80 plats », organisé le 23 mars prochain. 

« Ca sent comme le concombre ! ». Michel Stimpfling, bénévole à l’ESN, découvre la banane verte.  / © Amandine Plougoulm
« Ca sent comme le concombre ! ». Michel Stimpfling, bénévole à l’ESN, découvre la banane verte. / © Amandine Plougoulm

 

Réminscences de l'enfance dans un plat de tomates-mozza


12h. Les plats défilent sur la table. On déguste en silence. Nicole en redemande.

Bruna Buttice, le mètre soixante voûté, se tient en bout de table. L’élégante vieille dame a le visage émacié, cerné par un brushing impeccable. « Je suis née dans la province de Vérone ».

Elle caresse la table avec la paume de sa main pour y déloger des miettes fantômes, et se souvient. De son enfance, qui ressurgit à travers un plat de tomates-mozza. De la terrasse de sa pizza qu’elle a tenue, pendant des années, rue Rivotte, à Besançon. De ses lasagnes faites-maison, qu’elle vendait aussi parfois. « Au prochain repas, c’est moi qui me charge du plat principal… Mais je crois que j’ai oublié la recette ! »

Bruna a 78 ans, elle est née dans la province de Vérone.  / © Amandine Plougoulm
Bruna a 78 ans, elle est née dans la province de Vérone. / © Amandine Plougoulm