CLIMAT. Faut-il construire des routes ? Quelle place demain pour la voiture ? Quatre questions au spécialiste Frédéric Héran

Comment mieux se déplacer demain ? Faut-il agrandir ou construire des routes ? Quelle place doit avoir la voiture alors que la planète se réchauffe ? Réponses avec Frédéric Héran, enseignant-chercheur émérite de l'université de Lille, venu à Besançon (Doubs) dans le cadre du débat sur l'élargissement de la RN 57.

Le collectif d'associations opposées au doublement d'un tronçon de la RN57 entre Beure et Micropolis à Besançon est toujours mobilisé contre cette solution dont l'objectif est de diminuer les embouteillages. Presqu'un an après son recours devant le tribunal administratif, ce collectif a demandé au spécialiste des déplacements en ville, Frédéric Héran de participer ce mardi 2 avril à la conférence "Comment mieux se déplacer demain ? Quelle mobilité dans le Grand Besançon ?"

Comment se déplacer en ville en évitant les bouchons ?

Ce n’est pas possible ! La voiture consomme un espace considérable. Une voiture, c’est trois places de stationnement, soit 65m2. L’espace de circulation est évalué à 45 m2, donc il vous faut absolument 110 m2 rien que pour votre voiture. Sachant que pour se loger, y compris pour les résidences secondaires, en France en moyenne, un Français utilise en moyenne 40 m2 et 15m2 pour travailler. Soit deux fois moins que ce que réclame une voiture.  

Si vous allez en bus à Besançon, vous utilisez 300 fois moins de m2/h qu’une voiture. Ce n’est même pas représentable sur un graphique. Si vous prenez une voiture, vous faites exploser la ville !  

Le centre historique de Besançon a des ruelles, car elle a été construite pour les piétons. En périphérie, la RN57 a besoin infiniment de place. Si vous voulez un jour réduire les bouchons, il faudra sans cesse toujours plus d’espace. On est dans une fuite en avant. Il va falloir inverser cette fuite en avant. 

Pour vous, les travaux d’agrandissement de la RN 57 entre Beure et Micropolis sont-ils nécessaires ? 

Non, absolument pas. Toutes ces voiries sont faites pour gagner du temps, mais quand on augmente la capacité routière, on attire plus de voitures que ce que prédisent les modèles de trafic qui ne mesurent pas le trafic induit. Le trafic induit prend aussi en compte deux conséquences importantes d’une augmentation de la capacité routière : l’augmentation de la fréquence des déplacements, on aura par exemple plus tendance à rentrer chez soi le midi en voiture.  

Autre conséquence, tous les gains de temps sont utilisés pour aller plus loin. Je pèse mes mots. Si on augmente les distances, on augmente la saturation des routes. Les bouchons reviennent inévitablement. 

Le jour où le nouveau tronçon de la RN57 sera ouvert, des tas de gens diront “Ah, cela circule mieux”. Tous les élus qui ont défendu le projet diront “regardez on avait raison, cela va quand même beaucoup mieux”. Et, trois ans, dix ans plus tard, il faudrait que l’on prenne rendez-vous, et on verrait que tous les bouchons seraient revenus. On a des centaines de cas super bien documentés de par le monde qui prouvent que cela se passe toujours comme cela. Dès que l’on peut circuler mieux, on en profite pour aller plus loin.  

Si cela circule mieux, pourquoi ne pas aller dans une autre ville pour travailler puisque cela circule. Cela peut aller jusqu’à déménager ; la famille s’agrandit, change d’habitation. Cela s’appelle l’étalement urbain.  

Tous les gains de temps ont été transformés en distance parcourue supplémentaire. C’est cela qu’il faut arrêter, car c’est mortifère, catastrophique pour la planète.  

La Dreal précise que ce projet diminuerait les gaz à effet de serre de 5 à 10% grâce à une fluidité retrouvée. Mais, pour les transports, il faut en fait diviser par six les gaz à effet de serre selon les objectifs de la stratégie nationale bas carbone, pour atteindre la neutralité carbone d’ici 2050. 

Ce projet d'élargissement d’un tronçon de la RN57 est archaïque. C’est ce que l’on faisait dans les années 70,80. On applique toujours les mêmes solutions comme si rien ne se passait, comme s’il n’y avait aucun enjeu environnemental.  

La voiture électrique est-elle la solution pour nous déplacer ?

Quand on passe à la voiture électrique, on divise par trois les émissions de gaz à effet de serre, mais l’objectif de la stratégie nationale bas carbone est bien au-delà. Pour le transport, l’objectif est de diviser par six ces émissions entre 2015 et 2050. Même si tout le monde roulait en voiture électrique en 2050, on serait très loin du compte, on aurait fait la moitié de l’objectif. La voiture électrique est une solution très partielle, d’autant plus qu’une voiture comme une Zoé, a une empreinte matière importante. Pour transporter un kilo, il vous faut 270 kilos de matière. Là, on se dit, c’est peut-être un problème. On risque aussi de manquer de matières premières comme le cuivre. Il y a 80 kilos de cuivre dans une Zoé. On finira par manquer de certaines matières pour fabriquer les voitures. Nos enfants et surtout nos petits-enfants rouleront certainement moins en voiture que nous parce qu'il n’y aura plus assez de matière pour les fabriquer. 

 

Quelles solutions préconisez-vous ? 

Arrêter de construire des routes. Comprendre que l’on est dans une fuite en avant. À vélo, on n'est pas pris dans les bouchons. Le tramway n’est pas pris non plus dans les embouteillages. C’est cela les solutions d’avenir. Je n’ai rien contre la voiture, c’est un instrument de liberté formidable mais il y a un problème : la consommation d’espace. Je ne suis pas contre l’utilisation de la voiture, mais on a encore des marges d’adaptation énormes. 

Il faudra retrouver l’intérêt de la proximité, redévelopper des commerces plus proches des lieux d’habitation, cela a déjà commencé. On pourra aussi déménager pour être plus près de son travail. Il y aura plein de choix de ce type qui permettront de recréer une ville plus acceptable. On sera obligé. Je préconise de s’y préparer, mais on peut aussi attendre d’être au pied du mur. Ce jour-là, cela sera douloureux. 

 

Et en milieu rural ?  

L’Ademe explore des solutions dans le cadre de l’opération Extrêmes défis. Cette agence propose de développer des véhicules beaucoup moins lourds qui n’iraient qu’à 50 km/h au lieu de 130 km/h, mais cela permettrait d’assurer l’essentiel de la mobilité des zones rurales. On appelle cela des véhicules intermédiaires.  

Il n’y a pas de solution idéale, il y a une gamme de solutions. Il faut en tout cas réduire l’efficacité de la voiture. Ce qui fait qu’on utilise la voiture, c’est parce qu’elle est pratique.