Comment les enquêteurs de Besançon ont interpellé sept responsables présumés de la guerre de la drogue à Besançon

Le parquet de Besançon et les responsables d'enquête ont dévoilé ce vendredi 21 mai le contexte et la façon dont ils ont travaillé sur ce dossier extrêmement complexe, qui débouche sur l'arrestation de 7 personnes, dans le cadre de la guerre de la drogue à Besançon et de la mort d'Houcine Hakkar.

Etienne Manteaux, procureur de la République de Besançon, accompagné des différents responsables de l'enquête judiciaire menée à Besançon.
Etienne Manteaux, procureur de la République de Besançon, accompagné des différents responsables de l'enquête judiciaire menée à Besançon. © Sarah Rebouh / France 3 Franche-Comté

Houcine Hakkar, 23 ans, a été tué en mars 2020 alors qu'il circulait en voiture avec un ami, en pleine journée, à Besançon. Le véhicule dans lequel il est monté a été criblé de 28 balles. Le jeune mécanicien est mort après avoir été touché à plusieurs reprises. Le second passager, un ami d'Houcine, a quant à lui été gravement blessé mais s'en est sorti. Ce sont eux qui ont contacté la police alors qu'ils étaient poursuivis par un véhicule fou, avec à son bord, des hommes déterminés à les abattre, coûte que coûte. 

Les auteurs de cette véritable expédition punitive ont pris le soin d'entailler l'une des têtes de la balle mortelle que la jeune victime a reçu. "Cela montre que les individus voulaient maximiser les blessures en permettant à la balle de se diviser au moment de l'impact" a expliqué Etienne Manteaux, procureur de la République de Besançon, qui a souhaité rendre compte de cette enquête exceptionnelle qui débouche sur l'arrestation de sept personnes, soupçonnées d'être les chefs de file de la guerre de la drogue dans la capitale comtoise. À Planoise, selon les enquêteurs, deux clans se partagaient jusqu'alors le juteux business de la drogue : "le clan de la Tour" et "le clan de Picardie". De nombreux réglements de compte avaient d'ailleurs eu lieu en raison des luttes de territoire, faisant de nombreux blessés dont des personnes mineures.

La police scientifique déployée sur les lieux de la fusillade et dans les rues adjacentes à Besançon.
La police scientifique déployée sur les lieux de la fusillade et dans les rues adjacentes à Besançon. © Jean-Stéphane Maurice - France Télévisions

"C'est un dossier qu'on n'avait jamais vu à Besançon. On n'avait jamais connu des faits d'une telle sauvagerie. C'est un effort pour essayer de démanteler des équipes déterminées qui ont une réelle volonté de faire régner leur propre loi à Besançon" selon le procureur de la République. Après de nombreuses investigations, compliquées par le peu d'éléments probants, c'est grâce à une autre enquête que tout s'est débloqué. 

"Les auteurs de l'assassinat d'Houcine Hakkar utilisaient des téléphones PGP (pour Pretty Good Privacy). Ce sont des téléphones avec un très bon niveau de confidentialité et qui proposent un chiffrement de données. Ils utilisaient Sky ECC" détaille le procureur. Ce système de communication est utilisé par les principaux trafiquants de la planète, comme l'explique Lemonde.fr dans cet article. Ce réseau informatique a été démantelé récemment, offrant ainsi une masse de données à exploiter pour la police française, et ce concernant des affaires de drogue dans diverses régions de l'hexagone. Les trafiquants bisontins sont tombés dans les mailles de ce coup de filet numérique qui a permis aux enquêteurs Francs-Comtois de consulter des messages audio échangés entre les différents clans bisontins et ainsi constater la mise en place de représailles, dont celles concernant Houcine Hakkar. 

"C’est eux avec la Meghane, ils vont mourir"

Le procureur de la République de Besançon dévoile la nature de quelques échanges ayant permis d'interpeller sept personnes, dans les deux camps respectifs et prouvant la détermination des auteurs dans l'acte de tuer leurs rivaux.

14 janvier - On tue deux trois personnes, les gens vont voir qu’on parle pas chinois. Tout Besac va être à nous.
30 janvier - On va leur faire une vraie descente MP5 (ndlr, en référence au modèle d'une arme automatique).
30 janvier - On tue, ça va les calmer.
6 mars - Je viens de me faire allumer, on m’a tiré dix fois dessus. Ils ont failli me tirer deux trois balles dans la tête. Il faut maintenant leur faire une dinguerie. Ils visaient les têtes ces FDP.
6 mars - C’est eux avec la Meghane, ils vont mourir. 
8 mars - On les a tamponnés, plein de fois, jusqu’à ce qu’ils fassent un accident. Puis la balle dans la tête. 

Pourquoi Houcine Hakkar ?

Cette balle, dont parle l'auteur de ce dernier message vocal glaçant, c'est celle qui a tué Houcine Hakkar. Pourquoi ce jeune homme, inconnu des services de police, a-t-il été froidement abattu alors qu'il ne faisait pas partie de ce vaste trafic de stupéfiants ? Tout comme ses proches, les enquêteurs ont mis du temps à comprendre. "Ce monsieur n’était pas du tout un délinquant connu. C'était l'incompréhension totale".

Aussi incroyable que cela puisse paraître, les auteurs de la fusillade se sont trompés de véhicule.

Houcine Hakkar a été tué parce que des dealers se sont trompés de voiture.
Houcine Hakkar a été tué parce que des dealers se sont trompés de voiture. © Abir Hakkar

Après les faits, le propriétaire du véhicule pris en chasse a expliqué à la police avoir acheté sa voiture, peu de temps avant la fusillade. Il était d'ailleurs allé chercher son ami Houcine, passionné de voitures, pour lui faire essayer sa nouvelle auto. C'est ce jour-là que la vie d'Houcine a été volée.

"C'est la démonstration de l’aveuglement dans lequel ils sont. On ne vérifie pas, la Meghane est là, c’est forcément eux... Une heure après le dernier message que je vous ai lu, un message laisse penser que les auteurs de l'assassinat ont compris ce qu’il s’était passé. Ils ont compris qu'ils s'étaient trompés. Et toutes les communications ont cessé" ajoute le procureur de la République de Besançon.

Sept personnes interpellées

L’ensemble des individus interpellés, au nombre de sept, ont nié être impliqués dans la mort d’Houcine Hakkar. Ils sont âgés de 21 à 28 ans et sont tous originaires de Besançon. Certains étaient déjà en prison pour d'autres faits ou dans le cadre de la vaste enquête débutée il y a plus d'un an, concernant le trafic de drogue à Planoise.

L'un d'eux a été interpellé il y a quelques semaines en Espagne, puis extradé. Tous ont été déférés et sont ou vont être mis en examen.

Ils seront jugés aux assises et encourent tous une peine de prison à perpétuité, puisque le parquet a souhaité qualifier les faits concernant la course-poursuite mortelle de tentative de meurtre et meurtre commis en bande organisée. L'un des suspects, le huitième sur la liste des enquêteurs, est encore en fuite. "Mais la justice est patiente" conclut Etienne Manteaux. 

"Ces faits ne resteront pas non résolus"

Désormais, la "quasi-totalité" des hommes soupçonnés d'être à la tête des deux clans bisontins "de la Tour" et "de Picardie", organisant le narcotrafic sur la ville, sont aux mains de la justice. 

C'est un message à tous les habitants de Planoise qui rêvent de vivre dans un quartier en paix. Voilà, ces faits ne resteront pas non résolus. Ça ne pouvait pas être le cas.

Etienne Manteaux, procureur de la République de Besançon

Houcine Hakkar est malheureusement l'une des nombreuses victimes collatérales de la guerre des dealers, qui sévit à Besançon, notamment dans le quartier Planoise, depuis plusieurs années. Après l'annonce de la mort du jeune homme, une marche blanche avait eu lieu à Planoise, pour dénoncer les violences liées au trafic de drogue. Environ 300 personnes avaient défilé dans le quartier. 

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