Coronavirus : stress, deuil, télétravail, un psychologue explique pourquoi le confinement a tant perturbé nos émotions

Lassitude, ras-le-bol, peur du coronavirus. Mais aussi sensation d’être protégé en restant chez soi. Le confinement a perturbé nos vies, nos pensées et nos émotions. Que restera-t-il de cette période ?  Questions à Gilles Rolland, psychologue clinicien et psychothérapeute à Besançon.
Confinement chez soi, interdiction de circuler librement, peur de l'épidémie et de la mort : la vie quotidienne pendant 55 jours en France.
Confinement chez soi, interdiction de circuler librement, peur de l'épidémie et de la mort : la vie quotidienne pendant 55 jours en France. © MAXPPP / Arnaud Journois
C'est dur à vivre, ce confinement. Non, ce n'est pas si dur que ça. Il est temps que ça s’arrête. Mais ça fait peur de ressortir comme avant. Parce que la menace de l'épidémie est toujours là, derrière la porte. Pendant 8 semaines, nous avons vécu en naviguant entre ces émotions contradictoires. Parfois, un véritable chaos émotionnel et psychologique.

Au cours de ses consultations de psychologue clinicien, par téléphone ou par écran interposé, ou en observant les échanges sur les réseaux sociaux, Gilles Rolland a beaucoup écouté. Des habitants de Besançon et de toute la Franche-Comté avaient besoin de se confier, de soulager les tensions qu'ils ressentaient. Parce qu'ils ont été contraints de vivre au jour le jour :
 

On est beaucoup dans le projet, les vacances, la nouvelle voiture... Là  on est plongé dans l’histoire du présent, du coup on a la sensation que les choses nous échappent,



explique Gilles Rolland. Un patient lui a même dit : " être dans le présent, c’est être en deuil !". Confronté à soi-même, on peut se livrer à une introspection qui déclenche des émotions complexes et douloureuses. Et un sentiment de peur.
 

Des vacances… et de la détresse


Nous n’avons pas vécu le confinement de la même manière. Après un moment de sidération, certains ont pu se sentir en vacances. Une occasion de ranger, de bricoler, de suivre les informations. De s’exprimer aussi sur les réseaux sociaux, parfois de se défouler sans limite. Pour le psychologue, il peut s’agir d’un comportement qui exprime anxiété et solitude :
 

J’ai vu des expressions de pensée magique, de complotisme. Les gens ont du mal à supporter de devoir avancer à vue, comme si le virus devrait suivre leur calendrier.

 

Le confinement, plus facile que le déconfinement ?


C’est un paradoxe, à la veille du déconfinement et d’un retour progressif à la normale. De nouvelles peurs surgissent. Gilles Rolland précise : "une personne m’a dit le confinement, c’est plus facile que le déconfinement, le 17 mars, tout s’est arrêté, mais le déconfinement ?"


Selon le psychologue, l’annonce d’une date de déconfinement, le 11 mai, a le mérite de redonner une perspective. Mais au risque de penser que c’est comme le nouvel an : on compte les dernières secondes avant de faire la fête. Pourtant, pendant des semaines ou des mois, nous allons vivre encore dans la confusion, "car il y aura un ensemble de règles, d’aménagements, de bricolages plus ou moins géniaux".
 

On attend une réponse claire, or on est dans le clair-obscur, les gens ont du mal,


précise Gilles Rolland. De plus, si l’épidémie semble marquer le pas en France, il est question d’une éventuelle deuxième vague. Clair-obscur et confusion, encore...
 


Syndrome post-traumatique ou pas ?


L’épidémie liée au coronavirus Covid-19 a été ponctuée par un discours martial des pouvoirs publics et des autorités sanitaires. Guerre, front, première ligne, héros et héroïnes… Après cette « guerre », peut-on voir apparaître des cas de syndrome post-traumatique, cette séquelle psychologique violente ? Gilles Rolland préfère relativiser :
 

Je suis très méfiant sur l’utilisation de ce terme. Du fait de la proximité de la mort, des soignants, des personnels des EHPAD ou du domaine funéraire peuvent le subir, mais pour nous je n’emploierai pas ce terme


Le psychologue constate néanmoins à quel point le deuil a été particulièrement douloureux pendant le confinement. Impossible de voir ses parents âgés dans les Ehpad, ou loin à l’autre bout du pays. Impossible de les accompagner quand ils étaient mourants. Au sentiment d’impuissance face à l’inévitable s’est ajoutée la culpabilité d’avoir abandonné un proche.
 

Le télétravail, pas si simple que ça


Avec le confinement, le monde du travail s’est imposé à la maison ou dans l’appartement. Il y a bien sûr la difficulté et la fatigue à s’organiser comme au bureau, au milieu de sa famille, avec les enfants. L’impossibilité de « couper » vraiment avec le travail, parce que le lieu reste le même. Gilles Rolland note à quel point le télétravail peut entraîner une dévalorisation de la personne :
 

Le télétravail c’est une relation très utilitaire, une vraie relation professionnelle est plus riche que la tâche elle même. Ça peut renforcer le sentiment qu'on n’est pas irremplaçable…


Un temps de recueillement indispensable ?



Des dizaines de milliers de morts. La peur de la maladie. Une période de confinement, d’enfermement, d'atteintes à notre liberté d’aller et venir. Que restera-t-il de tout ça ? Difficile de le dire pour l’instant. Mais pour Gilles Rolland, il y a une évidence :
 

J’espère qu’on aura un temps de recueillement ! C’est une drôle d’expérience collective de vie et de mort que nous avons connue. Beaucoup de personnes âgées, sont parties, comme si une génération avait été poussée à la porte.



La santé psychologique passe aussi par des démonstrations. Des gestes symboliques : "Comment on va travailler avec cette mémoire ? Il va falloir se reconnecter avec cette période, il faut du rituel, or les vacances que tout le monde attend ne sont pas du rituel !"
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