Plan contre l'infertilité. "Il faut redonner du bien-être à cette société" : les professionnels de la PMA réagissent

Mardi 16 janvier, le président Emmanuel Macron a érigé la lutte contre l'infertilité comme priorité nationale. Mais de quoi parle-t-on ? Pourquoi l'infertilité augmente-t-elle ? Comment la combattre ? Réponse avec deux professionnelles de l'assistance médicalisée à la procréation (AMP) de Besançon (Doubs).

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Un "grand plan" de lutte contre l'infertilité. Mardi 16 janvier 2024, voilà une des grandes annonces faites par Emmanuel Macron lors de sa conférence de presse donnée à L'Élysée. Qualifiée de "fléau" et de "tabou du siècle" par le chef de l'État, l'infertilité (l'incapacité à obtenir une grossesse après 12 mois ou plus de rapports sexuels réguliers non protégés, selon l'Organisation mondiale de la santé) n'a cessé d'augmenter ces dernières années. En 2022, 3,3 millions de Français étaient directement touchés.

Avec une natalité également en baisse dans l'Hexagone, ce "grand plan", dont les mesures n'ont pas encore été esquissées, doit servir la stratégie de "réarmement démographique" voulue par Emmanuel Macron. "Nécessaire" pour les uns, "injonction d'un autre temps à faire des enfants" pour les autres, cette annonce a très vite fait parler d'elle. Pour y voir plus clair, France 3 Franche-Comté a contacté des professionnels en la matière. 

L'infertilité, sujet d'actualité ?

"C'est un fait, l'infertilité augmente". La docteure Oxana Blagosklonov, responsable du centre d'Assistance médicalisée à la procréation (AMP) du CHU de Besançon et du Centre d'étude et de conservation des œufs et du sperme humains (CECOS) de Franche-Comté, est très claire à ce sujet : "rien que dans mon centre, on fait en moyenne 500 tentatives de fécondation in vitro par an".

"On gère également 100-150 demandes de prise en charge avec dons de gamètes par an, contre vingt ces dernières années" continue-t-elle. Un constat rehaussé par les demandes des couples de femmes et des femmes seules, qui, depuis la loi bioéthique d'août 2021, ont accès à la Procréation médicalement assistée (PMA).

Constat partagé par la docteure Anne Mendel, gynécologue-obstétricienne à Besançon (Doubs) au sein du cabinet privé Fertygin, spécialisée dans l'AMP. "Je fais plus de cinquante consultations par semaine", révèle la praticienne. "Je me rends compte d'une infertilité grandissante, je vois la souffrance des couples. Et on se doit de répondre à cela". Pour Anne Mendel, la soudaine lumière sur l'infertilité, qu'elle désigne même comme un "problème de santé publique majeur", est une "très bonne surprise". "Nous avons besoin que l'intérêt politique et populaire se porte sur cette question, car il y a urgence" reprend-elle.

Qu'est-ce-qui explique cette infertilité ?

Urgence, le mot est lâché. Mais comment l'expliquer ? Qu'est-ce-qui provoque cette infertilité en hausse ? Une foule de critères selon les deux spécialistes. "D'abord ceux liés au corps humain" explique Oxana Blagosklonov. C'est-à-dire ? " En premier lieu, l'âge des femmes". 

Les femmes font des enfants de plus en plus tard. L'âge avançant, la qualité de nos ovules s'altère. Passé 35 ans, notre taux de fécondité naturel s'effondre, et l'AMP ne peut pas tout rattraper. Sans prévention, beaucoup de femmes ne sont pas au courant de cette deadline.

Anne Mendel,

gynécologue-obstétricienne à Besançon (Doubs) au sein du cabinet privé Fertygin

Anne Mendel avance une autre explication à l'augmentation de l'infertilité. "La qualité du sperme chez les hommes est en chute libre" assène-t-elle. "Les principales raisons sont environnementales : l'exposition accrue à la pollution, aux perturbateurs endocriniens, ont un effet sur l'action du probiote. On est face à une qualité de sperme altérée. Et cela a des conséquences également sur l'appareil reproducteur féminin".

Voilà le cœur du problème de l'infertilité, "il est multifactoriel" réagit Oxana Blagosklonov. "Si on veut agir efficacement, il faut de nombreuses réponses, dans de nombreux domaines". En plus des raisons environnementales, la docteure tient à rappeler d'autres freins à la fertilité. 

Beaucoup de facteurs ont trait à notre mode de vie. La sédentarité, qui provoque du surpoids, la malbouffe, etc. Cela a un effet qualitatif et quantitatif sur la production des gamètes. Chez les hommes, ceux qui fument du cannabis ou qui fument beaucoup de tabac ont une baisse de l'intensité spermatique. Il faut agir sur notre quotidien. Autrement, les progrès médicaux ne serviront pas à grand-chose.

Oxana Blagosklonov,

responsable du centre d'AMP du CHU de Besançon et du CECOS de Franche-Comté

À cela s'ajoute une infertilité "sociétale". "Actuellement, notre société n'est "pas conçue" pour permettre aux couples de rester motivés pour avoir un désir d'enfant" relève Anne Mendel. "Beaucoup de femmes ne peuvent pas avoir d'enfants avant la trentaine, pour des raisons économiques. Elles n'ont pas un salaire suffisant, car la précarité de l'emploi est importante en France. Donc elles ne souhaitent pas d'enfant".

Comment lutter contre l'infertilité ?

Pour favoriser la fertilité, au-delà des innovations médicales, le plan de lutte contre l'infertilité doit comporter plusieurs volets, selon les deux spécialistes. "Dans ce plan, il faudrait tout un volet sur la formation de biologistes en AMP, sur l'investissement dans des laboratoires, sur le développement des centres d'AMP à travers la France" assure Anne Mendel.

"Actuellement, le délai actuel est de trois mois après le premier rendez-vous. C'est très long et usant psychologiquement pour le patient. Parfois, c'est une vraie course contre-la-montre, car les femmes continuent à vieillir pendant le parcours de soins" continue-t-elle. "Plus de médecins qualifiés, plus de centres à proximité. Même si ça ne résout pas les problèmes de qualité de spermes et ovocytes, cela améliore l'accessibilité".

Oxana Blagosklonov insiste également sur un point : la prévention et l'information autour de l'infertilité. "Il faut sensibiliser les nouvelles générations à ce problème. En parler pendant la scolarité ! En expliquant que passer un certain âge, il devient plus difficile d'avoir un enfant, et ce avant même la ménopause" relate-t-elle. "On sait que le tabac provoque des cancers, les dents jaunes, mais moins ses effets sur la qualité des gamètes. Même chose sur la malbouffe, il faut dire tout cela".

La loi bioéthique est une énorme avancée, mais il n'y a pas eu l'information qui allait avec. Cela ne marche pas à tous les coups, et certains tombent des nues quand ils apprennent cela. La prise en charge est souvent très compliquée, il y a beaucoup de grogne par rapport aux délais d'attente, à l'échec... Nous, soignants, travaillons dans des conditions difficiles. Depuis 2021, en France, beaucoup de personnes ont démissionné sous cette pression.

Oxana Blagosklonov,

responsable du centre d'AMP du CHU de Besançon et du CECOS de Franche-Comté

Formation, prévention, amélioration des conditions de travail des médecins... Mais pas que. "Ce plan doit aussi proposer des mesures dans tous les domaines qui gravitent autour de l'infertilité" expose Anne Mendel. "Faire plus de sport à l'école, édicter des normes environnementales plus strictes qui diminuent les perturbateurs endocriniens, bannir certains produits alimentaires. Ce sont des défis très importants. C'est toute notre manière de fonctionner, de vivre qu'il faut revoir".

Il faudrait également prendre de nombreuses décisions économiques : augmenter les salaires, combattre la précarité de l'emploi, faire un gros travail sur l'accès au logement, donner accès à une nutrition correct à des prix accessibles à tous. Cela améliorerait la sérénité des futurs parents. En fait, il y a une urgence politique à redonner du bien-être dans cette société.

Anne Mendel,

gynécologue-obstétricienne à Besançon (Doubs) au sein du cabinet privé Fertygin, spécialisée dans l'AMP

Des vœux ambitieux. Trop, pour Oxana Blagosklonov. "On parle de changements énormes, d'un mode de vie chamboulé, d'un rapport au travail modifié avec des coûts pour l'Etat important" concède-t-elle. "J'espère qu'on pourra inverser la tendance, mais je n'en suis pas persuadée". Anne Mendel, elle, ne veut pas crier victoire trop vite. "Le président a déjà mis le sujet sur la table, c'est une bonne chose" se satisfait-elle. "Maintenant, j'espère que cet engagement se traduira vite par des actes".

Des actes, qui ne doivent en aucun cas "obliger les femmes". Face au début de polémique provoqué par l'emploi de l'expression "réarmement démographique" par Emmanuel Macron, Anne Mendel est très claire. "C'est vrai que c'est assez brutal. C'est un peu, "allez les filles, on avance, et on y va". Je comprends que cela ait pu choquer. Les femmes ne peuvent pas être responsables de tout. Je vois déjà beaucoup de culpabilité chez mes patientes, qui s'en veulent de ne pas pouvoir donner d'enfants à leur mari, qui pensent ne pas être "accomplie" sans enfants. C'est faux, arrêtons de les culpabiliser".