Exposition. « Ceux de la Terre » au musée Courbet d’Ornans, ces œuvres qui font rupture

Publié le Mis à jour le
Écrit par Isabelle Brunnarius et Pascal Sulocha

Le monde paysan a largement inspiré les peintres européens de la seconde moitié du XIXe siècle. Un thème qui traverse tous les courants artistiques à commencer par le Réalisme avec Gustave Courbet et Jean-François Millet et plus tard le Modernisme de Vincent Van Gogh. L’exposition « Ceux de la Terre » du musée Courbet d’Ornans (27 juin-16 octobre)

Parmi les 80 œuvres exposées le temps d’un été au musée Courbet, il y a de véritables chefs d’œuvres. Des tableaux en rupture avec leur temps qui ont marqué l’histoire de l’art.
Dès la première salle de l’exposition du musée Courbet, le visiteur peut saisir comment les codes de représentations portent en eux une vision de la société, voire des convictions politiques.
En 1859, le peintre Jules Breton incarne l’académisme, l’art officiel. Ici, pas de contestation, pas de remise en cause du pouvoir de Napoléon III, pas de rupture comme avec Courbet et Millet.


Ici, « les références sont très classiques, académiques, décrit Benjamin Foudral. Ces femmes sont telles des déesses grecques. On est loin de la représentation du travail quotidien et pénible des paysans de l’époque. Ces paysannes rentrent chez elles, limite en sifflotant comme si cette journée de travail était déjà oubliée" commente le conservateur du musée Courbet.

Jules Breton propose un réalisme idéaliste, un réalisme tempéré de classicisme qui va coïncider avec l’émergence du Second Empire et la volonté du pouvoir en place de montrer une paysannerie plus sage, plus poétique, qui contribue sans vague au devenir de la société française.

Benjamin Foudral, conservateur du musée Courbet

Après avoir été exposé au Salon, ce tableau est acheté par Napoleon III. L’empereur le donne au musée du Luxembourg, celui des artistes contemporains, l’anti-chambre du Louvre.

Le Réalisme académique de Jules Breton s’oppose à la radicalité de Gustave Courbet. À la fin de sa vie, Jean-François Millet donnera libre cours à son sens poétique de la contemplation.

Quatre tableaux, quatre ruptures

Une paysanne accablée après les foins, un vanneur ployé sous le travail, un propriétaire terrien qui rentre de la foire, un couple qui récupère après l’effort sous la chaleur des moissons. Quatre tableaux, quatre représentations du monde paysan en rupture avec l’académisme ambiant.

Benjamin Foudral, directeur et conservateur du musée et Pôle Courbet, nous livrent les clés essentielles pour regarder ces quatre peintures exceptionnelles.

Un Vanneur. Vers 1848. Jean-François Millet.

Le peintre, célèbre pour son tableau L’Angélus, a réalisé plusieurs variantes d'Un Vanneur.


« Ce Vanneur initie un réalisme assez radical. Il montre une paysannerie contemporaine dont il est lui-même issu. » détaille Benjamin Foudral

Marie-Pierre Salé, conservatrice en chef au musée du Louvre, département des Arts graphiques, nous donne des pistes pour regarder l’œuvre de Millet. « Il ne peint pas des costumes, encore moins des costumes régionaux, il peint des vêtements de travail, pauvres et simples, réduits à l’essentiel, comme de larges morceaux de peinture sans aucun détail. Les visages sont indifférenciés, perdus dans l’ombre, sans physionomie, sans expression, sans émotion, sans caractère individuel. Les titres de Salon accentuent le caractère indéfini – Un paysan… Des glaneuses… –, alors que les titres régionalistes mettent en avant la particularité. Il n’est ni descriptif, ni sentimental, ni narratif."


Plus encore, la correspondance du peintre avec son ami Sensier est éclairante. 

Ne rien faire qui ne fut le résultat d’une impression reçue par l’aspect de la nature, soit en paysages, soit en figures…

Jean-François Millet

« Ce tableau a suscité le scandale, avec toute l’ambivalence des critiques de l’époque. Certains vont aller dans le sens de Millet avec cet arrière-plan politique, social très fort. D’autres, au contraire, vont rejeter cette représentation de cette nouvelle classe sociale qui avait une nouvelle place dans la société depuis la révolution de 1848 et la proclamation du suffrage universelle masculin » rappelle Benjamin Foudral.


Mais cette exposition donne plusieurs niveaux de lecture. La complexité de cette époque se lit au fil des salles du musée.

« Finalement, cet arrière-plan, on ne sait pas s'il est présent chez Millet. Il avait, peut-être, seulement pour ambition d’avoir une rupture au niveau des codes de la représentation de la paysannerie et notamment de ces pastorales idylliques du début du XIXe et pas forcément d’avoir un message politique très appuyé".

Le Retour de la foire ou les paysans de Flagey. 1850-1855. Gustave Courbet

D’emblée, avant même de pénétrer dans l'espace des expositions temporaires, le visiteur est accueilli par ces paysans peints par Courbet dans son pays qu'il aime et connaît si bien.

Un tableau de grande taille et déjà un scandale. À l’époque, ce format était réservé aux scènes historiques. Les paysans n’avaient droit qu’à des toiles de taille modeste.


Le maître d’Ornans a choisi de le présenter au Salon de 1850-1851 en même temps qu’ Un enterrement à Ornans et Les casseurs de pierre. Courbet peint son père et d’autres Francs-Comtois qui rentrent de la Foire de Salins en direction de Flagey.

Courbet décrit un monde immuable, sérieux et digne.

Michel Hilaire, directeur du musée Fabre à Montpellier

 

Le refus d’idéalisation de Courbet choque ses contemporains. Ils reprochent à Courbet son « culte de la laideur ». « Ses personnages, raconte Benjamin Foudral, vont être compris et caricaturés comme des pantins tellement ils semblent désarticulés. »


Courbet traite ses personnages avec rudesse liée au traitement réaliste, « c’est une représentation ambivalente, que l’on peut penser parfois comme acide voir moqueuse de Courbet, et fait qui a l’air très fidèle » conclut Benjamin Foudral.

Les Foins. 1877. Jules Bastien-Lepage

Ce tableau méconnu a pourtant eu une destinée peu commune. Exposé à Paris, le chef d'œuvre de Jules Bastien-Lepage est très rapidement présenté dans tous les salons européens.


Ce jeune artiste originaire de Moselle connaît un succès fulgurant.

 

Bastien-Lepage met au point une nouvelle formule picturale qui va très vite le positionner comme le chef de file de ce mouvement, le naturalisme, avec le soutien d’Emile Zola

Benjamin Foudral, conservateur du musée Courbet

"Bastien-Lepage, estime Benjamin Foudral, se situe avec cette œuvre entre un réalisme rétrospectif, qui regarde Courbet et Millet, entre un académisme avec son savoir-faire technique très impressionnant et les audaces novatrices des impressionnistes autour de la transcription de la lumière."


« Avec son message social très fort, poursuit Benjamin Foudral, il va séduire tous les jeunes artistes après lui qui vont faire du « Bastien » à travers toutes les écoles européennes. On voit l’éclosion de « petits bastiens » à l’échelle européenne et également en France".

La Méridienne dit aussi La Sieste (d’après Millet). 1889-1890. Vincent Van Gogh

Interné à l’asile de Saint-Rémy, Van Gogh peint ce tableau solaire d’après une gravure de l’œuvre de Jean-François Millet qu’il avait dans sa chambre.

Le peintre confie à son frère qu’il cherche « à traduire dans une autre langue » les modèles de Millet.


Millet inspire Van Gogh, « il s’inscrit dans le modernisme, explique Benjamin Foudral. Un art libre personnel et individuel, c’est ce que déjà proclamait Courbet ».

Devant cette sieste de Van Gogh, on voit toute la personnalité de l’artiste qui s’exprime dans cette picturalité, cette matière folle qu’utilisait Van Gogh, cette gamme chromatique solaire qui aide à appuyer le sujet de cette sieste méridienne.

Benjamin Foudral, conservateur du musée Courbet

« La ruralité tout le monde en parle, mais sans la connaître vraiment »

Près de deux siècles plus tard, « Ceux de la Terre », ceux qui triment, qui nous nourrissent, ceux qui nous éblouissent ou nous mettent en colère sont toujours au cœur de notre société. La souveraineté alimentaire, l’écologie, la place des femmes dans l’agriculture s’invitent quotidiennement dans nos débats.

En plein cœur de la vallée de la Loue devenue terre de Comté, le musée et le pôle Courbet ont justement donné la parole aux paysans d’aujourd’hui.

Avec l’ethnologue Noël Barbe et Benjamin Foudral, un des groupes d’agriculteurs du Doubs de la Fédération Départementale des Groupes d'Etude et de Développement Agricole du Doubs/Territoire de Belfort a passé une soirée à regarder comme jamais des œuvres qui expriment « la figure du paysan ».


« Cette parole nouvelle, écrit Benjamin Foudral, a été pleinement intégrée au propos de l’exposition, montrant l’efficacité et la pertinence de ces images passées, tout en témoignant de leur capacité à participer à une mise en discours encore de nos jours ».

Le conservateur a été touché par l’un des propos d’un des participants à ce groupe de travail. « La ruralité tout le monde en parle, mais sans la connaître vraiment ». Et si l’exposition « Ceux de la Terre » nous touche tant, c’est justement parce que Benjamin Foudral a d’abord vécu intimement ce lien à la terre avant de partir à la découverte de l’art. Il a grandi dans un village, loin des musées et sa mère est toujours agricultrice. Une intimité qui donne toute la profondeur de cette exposition.