Corps carbonisés à Villeparois : “J'ai perdu mon unique enfant de la main de l'homme qui aurait dû le protéger”

Enguerrand Delaunay avait 9 ans. Il était scolarisé en CE2 à Vesoul, sur cette photo il pose avec le traditionnel petit cochon de pains d'épices symbole de la foire de la Sainte-Catherine en Haute-Saône. / © DR
Enguerrand Delaunay avait 9 ans. Il était scolarisé en CE2 à Vesoul, sur cette photo il pose avec le traditionnel petit cochon de pains d'épices symbole de la foire de la Sainte-Catherine en Haute-Saône. / © DR

La maman d'Enguerrand, petit garçon de 9 ans, dont le corps a été découvert carbonisé aux côtés de son père en Haute-Saône prend la parole à travers une longue lettre transmise par son avocate. Elle estime que depuis 4 ans, sa parole de mère n'a pas été entendue. Elle sonnait l'alerte depuis un an.

Par Sophie Courageot

Aujourd’hui, Enguerrand aurait eu 9 ans.
Mais mon fils Enguerrand n’aura jamais 9 ans parce que son père a délibérément choisi de lui enlever la vie, de l’assassiner.


Une longue lettre. Quatre pages et des mots précis pour retracer le parcours vécu depuis quatre ans par la mère d'Enguerrand. Jennifer Delaunay sait depuis ce vendredi 28 juin que les corps retrouvés lundi 24 juin au petit matin à Villeparois en Haute-Sâone sont bien ceux de son fils, et de son mari dont elle était en instance de divorce. L'autopsie, a révélé que l'enfant présentait "deux plaies" au niveau du coeur" et que le père a tué son fils avant d'incendier le corps de l'enfant, avant de s'immoler à son tour par le feu.

Le père en avait la garde depuis 2015 après une séparation avec la mère. Enguerrand devait être placé le jour du drame en famille d'accueil. Le père n'a pas supporté ce scénario alors qu'il avait appel de ce placement ordonné par la juge des enfants et que la justice devait statuer en septembre. Il  l'a expliqué dans une lettre retrouvée à son domicile de Villeparois par les enquêteurs.

 




"Je dois aujourd’hui, malgré la douleur, prendre la parole, parce que je me dois de rétablir la vérité, pour mon enfant. Hervé Delaunay vous est présenté, par son avocat, comme une victime des décisions judiciaires…alors que cet homme a assassiné mon enfant, parce qu’il refusait que notre fils soit séparé de lui. Je n’ai jamais commis de violences sur mon enfant, ces allégations ont été inventées de toutes pièces par Hervé pour s’assurer de la garde exclusive et habituelle de notre enfant. Hervé Delaunay est le seul à avoir eu un comportement violent à l’égard d’Enguerrand, il s’est servi de notre enfant dans son conflit jusqu’au dénouement tragique et barbare de ce lundi 24 juin" écrit la maman.

Me Virginie Bardet, avocate au barreau de Paris défend la maman d'Enguerrand dans la procédure d'un divorce plus que tendu . "Ma cliente ne souhaitait pas s'exprimer avant l'identification des corps" explique l'avocate. "Elle espère pouvoir récupérer désormais la dépouille de son fils" ajoute Me Bardet qui précise que le divorce du couple n'ayant toujours pas été prononcé, la mère de famille se retrouve aujourd'hui veuve du meurtrier présumé de son fils. Selon l'avocate, le petit garçon était "complétement  alliéné" par son père. Et la mère de famille avait multiplié les procédures, les plaintes depuis plusieurs mois.

 

Les corps carbonisés d'Enguerrand et Hervé Delaunay ont été découverts lundi 24 juin à Villeparois en Haute-Saône / © David HANISCH - maxPPP
Les corps carbonisés d'Enguerrand et Hervé Delaunay ont été découverts lundi 24 juin à Villeparois en Haute-Saône / © David HANISCH - maxPPP


"Le risque d'aliénation parentale n'est pas à écarter" concluait un rapport d'expert


Dans sa lettre la mère du petit garçon évoque ce rapport d'expert rédigé dès décembre 2015 après la séparation du couple. L'expert écrit d'après elle : « Le fait que ce petit ne puisse s’exprimer nous amène à conclure qu’il pourrait être en danger physique et psychique...Le risque d’instrumentalisation, voire d’aliénation parentale n’est pas à écarter …il ne faudrait pas qu’Enguerrand serve d’instrument de réparation d’une blessure narcissique ». "Aucune pathologie n’a été relevée me concernant" écrit Jennifer Delaunay, "je n’ai jamais eu d’antécédents psychiatriques ! Ceux qui tentent aujourd’hui de me faire passer pour « folle » ne font que relayer de fausses informations. L’expert concluait au « maintien des droits de visites et d’hébergement classiques de la mère avec un retour progressif d’Enguerrand chez la mère » explique t-elle dans sa lettre.

Ces derniers mois, la maman d'Enguerrand n'avait droit qu'à une heure de visite médiatisée toutes les deux semaines "parce que la reprise de contact avec un enfant victime d'aliénation était difficile" explique son avocate.


Pendant six mois le père n'a pas présenté l'enfant explique la maman


"De juin 2018 à novembre 2018, je suis restée sans le moindre contact avec mon enfant. Hervé a pu oeuvrer librement, il n’a jamais été inquiété par son comportement. J’ai déposé de très nombreuses plaintes pour non représentation d’enfants. La gendarmerie a reçu l’ordre de ne plus prendre mes plaintes, sur ordre de la substitut du procureur, m’ont-ils dit, et j’ai donc dû me rendre à Besançon pour déposer mes plaintes et être entendue. Mon avocat est intervenu pour demander au Parquet d’agir…, en vain. Le Procureur de la République de Vesoul a choisi de classer toutes mes plaintes sans suite, estimant que « des poursuites pénales contre Monsieur Hervé Delaunay seraient non proportionnées ou inadaptées au regard du préjudice révélé par la non représentation d’enfant » écrit la maman du petit garçon.

Pour son avocate Me Bardet, Hervé Delaunay 47 ans et directeur de la Safer dans le département de Haute-Saône aurait pu bénéficier de protection, étant donné qu'il était un "notable" du secteur. "Mr Delaunay voulait tout contrôler, dernièrement il avait déménagé et scolarisé l'enfant à Vesoul, l'enfant n'était même pas inscrit officiellement selon l'avocate mais "tout le monde a laissé faire" estime l'avocate. 

"Manipuler, aliéner, voilà ce que faisait Hervé Delaunay, avec pour unique but de garder Enguerrand pour lui, loin de moi, pour me punir de l’avoir quitté. J’ai, de mon côté, alerté toutes les instances il y a un an : des emails, courriers ont été adressés au procureur de Vesoul, premier Ministre, le Défenseur des droits, le recteur de l’Académie, la députée, la DSDEN, le maire de Vesoul, le Préfet…Personne n’a bougé ! Personne n’a protégé Enguerrand de l’attitude de son père !" ajoute la mère dans sa lettre.

 

Enguerrand Delaunay vivait avec son papa qui en avait la garde depuis 2015. / © DR
Enguerrand Delaunay vivait avec son papa qui en avait la garde depuis 2015. / © DR

 

"Enguerrand devait pouvoir aimer ses deux parents, mais son père l’en empêchait"

 

Selon l'avocate de la mère d'Enguerrand, la décision de placer l'enfant par le juge des enfants n'est pas abusive. "Le placement est intervenu trop tard. Il n'était pas abusif. On ne s'y est pas résolu avant. Depuis 2018, le père avait isolé l'enfant de la relation avec sa mère qui était devenue compliquée. On n'avait plus que cette possibilité, le placement du petit garçon" explique l'avocate. 

"Par ce placement, il s’agissait de protéger mon fils de l’attitude de son père. Il est complètement faux de prétendre aujourd’hui qu’Enguerrand n’était pas en danger, et que le placement était abusif. J’estime que la justice a dysfonctionné non pas en décidant de placer Enguerrand il y a un mois, mais en ne réagissant pas depuis presque 4 ans aux alertes qui leur ont été données, par l’expert judiciaire, et par moi, lorsque l’on dénonçait déjà que le fait qu’Hervé Delaunay était un père aliénant et qu’Enguerrand était en danger physique et psychique avec lui" écrit Jennifer Delaunay.

L'avocate d'Hervé Delaunay, Me Marie Grimaud a dénoncé elle dès mercredi "la part de responsabilité" des institutions judiciaires dans la mort de son client et de son fils. Elle avait expliqué avoir écrit au Juge des enfants et au Président du Tribunal pour les alerter sur la détresse de son client suite à la décision de placement, du "harcèlement psychologique" dont il était victime de la part des éducateurs et comment cela pouvait, selon elle, mener à une "issue tragique". L'avocate de la mère d'Enguerrand nous explique n'avoir jamais été informée de récent courrier. "Si j’avais eu connaissance de ces courriers, je serais intervenue pour qu’Enguerrand soit immédiatement éloigné de son père, et protégé de lui" indique la mère dans sa lettre adressée à la presse.


La mère d'Enguerrand et son avocate pourraient attaquer l'État



"Tout ce que je voulais, moi sa maman, c’était de divorcer, être heureuse et libre avec mon bonhomme dans notre nouvelle vie. Dorénavant, je devrais honorer la mémoire de mon fils avec toute sa force, son courage, son espièglerie et par-dessus tout avec amour. Chaque jour, je ferai vivre mon enfant à travers cette promesse" conclut la maman du petit garçon au centre d'un terrible drame familial.

Aujourd'hui l'avocate de la mère d'Enguerrand envisage une action en responsabilité envers l'État pour inaction et faute, pour ne pas avoir pris en compte le rapport d'expertise psychologique qui mettait en exergue la possible mise en danger de l'enfant par une relation aliénante.

La famille d'Hervé Delaunay entend elle mandater Me Marie Grimaud et son confrère Me Rodolphe Constantino pour engager la responsabilité du juge des enfants au moyen d'une action pour reconnaissance de faute de l'État. Par ailleurs, la famille n'excluait pas selon nos informations de déposer plainte contre la magistrate et les intervenants sociaux, à savoir les éducateurs, pour "violences psychologiques ayant conduit à la mort".

Vendredi 28 juin, lors d'une conférence de presse, le Procureur de la République a réfuté lui la polémique sur une éventuelle faute des services de l'Etat. "Ce dossier n'est pas un dossier polémique par rapport au suivi qu'a fait l'institution judiciaire, le suivi qu'a fait le conseil départemental depuos 4 ans. Je crois que c'est le drame d'une tension familiales intense, tension qui a conduit un père à tuer son enfant, tension qui confirme que l'urgence qu'il y avait à prendre une mesure" a déclaré Emmanuel Dupic, procureur de la République de Haute-Saône. 

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