INTERVIEW. Agressé sexuellement par un prêtre quand il était mineur, un curé du Jura démissionne : "C'est un choix très douloureux, j’aimais ce que je faisais"

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Suite au rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église (Ciase), Patrick Gorce, le curé de Morez dans le Haut-Jura, révélait qu'il faisait partie des victimes. Il a quitté la prêtrise en janvier 2022, et amorce une seconde vie, dans la restauration. Entretien.

Le rapport de la Ciase (Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église), publié en octobre 2021, estime à 216.000 le nombre de victimes mineures d’agressions sexuelles commises par des prêtres, diacres, religieux ou religieuses, et même à 320.000 en élargissant aux agresseurs laïcs en lien avec l'Eglise (établissements scolaires catholiques, mouvements scouts, catéchisme...).

"Des vies ravagées", constate la Commission présidée par Jean-Marc Sauvé, qui décrit un "phénomène massif, longtemps recouvert par une chape de silence et difficile à mesurer".

Ce rapport a eu l'effet d'un électrochoc pour Patrick Gorce. Le prêtre de Morez, aujourd'hui âgé de 42 ans, révèle alors que lui aussi fait partie de ces victimes. Il demande à quitter son ministère. Aujourd'hui serveur dans le secteur de Clairvaux-les-Lacs, il envisage de monter son propre restaurant dans les prochains mois. De retour à la vie laïque, il a accepté de répondre à nos questions.

Vous avez quitté la prêtrise il y a quelques semaines. A quoi ressemble votre nouvelle vie ?

Je suis actuellement serveur dans la région des lacs, à côté de Clairvaux, dans un très bon restaurant. J'ai le projet de reprendre un restaurant, dans le secteur. J'ai déjà signé un compromis.

C'est un changement de vie radical...

C'est quelque chose qui est revenu à la surface après un bilan de compétences cet hiver. Quand j'étais petit, je voulais devenir prêtre ou travailler dans la restauration.

Quel a été l'élément déclencheur ?

L’événement, je savais qu’il existait. Il est remonté à ma mémoire il y a deux ans et demi, suite à quelque chose d'anodin. Puis le rapport de la Ciase, demandé par l’Eglise et publié en octobre, m'a beaucoup aidé. J’ai vu que tous ceux qui ont vécu des choses similaires réagissaient de la même manière : black-out, amnésie post-traumatique... Dix, vingt, trente ans après, ça resurgissait. C’est mon cas.

Ce rapport de la Commission Sauvé a agi comme une révélation ?

D’abord, c’est très douloureux. On ne le souhaite à personne. Que d'autres aient vécu la même chose, c'est juste effroyable. On a quasiment tous réagi de la même manière : la culpabilité, le secret...

Pourquoi avoir décidé de quitter l'Eglise ?

Je ne quitte pas l’Eglise. Je reste catholique, je continue à aller à la messe, je prie. Je suis accompagné spirituellement et psychologiquement. Des amis très proches m’ont beaucoup aidé. Cette décision a mis du temps à venir. Je suis arrivé à la conclusion que je n'en pouvais plus. En même temps, j’étais très heureux dans ce que je faisais. Je ne regrette pas du tout d’avoir été prêtre. Je ne tourne pas le dos à cette partie de ma vie, mais l’agression que j’ai subie et les conséquences font que je ne pouvais plus exercer ce ministère sereinement. Beaucoup de personnes me demandent pourquoi je suis devenu prêtre alors que j'avais été agressé par un prêtre. Je considère que tous les pompiers ne sont pas pyromanes. Et puis j'avais cet appel intérieur.

Avez-vous porté plainte contre votre agresseur ?

Oui. On m'avait assuré que ce serait rapide, mais ça traîne. Ce n'est pas confortable. J'ai déposé cette plainte aussi pour les autres.

Savez-vous si votre agresseur a fait d'autres victimes ?

Non, je ne sais pas.

Pourquoi n'avez-vous pas sollicité le fonds d'indemnisation des victimes d'abus sexuels dans l'Eglise ?

Ca ne m’intéresse pas. Evidemment, ça pourrait m’aider à payer les frais de psychologue, etc. Mais je ne veux pas faire du fric là-dessus. C’est tellement étranger à l’argent.

Avez-vous gardé contact avec vos anciens paroissiens ?

Bien sûr, j'en vois très souvent. Je suis très touché par les marques de sympathie, d'affection, lors de mon départ. Je garde des liens avec des amis, d'anciens paroissiens, c’est chouette. Je retourne de temps en temps à Morez, discrètement.

Aujourd'hui, êtes-vous un homme apaisé ?

Ce fut un choix très douloureux. J’aimais ce que je faisais. Mais c'est un choix libérateur, je me sens mieux. Oui, je suis apaisé aujourd'hui, aussi parce que j’ai la foi.

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