REPORTAGE. Dans l'une des rares écoles d'imams françaises au cœur du Morvan

Comment sont formés les imans qui exercent dans les mosquées françaises ? Dans le sud du Morvan en Bourgogne se trouve l'un des rares centres de formation d'imam en France. Près de 200 personnes viennent ici pour apprendre l'arabe, étudier le coran, l'islam et la théologie. 
 

L'Institut européen des sciences humaines (IESH) a été créé en 1990 à Saint-Léger de Fougeret.
L'Institut européen des sciences humaines (IESH) a été créé en 1990 à Saint-Léger de Fougeret. © Coline Chauffard / France Télévisions
C’est une petite commune au sud du Morvan. Saint-Léger de Fougeret, moins de 400 habitants, accueille l’une des rares écoles d’imams installées en France : l’Institut européen de sciences humaines (IESH). Ici, près de 200 étudiants français mais aussi belges ou anglais viennent apprendre l’arabe, étudier le Coran et la théologie pour, à terme, devenir imam.

Sofian, 23 ans, est étudiant au sein de l'institut depuis 3 ans. Il a décidé dès l’adolescence de devenir imam. « Ça prend du temps. C’est le chemin d’une vie. C’est mon rêve ! » s’enthousiasme le jeune homme originaire de Belgique. « C’est assez difficile. Les mosquées sont devenues plus exigeantes pour engager des imams, explique le jeune homme. Un imam doit être calé au niveau juridique, au niveau du droit musulman, avoir des notions de politique, de géopolitique, des autres religions et surtout, surtout, sur la vie avec la communauté. »
 

L'islam du "juste milieu"

La vie avec la communauté musulmane et la communauté nationale. C’est ce que revendique l’institut ouvert il y a 30 ans. Il défend un islam «du juste milieu». « Un futur imam doit associer deux connaissances indispensables, la connaissance de la religion et l’intelligence du contexte, explique Moncef Zenati, enseignant en théologie à l'IESH. L'imam vit dans un contexte et doit prendre en considération les particularités du contexte dans lequel il vit. » En clair, les imams exerçants en France doivent être formés en France pour développé un "Islam Made in France"« Le but n’est pas d’être moins musulmans pour être plus citoyen, ni d’être moins citoyen pour être un bon musulman. On peut être pleinement les deux à la fois. Le but est que ces imams apportent cette compréhension à la communauté. »

Sans surprise, le doyen de l’institut, Larabi Becheri veut favoriser la formation des imams dans l’hexagone. « Oui, il y a un problème de formation des imams en France. D’abord, les imams de France doivent être formés en France. Les former hors de France pose de nombreux problèmes. On va avoir des Imams qui ne connaissent pas le contexte français ou le contexte européen. Il faut faire le choix d’un programme éclairé, qui a une compréhension des textes mais aussi une compréhension conjuguée à la réalité d’une société sécularisée et laïque. »
 

"Quand vous trouvez sur internet une fatwa qui condamne quelqu’un, tout de suite, il faut faire une croix dessus. Un mufti ne peut pas condamner."

Larabi Becheri, doyen de l'Institut européen de Sciences sociales (IESH)

© Coline Chauffard / France télévisions


Ce mardi 20 février, quelques jours après l’assassinat du professeur Samuel Paty à Conflans-Saint-Honorine, c’est le doyen de l’institut Larabi Becheri qui vient parler aux étudiants en salle de cours. Au cœur des échanges, la vidéo diffusée par un prédicateur contre l’enseignant. « Quand vous trouvez sur internet une fatwa qui condamne quelqu’un, tout de suite, il faut faire une croix dessus. Pourquoi ? Parce qu’un mufti ne peut pas condamner. Il n’a pas cette autorité. Celui qui condamne, c’est le juge » martèle l’enseignant. « Un mufti est là pour donner une orientation. Le contexte fait partie intégrante de la fatwa. » 

« Il y a plusieurs pratiques [de l’Islam]. On peut répondre facilement »
affirme le théologien qui encourage ses élèves à porter la contradiction et contredire des fidèles tenants d’une interprétation unique et rigoriste de l’Islam. « Si la religion est une, pourquoi les compagnons du prophète, du vivant du prophète, ont pratiqué différement ? Je ne parle même pas d’après la mort du prophète où il y a eu une diversité [de pratiques] qui ne peut même pas être dénombrée ! »
 

Un institut reconnu et proche de l'UOIF

Dans un rapport d’information du sénat en 2016, l’Institut européen des Sciences Humaines du Morvan est mentionné à la fois pour « la qualité des formations dispensées » et comme une preuve de « la possibilité d’effectuer des formations sur le territoire français », mais aussi comme étant liée de l’UOIF. « L’Union des organisation islamiques de France » devenue depuis les « Musulmans de France » est réputée comme étant proche des Frères musulmans.
 

"Le but ici est comprendre l'Islam et de donner les outils pour déconstruire tous les arguements sur lesquels se fondent certains littéralistes qui ont une comprhension erronée et résuctrice de l'Islam"

Moncef Zenati



Alors les étudiants et futurs imams formés au coeur du Morvan pourront-ils éviter et encadrer de possibles dérives intégristes ? Les étudiants interrogés veulent y croire. "C'est une tâche qui peut paraitre impressionnante, reconnait Abderahmane Barboucha. Je pense que l’on a reçu ici le bagage nécessaire. La pratique de la religion depend du contexte qui entoure la personne. Une personne ne va pas pratiquer de la même manière en France en 2020, aux Etats-Unis en 1900 ou en Tanzanie en 1700." "Si un imam est bien formé, sait orienter et convaincre les musulmans, ça se passera bien, affirme de son coté Majdoub Bourras, étudiant en 3e année de Théologie. Je suis formé convenablement pour pouvoir convaincre une personne qui a ces idées. Bien sur, je n’ai pas de pouvoir sur eux. Mais on va essayer de précher, de les convaincre. Je pense que les sciences que j’ai acquises ici sont suffisantes pour pouvoir convaincre quelqu’un de changer ses idées."

"Le but ici est de comprendre l'Islam et de donner les outils pour déconstruire tous les arguments sur lesquels se fondent certains littéralistes qui ont une compréhension erronée et réductrice de l'Islam"
détaille l'enseignant Moncef Zenati.

 
© Coline Chauffard / France Télévisions

Mais les quelques dizaines d'étudiants formés chaque année par l'Institut peuvent paraitre bien peu pour les 4 à 5 millions de musulmans estimés en France. D'autant plus face aux prêches sur internet. "Malheureusement, il y a parfois des gens qui ne vont pas dans les mosquées. Ils vont sur internet. Ils sont bourrés par des informations qui viennent d’ailleurs. Parfois, cela peut dégénérer et mener à des drames" regrette Madjoub Bourras.

"Sur internet, on trouve des choses qui sont parfoit abérrantes qui n’ont aucun rapport avec la vie des gens, reconnait Abderahmane Barboucha. Nous, l’objectif ici, c’est d’être aptes à pouvoir répondre au questionnement des personnes qui pratiquent la religion à travers une pratique qui soit conforme au contexte dans lequel ils vivent, donc à l’opposé de ce que l’on peut trouver aujourd’hui sur le net."


Début octobre, dans son discours sur les séparatismes, Emmanuel Macron a annoncé la création d'un label de formation des imams en France


Le reportage dans le Morvan de Valentin Chatelier, Pauline Coffard et Valérie Jonnet  : 
Intervenants : 
- Sofian, étudiant de première année - IESH (Institut européen des sciences humaines)
- Moncef Zenati, Enseignant en théologie à l'IESH (Institut européen des sciences humaines)
- Mejdoub Bouras, Etudiant en troisième année, futur imam
 

 
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