"On est censés former de jeunes citoyens, on est sans doute les moins bien formés" : les enseignants face à la religion

La communauté enseignante est sous le choc depuis l’assassinat de Samuel Paty. Les professeurs d’histoire et géographie sont souvent en charge de dispenser les cours d’instruction morale et civique. Pour certains, la qualité de l’enseignement est pénalisée par l'organisation.
Des collégiens dans un établissement près de Rennes, à Bréquigny, le 1er septembre (image d'illustration)
Des collégiens dans un établissement près de Rennes, à Bréquigny, le 1er septembre (image d'illustration) © DAMIEN MEYER / AFP
Le monde enseignant a exprimé son indignation et sa sidération au lendemain de l'assassinat de Samuel Paty. Les professeurs d'histoire-géographie ont aussi la charge des cours d'EMC (enseignement moral et civique). Trois d'entre eux témoignent de leur façon de dispenser ces cours.
 

Pour l'association des professeurs d'histoire-géographie, "on attend un soutien de l'institution et de la société"

Charles Gutierrez est professeur d'histoire-géographie à Beaune, et vice-président régional de l'Association des Professeurs d'Histoire-Géo (APHG). Enseigner les religions n'est pas un problème en soit, selon lui, mais nécessite des moyens. Face à des élèves ayant peu ou pas de connaissances particulières a priori, il déplore aussi le manque de temps pour lancer des débats :
"La difficulté, c'est que je n'ai plus heures dédoublées, pour faire sérieusement l'enseignement. J'ai des classes de 35 élèves, c'est trop, pour travailler sur des questions très précises. On se rabat sur des questions d'actualité, pour traiter certaines thématiques. Par exemple, on aborde les questions comme les caricatures, si des élèves nous en parlent."

Le public d'élèves est parfois plus ou moins réceptif aux questions de religion, et l'enseignant doit intervenir pour parfois éviter les amalgames : "des élèves ont des connaissances parfois précises, voire même assez pointues, le rôle de l'école, c'est d'apporter un regard complet."
Et au regard de l'actualité récente, le vice-président de l'Association rappelle qu'il souhaite "faire son métier avec conviction, avec sérieux, mais on attend des moyens (plus de temps ou des classes en demi-groupe ndlr). On est dans le besoin, on attend un débat sur la laïcité et un soutien de l'institution et de la société[...] C'est difficile parfois de l'enseigner (la laïcité ndlr), on se sent un peu démunis. Soit on ne le fait pas, soit on le fait de manière rapide et incomplète."
 

"On est censés former de jeunes citoyens, on est sans doute les moins bien formés !"

Mathieu est professeur d'histoire-géographie dans un lycée à Châtillon-sur-Seine, dans le Nord du Département de la Côte-d'Or.
Lui aussi rejoint le sentiment de Charles Gutierrez de faire parfois les choses de façon rapide et incomplète.
Que ce soit pour les questions de laïcité ou de civisme, il soulève l’opposition entre l'ampleur de la tâche qui repose sur les épaules de l'enseignant, et le manque de moyens pour pouvoir aborder des notions complexes :
"Sur le plan de la laïcité, je ne demande qu’à parfaire mes connaissances, mais on a des moyens réduits de plus en plus. Il y a un déficit structurel de formation, c’est le paradoxe de l’Education Nationale, on est censés former de jeunes citoyens, on est sans doute les moins bien formés !
J’ai quand même l’impression qu’on est dans une sorte d’enceinte privilégiée, protégée, qui serait l’école dans laquelle l’utopie républicaine continuerait de fonctionner. Mais, dès qu’on est sortis de cette enceinte, là, ça se détricote de partout ! […] il y a un moment donné où l’ampleur de la tâche qu’on nous confie est immense, et largement au-delà de nos capacités ! »


C'est aussi la même impression pour Amélie, professeure d’histoire-géographie dans l’Auxois, c'est bien les moyens pour faire ces décryptages qui font défaut, selon elle :
"Ce qui nous manque, c’est le temps, et de bonnes conditions pour le faire. Avant la réforme du lycée, j’avais systématiquement des demi-classes pour faire de l’enseignement moral et civique. Ce n’est pas le cas en collège, pour prendre le temps de débattre, de laisser la parole s’installer. On nous demande d’enseigner des choses qui sont fondamentales et importantes, mais on n’a pas souvent les bonnes conditions pour que cela se passe bien."


L’actualité de plus en plus présente dans les cours

Amélie insiste la part plus importante qu'a pris l'actualité dans les enseignements dispensés aux élèves, depuis une vingtaine d'années.
Le manque de moyens structurels a conduit les enseignants à peut-être évoquer davantage les questions de laïcité et de civisme à travers les faits d'actualité :
"Le monde a toujours été complexe, mais les profs ont toujours dû faire face à ce monde complexe. Ce que je trouve plus difficile qu’avant, c’est qu’autrefois, on ne parlait pas de l’actualité en classe, ça n’était pas bienvenu, on faisait le programme et c’est tout. Maintenant, il est admis qu’à l’école, on décrypte l’actualité, qu’on laisse le programme un peu de côté et qu’on parle de l’actualité. »

Amélie, toutefois, met en garde sur les commentaires d'actualité, elle évoque les réflexes qu’ont les enseignants, de se documenter pour analyser les choses, d’une façon plus posée et distanciée : « Ça peut être aussi un piège pour nous de nous demander de réagir sans cesse à l’actualité, car on peut manquer de recul !
C’est important de temporiser les choses, pour ne pas être dans le registre de l’émotion, et pouvoir expliquer sereinement les choses. »

Mais pour la professeure de collège, il n'y a pas d'écueil particulier dans le programme : "On anticipe les réponses sur une question qui peut faire débat, et nous sommes là pour montrer tout l'éventail des propositions."

"On est quand même plongés dans un contexte"

Concernant ces questions de laïcité et de civisme, Mathieu n’éprouve pas de difficultés particulières à les enseigner, ses élèves ne posent pas de problème. Mais il voit plutôt une difficulté liée à la société, en général :
"Moi, je pars du principe que les élèves ne sont pas là pour engager leurs propres convictions dans ces cours. Je n’ai pas de chapitre sensible, mais on est quand même plongés dans un contexte [...] On ne peut pas occulter le fait qu’on a des présupposés culturels, liés avec l’actualité qui font que, de nous-mêmes, il y a des choses qu’on va peut-être mettre de côté, ou moins mettre sur le devant de la scène."

Néanmoins, il semblerait que les questions de laïcité soient moins problématiques pour les élèves de Mathieu : par exemple, il a constaté plus de réactions sur un débat autour de la politique migratoire européenne : "J'avais lancé un débat avec une mise en situation avec un jeu de rôles, autour des frontières de l'Europe et de la crise migratoire. Certains élèves sont sortis de leur rôle et ont eu des réactions très vives !"

Et pour aborder la question des caricatures, Mathieu n'en a pas fait un chapitre obligatoire : 
"Ces dernières années, il n’y avait rien de systématique. C’était plongé dans un enseignement plus global de la presse, des contenus satiriques, du dessin d’actualité… mais pas rattaché à quelque chose de ritualisé dans l’année."
 



Le témoignage d'un enseignant de Dijon, par Caroline Jouret
Intervenant :

Témoignage d'un enseignant d'histoire-géographie
 


 

Poursuivre votre lecture sur ces sujets
éducation société religion laïcité