Amazon : "On est à bout psychologiquement", les salariés de l'usine de Sevrey dénoncent leurs conditions de travail

Pression constante, accidents du travail maquillés, absentéisme en hausse... Plusieurs salariés du site Amazon de Sevrey, en Saône-et-Loire, dénoncent des conditions de travail "épouvantables". Témoignages.

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Ce sont des femmes et des hommes "usés physiquement et mentalement". Mardi 24 octobre, France 3 Bourgogne a pu s'entretenir avec plusieurs employés du site Amazon de Sevrey, près de Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire). Des salariés "marqués" et "à bout psychologiquement", à cause de leur emploi. Sous couvert d'anonymat (tous les prénoms ont été modifiés), ils ont accepté de témoigner sur leurs conditions de travail, jugées "infectes", voire "illégales". 

"Je vais faire simple, pour moi, Amazon, c'est l'entreprise la plus hypocrite qui soit". Les mots sont lâchés. Depuis trois ans, Hélène travaille à l'entrepôt logistique de Sevrey. Pour cette femme de 56 ans, l'entreprise américaine "se cache derrière des grands sourires, mais casse ses employés sans cesse, le plus possible". Dans son viseur, un management "fondé sur la peur et la pression", dicté par "des impératifs de productivité toujours plus grands".

Des employés sous surveillance ?

"On se sent sous surveillance constante", déplore Arnaud, employé depuis plusieurs années. "Dans cet entrepôt, on réceptionne des camions, on trie leurs cargaisons, puis on recompose des commandes. On manipule sans arrêt des produits, qu'on doit scanner à chaque étape". Ces scans fréquents permettent aux managers "de nous surveiller" reprend Arnaud. "Ils savent où on est, sans arrêt. Et dès que nous sommes en pause, que les scans sont moins fréquents, on voit débarquer un manager, qui vient nous demander ce qui se passe". 

Contactée par France 3 Bourgogne, Amazon explique qu'il ne s'agit en aucun cas de surveillance, mais d'outils de traitement de commande. L'entreprise précise que le but est de simplifier la tâche des équipes et d'aider à répondre aux besoins des clients.

Arnaud, lui, dénonce des "messages nous rappelant notre temps de pause, qui viennent s'afficher sur notre ordinateur". Alors que Brigitte, employée depuis cinq ans, se remémore "cette collègue malade, qui allait souvent aux toilettes, à qui l'on a répondu qu'elle devait rester à son poste". 

On ne nous lâche jamais. On n'a pas le droit à un jour de moins bien. Il faudrait qu'on abandonne nos sentiments dans l'entrepôt. J'avais un poste à responsabilité avant. On m'a destitué en me disant que j'avais "trop d'empathie". Ce management génère de la peur. C'est beaucoup de pressions psychologiques.

Hélène,

manutentionnaire sur le site Amazon de Sevrey

À cela s'ajoute une vraie usure physique. Depuis début 2023, le site de Sevrey, qui traite beaucoup de vêtements et de chaussures, a vu arriver de plus en plus d'objets volumineux. "La typologie des colis a changé" concède Arnaud. "La stratégie d'Amazon évolue. On se retrouve à manipuler des colis qui atteignent facilement 20 kg. Alors que dans le code de l'entreprise, un salarié ne doit pas manipuler un paquet de plus de 15 kg. Et bien sûr, les outils de travail n'ont pas été adaptés".

Amazon se défend en expliquant qu'au-dessus de 15 kilos et jusqu'à 50 kilos, les salariés peuvent utiliser un dispositif de levage à ventouse. "Facile à dire, mais une machine à ventouse, on n'en a qu'une. Et elle est peu utilisée car elle donne des à-coups dangereux. Et puis elle est lente, ce que la direction n'aime pas" précise Hélène. Quand vous déchargez, vous poussez et traînez 7 heures par jours des colis. En plus, vous conduisez et tirez des transpalettes de plus de 70 kg. Résultat, le corps trinque", déplore Hélène. "Je ne connais pas un collègue qui n'ait pas eu un pépin physique".

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Cela se vérifie avec nos interlocuteurs. Arnaud, à 32 ans, a déjà eu deux hernies discales et ressent un mal de dos constant. Brigitte, elle, s'est durement foulée une cheville, "à force de multiplier les allers-retours entre les camions et mon ordinateur". Hélène, quant à elle, s'est vue diagnostiquer une "énorme sciatique" il y a quelques mois.

Une augmentation des accidents confirmée par une étude réalisée par le cabinet indépendant Progexa dans huit entrepôts d'Amazon. En 2022 ont été signalés plus de 1 130 accidents du travail, contre 482 en 2021. "Un chiffre qui augmentera en 2023, et qui sera encore loin de la vérité" argue Hélène.

Le "maquillage des accidents du travail", pratique institutionnalisée ?

"A Sevrey se met en place un système illégal, qui fait tout pour cacher des accidents du travail" révèle Arnaud. Ainsi, Brigitte est toujours "sous le choc", après qu'un manager l'a appelé "à la sortie des urgences pour lui demander de ne pas déclarer son accident du travail, et de poser des jours de récupérations pour se requinquer". Une pratique non conforme au code du travail.

Pour Hélène, "le mode opératoire d'Amazon a été différent". "J'étais au sol, avec un mal de dos pas possible" se souvient la manutentionnaire. "Mon manager m'a demandé de me relever, et a voulu me mettre sur un fauteuil roulant". Histoire de continuer le travail. En voulant faire passer sa sciatique en accident du travail, Hélène s'est ensuite heurté "à la stratégie de dédouanage d'Amazon". 

Ils ont demandé à la Sécurité sociale de faire une enquête sur mon accident. Ils ont émis des doutes sur le caractère professionnel de ma blessure. Alors que ce ne serait pas arrivé si nos outils de travail étaient adaptés. J'ai dû recueillir des témoignages de collègues. C'était usant. Et puis quand on arrive aux urgences, on n'a jamais de fiches de soin. Ça aussi, c'est problématique.

Hélène,

manutentionnaire à l'entrepôt Amazon de Sevrey

De son côté, l'entreprise réfute toute idée de "maquillage" et assure travailler selon des processus visant à assurer la déclaration correcte et précise des blessures ou maladies enregistrables, et suivre les exigences de déclaration des pays dans lesquels elle opère.

Faux, selon les salariés."Tous les accidents et arrêts de travail sont contestés", continue Hélène. "Et le pire, c'est que beaucoup acceptent de passer cela sous silence. Ils prennent un jour de repos et ne déclarent rien. Surtout les intérimaires, par peur de perdre leur emploi".

Autre pratique présumée du groupe Amazon, relatée par Arnaud, l'envoi de "médecin-conseils" au domicile des employés. "Des praticiens mandatés par l'entreprise viennent chez nous, nous auscultent, et nous disent : votre état ne justifie pas un arrêt de travail, retournez au boulot ".

Toutes ces manœuvres jouent également sur l'état psychologique des employés de l'entrepôt, en piteux état selon Hélène. "Notre taux d'absentéisme a toujours été élevé, mais là, on bat des records" observe-t-elle. "Il y aussi de plus en plus d'employés avec des restrictions médicales dans la boîte. Cela joue sur l'ambiance générale, et certains pètent des câbles".

Pour pallier cette situation "invivable", les différents syndicats de l'entreprise ont proposé plusieurs solutions : la création de fiches de postes, l'installation de tables de travail ajustables pour s'adapter aux poids des colis qui augmentent, l'achat de chariots élévateurs et de transpalettes plus modernes, etc.

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Demandes restées lettre morte. Contactée par France 3 Bourgogne, la direction du site n'a pas répondu à nos questions portant sur de possibles investissements, mais assure que la santé, la sécurité et le bien-être de ses salariés est la priorité absolue du groupe.  

"Cette réponse est indécente", soupire Arnaud. "Quand on voit les bénéfices que tapent Amazon, faire les choses dans les règles, ça ne leur coûterait pas grand-chose. Pour eux, on doit dégager du fric, et puis c'est tout".

La déclaration complète du groupe Amazon

"Nous prenons notre rôle et notre impact en tant qu’employeur très au sérieux. Nous offrons à nos plus de 20 000 salariés en France un environnement de travail sûr et moderne, avec des salaires compétitifs et d'excellents avantages sociaux. Un sondage indépendant réalisé par l’Ifop en 2023 révèle que plus de 8 salariés d’Amazon sur 10 recommanderaient à leurs proches de venir y travailler et s’y projettent dans les prochaines années. Des résultats supérieurs à la moyenne des salariés des secteurs public et privé en France".