"On vit dans un stress permanent" : en Bourgogne, l'inquiétude des piscinistes face à la sécheresse hivernale

Depuis plusieurs semaines, la France traverse une période de sécheresse hivernale historique. Depuis février, des arrêtés préfectoraux ont été pris dans certains départements pour restreindre la consommation d'eau. En Bourgogne, si pour l'instant, seule l'Yonne est concernée par ces mesures, la situation inquiète. Comme chez les professionnels de la piscine privée. Témoignages.

Vous l'aurez remarqué : depuis quelques jours, la pluie a fait son retour en Bourgogne. Après de longues semaines sans une goutte d'eau, ces précipitations viennent soulager les nappes phréatiques locales, insuffisamment remplies pour cette période de l'année.

Pouvoirs publics, agriculture, etc. De nombreux secteurs savourent la nouvelle. Mais un corps de métier qui ne nous vient pas tout de suite en tête peut aussi souffler : celui des piscinistes, les professionnels de la construction de piscine. 

140 000 piscines privées en Bourgogne Franche-Comté

En Bourgogne Franche-Comté, on compte 140 000 piscines privées (selon la Fédération des professionnels de la piscine). Dit autrement, 16,8 % des foyers de la région ont une piscine dans leur jardin. Le secteur, dynamique, est pourtant sous pression. La cause : en février, des arrêtés préfectoraux ont été pris dans cinq départements pour restreindre les prélèvements d'eau, impactant le remplissage des piscines.

Si ces restrictions ne concernent pour l'instant pas la Côte-d'Or, la confiance ne règne pas pour autant : "Lorsque la base de votre activité, c'est l'eau, bien sûr qu'il y a de l'inquiétude" confesse un pisciniste de Côte-d'Or, qui n'a pas souhaité que son nom et son entreprise figurent dans cet article. "On n'était pas prêt pour cette sécheresse hivernale", continue le professionnel. "Donc forcément, on est dans l'incertitude permanente, sans nouvelle des pouvoirs publics pour nous rassurer sur le long terme".

Chez nos clients, bien sûr qu'il y a du doute.  On ne peut pas leur en vouloir, ça ne sert à rien de creuser une piscine si dans deux semaines, il est interdit de la remplir

Elodie Armand,

assistante de direction chez Matiflor piscines, à Dijon

Cette inquiétude se propage également chez les clients selon Elodie Armand, assistante de direction chez Matiflor piscines, à Dijon : "Chez nos clients, bien sûr qu'il y a du doute.  On ne peut pas leur en vouloir, ça ne sert à rien de creuser une piscine si dans deux semaines, il est interdit de la remplir".

Si pour l'instant, aucun client n'a annulé de commande déjà actée, "un possible arrêté préfectoral, ici, on y pense tout le temps", avoue-t-elle. "Si ça arrive, soit on arrête l'activité, mais ce n'est pas une bonne idée car avec le réchauffement climatique, les gens auront besoin de points d'eau chez eux, soit on trouve de nouvelles manières de remplir les piscines".

Une demande en forte baisse après deux années post-Covid exceptionnelles

Si la sécheresse trotte dans les têtes, elle n'a pour l'instant aucune incidence sur le chiffre d'affaire des entreprises, déclare la majorité des personnes interrogées. Dans l'Yonne, un professionnel du secteur, qui n'a pas voulu être cité, l'assure : "chez nous, on est pas en crise. Les mairies signent toujours les demandes de travaux et les permis de construire". L'arrêté préfectoral publié le 10 mars 2023, plaçant l'Yonne en "vigilance sécheresse", devrait toutefois changer la donne.

Comme ses collègues, le pisciniste icaunais admet également une forte baisse des demandes : "de 2 400 demandes par an ces deux dernières années, on est passé à 600. Mais c'est tout à fait normal". 

Comment cela ? "On est simplement revenu aux chiffres d'avant Covid. Rien à voir avec la sécheresse" précise l'Icaunais. Et pas question pour lui de restreindre son activité pour économiser l'eau : "quand on prend déjà les fuites dans les canalisations des réseaux communaux, cela consomme 10 à 15 fois plus d'eau que les piscines".

C'est simple, s'il y a un gel des travaux de construction de bassin ou des interdictions de remplissage, on perd notre job

Olga Clément,

gérante du magasin Piscines et Spas du Mâconnais, à Varennes-lès-Mâcon

La situation est plus tendue en Saône-et-Loire. A Mâcon, ville limitrophe du département de l'Ain, un des cinq territoires touchés par les arrêtés, "les restrictions, on les a toujours en tête, on vit au jour le jour", évoque Olga Clément, du magasin Piscines et spas du Mâconnais, à Varennes-lès-Mâcon. "On est dans un stress permanent. On est seulement à 10 minutes de l'Ain, c'est tout proche. C'est très tendu. On se fait du souci car ici, on avait déjà l'interdiction de remplir les piscines jusqu'à mi-octobre".

Pour la pisciniste, "c'est la mort de la profession s'il y a des arrêtés dans les semaines à venir. Avec le contexte économique déjà difficile et l'inflation du prix de l'eau, ce serait le coup fatal. C'est simple, s'il y a un gel des travaux de construction de bassin ou des interdictions de remplissage, on perd notre job".

La fédération des professionnels de la piscine "inquiète"

Une situation qui inquiète Joëlle Pullinx, déléguée générale de la fédération des professionnels de la piscine : "bien sûr que ces restrictions sont une inquiétude. On se réunit d'ailleurs pour en parler et on regarde ce qu'il se passe dans chaque région. On essayer de travailler sur des solutions innovantes pour consommer moins d'eau".

Pour l'instance, le secteur des piscines est néanmoins mis en avant en période de sécheresse à cause de sa mauvaise image, selon elle non justifiée : "Vu notre consommation d'eau, on ne devrait pas se sentir menacé. Mais au plan local on n'est pas compris par les pouvoirs publics", dénonce Joëlle Pullinx. "Il faut le répéter, une piscine ne se remplit qu'une fois. Aujourd'hui, cela représente 39 m3 d'eau en moyenne. Au niveau national, les piscines ne représentent que 0,15 % de l'ensemble des usages en eau".

Si la fédération estime comprendre qu'en été, "il puisse y avoir des restrictions pendant quelques semaines", des arrêtés en février sont pour elles "des mesures beaucoup trop fortes". Le risque selon Joëlle Pullinx : "l'effondrement d'une filière composée de petites entreprises dynamiques, un maillage unique en Europe".

Comment améliorer la situation : en plus de l'innovation, la fédération des professionnels de la piscine avance un mot, "la pédagogie". "D'un côté, au niveau des pouvoirs publics et de l'opinion générale, où les personnes qui ont des piscines sont encore vues comme des privilégiés, alors que ce n'est plus une réalité, explique Joëlle Pullinx. "De l'autre, la pédagogie envers les personnes qui ont des piscines, pour leur apprendre à être plus responsable. Ne pas vider l'eau du bassin, faire de l'hivernage, bien recouvrir la piscine avec une bâche pour éviter l'évaporation, etc. Toutes ces petites choses avec un objectif : toujours gagner quelques md'eau".

Comment évoluera la situation ? Aucune indication n'a aujourd'hui été donnée par les préfectures de la région. En prenant en compte les conditions météorologiques et l'évolution des ressources en eau, la situation pourrait néanmoins évoluer dans les prochaines semaines.