Coronavirus : Patricia Boulak aide-soignante de l’Ehpad de Valdoie est décédée du Covid, sa famille veut porter plainte

Patricia Boulak travaillait comme aide-soignante depuis 31 ans à l'Ehpad de Valdoie. Elle est décédée du Covid-19. / © Droits réservés
Patricia Boulak travaillait comme aide-soignante depuis 31 ans à l'Ehpad de Valdoie. Elle est décédée du Covid-19. / © Droits réservés

Patricia Boulak salariée de l'Ehpad de la Rosemontoise à Valdoie (Territoire de Belfort) est morte vendredi 24 avril à l'hôpital de Trévenans. L'Ehpad dans lequel elle travaillait, a vu les morts se multiplier. Masques et blouses ont fait défaut au début de la crise.

Par Sophie Courageot

Elle s'appellait Patricia Boulak. Elle allait fêter ce samedi ses 53 ans. Elle était l'une des aide-soignantes à prendre soin des résidents de la Rosemontoise à Valdoie, près de Belfort.


31 ans de travail dans cet Ehpad du Territoire de Belfort


Patricia Boulak avait travaillé jusqu'au 22 mars où la fièvre, les courbatures, les maux de tête l'obligent à appeler son médecin. Quelques jours plus tard, le test de dépistage confirme qu'elle est infectée par le Covid-19. Elle est admise en réanimation à l'hôpital du Nord Franche-Comté le 31 mars. Elle y décède à 4 heures du matin vendredi 24 avril, emportée par le virus.

Patricia Boulak travaillait depuis 31 ans dans l'Ehpad de Valdoie, elle était très attachée à cette structure, ainsi qu’aux résidents. "Ma soeur, célibataire, a consacré toute sa vie à "ses papis et mamis" comme elle le disait... Elle  était entrée dans cet Ehpad pour faire un TUC à l’époque, elle avait passé son diplôme d’aide-soignante, elle a été veilleuse de nuit dans l’établissement le temps de faire sa formation » confie sa soeur Laurence Boulak, dévastée par sa mort. Cette Franc-Comtoise n’a pas pu revoir sa soeur depuis le 31 mars, jour de son entrée à l’hôpital de Trévenans.
 


La peine est immense, cela ne nous ramènera pas notre soeur, mais il faut que cela n’arrive pas à d’autres 


Le 19 mars, Patricia Boulak avait réalisé la toilette mortuaire d’une résidente morte du Covid-19. «Je lui ai demandé si elle était protégée. Elle m’a raconté qu’elle l’avait fait sans masque. Juste avec des gants et sa blouse. Parce qu’il fallait le faire. Ma soeur a fait son travail » estime Laurence Boulak qui envisage de déposer plainte le temps venu.
« La peine est immense, cela ne nous ramènera pas notre soeur, mais il faut que cela n’arrive pas à d’autres » estime-t-elle. « Ma soeur était diabétique, elle faisait partie des personnes fragiles, l’employeur a une obligation de protéger les salariés », pourquoi ne l’a-t-il pas fait ?

A La Rosemontoise, selon Laurence Boulak, deux salariées étaient déjà mi-mars diagnostiquées porteuses du Covid. « Si la direction savait, pourquoi n’a-t-elle pas protégé plus les personnels » s’interroge t-elle. «Il y avait un stock de masques dans l’établissement m'a-t-on dit. Insuffisant sans doute. A une collègue de ma soeur, on a dit qu’il ne fallait pas porter les masques pour ne pas affoler les résidents, et puis que les masques on ne savait même pas si cela était efficace ! ». « Il y a eu dans cet Ehpad un dysfonctionnement, un manque de matériel, il faut qu’on sache la vérité » lance la famille de l’aide-soignante décédée.

Dans cet Ehpad, le conjoint d’une salariée infectée par le Covid19 est décédé également. La soeur de Patricia Boulak espère que d’autres salariés déposeront plainte à leur tour, à travers qui sait un collectif.


L'humanité perd une perle


Chez ses collègues, l'émotion est vive. Patricia Boulak était surnommée affectueusement "Boubou".  "Une femme en or et une collègue extraordinaire, toujours le mot pour nous faire rire et ce visage souriant, nous l'emporterons à jamais devant nos yeux et dans notre coeur.  L'humanité perd une perle, nous la ferons vivre dans nos conversations, jamais nous ne l'oublierons" écrit l'un de ses collègues. "Quelle triste nouvelle, tu étais une très belle personne si dévouée pour ton travail et tes collègues, ton professionnalisme t'a emporté, je n'arrive pas à trouver mes mots... entre colère et douleur" ajoute une autre femme.

C'est Corinne Coudereau, maire de la commune qui a annoncé la triste nouvelle du décès de l'aide-soignante sur sa page Facebook rappellant que dans cet Ehpad, "les personnels de cet établissement ont été exposés au virus et contraints à s'occuper des résidents de cette maison de retraite sans équipement pour se protéger". Le 4 avril, l'élue avait dans un long message vidéo tiré la sonnette d'alarme sur la situation de cet Ehpad : "Dans cet EHPAD des hommes et des femmes meurent chaque jour dans le silence et l’indifférence des services publics en charge de leur protection. Comment me taire quand je reçois chaque jour des appels à l’aide de leurs personnels soignants qui vont travailler avec l’angoisse de savoir qui de leur résident va partir dans la journée ou dans la nuit..." disait-elle.
 



Dans cet Ehpad, ont eu lieu des dysfonctionnements dans la mise en place des équipements de protection



Dans cet Ehpad du Territoire de Belfort, 26 résidents sur 115 sont morts ces dernières semaines. L'établissement avait été placé le 6 avril sous administration provisoire par l'Agence régionale de santé de Bourgogne Franche-Comté et le conseil départemental du Territoire de Belfort.

Cette administration provisoire "pour deux mois reconductibles" devait "permettre à l'établissement de retrouver une gestion stable en cette période de crise liée au coronavirus", avait indiqué le conseil départemental.

Des contrôles des services de l'Etat avaient révélé début mars des dysfonctionnements dans la mise en place "des mesures de protection contre la pandémie", selon le département.

Sur fond de tensions entre le personnel et l'encadrement, la directrice générale de l'établissement a été suspendue de ses fonctions le 14 avril par le conseil d'administration de Servir tandis qu'une cellule d'urgence médico-sociale était mise en place, selon une source proche du dossier

Du personnel de la réserve sanitaire est également arrivé en renfort ces derniers jours pour soutenir l'équipe, a-t-on précisé de même source.


Le fils d'un résident a déjà déposé plainte


Sébastien Lévèque a perdu son père de 73 ans dans cet Ehpad. Il a porté plainte contre la direction générale de l’association Servir 90, responsable de l’établissement. Son père est décédé le 28 mars dernier. Dans des conditions qu’il juge inadmissibles. "J’ai su seulement 3 jours avant sa mort que mon père n’était pas bien. A ce moment là déjà il ne se nourrissait plus. J’ai demandé si c’était le Covid, mais je n'ai pas obtenu de réponse. J’ai porté plainte à la gendarmerie » confiait-il à France 3 Franche-Comté.


Un choc supplémentaire pour les familles des résidents


Geneviève Chovrelat, présidente du conseil de vie sociale a appris par voie de presse le décès de l’aide-soignante. « Pour les familles avec qui je suis en contact, ce décès est un choc supplémentaire. On est dans une litanie de morts qui n’en finit pas. Les personnels ont été malmenés. C’est trop ! » confie la représentante des familles. « Les familles sont très touchées et comprennent que les personnels ont payé de leur personne » ajoute-t-elle.


C'est le troisième décès d'un soignant du Covid-19 en Franche-Comté

La mort de Patricia Boulak, intervient au lendemain de celle du médecin urgentiste de Lons-Le-Saunier (Jura), le docteur Eric Loupiac. Le médecin de 60 ans est mort à Marseille où ses confrères tentaient de le sauver. Son épouse envisage de déposer plusieurs plaintes. Au mois de mars, Olivier Schneller, médecin généraliste de Haute-Saône est décédé lui aussi du Covid-19, à l'hôpital de Trévenans où il avait été admis.


 

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