ENQUÊTE. "On parle de vies humaines". Pourquoi les pompiers se sentent en danger

En France, un mouvement de grève secoue les sapeurs-pompiers depuis plusieurs semaines. Ils dénoncent un manque de protection et de suivi médical face, notamment, aux fumées toxiques. France 3 Franche-Comté a pu s'entretenir en longueur avec plusieurs d'entre eux.

C'est une profession qui n'a pas l'habitude de se plaindre. Non, un pompier se doit d'être fort. Courageux. Pourtant, depuis plusieurs semaines, un mal-être profond et un sentiment de colère traversent les rangs des sapeurs professionnels. Devant la menace des fumées toxiques dégagées lors des incendies, les syndicats dénoncent un manque de protection de travail et une mise à danger par leur hiérarchie.

Dans les casernes francs-comtoises, le constat est le même. France 3 Franche-Comté a ainsi, pendant plusieurs semaines, multiplié les entretiens avec des pompiers du Doubs et du Territoire de Belfort. La majorité de leurs propos trahissent une vive inquiétude. "Faut pas se mentir, chez nous on est à la ramasse" souffle ainsi Sébastien Boillot, sapeur-pompier professionnel dans le Territoire de Belfort et délégué du syndicat autonome, au Service départemental d'incendie et de secours (SDIS) 90.

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Depuis le 8 février dernier, son syndicat (majoritaire chez les pompiers français) a ainsi appelé à la grève, partout sur le territoire. Un seul mot d'ordre : "personne n'a le droit de jouer avec notre santé". Prévalence des cancers dans la profession, absorption d'un cocktail de gaz et fumées toxiques (dont les retardateurs de flammes) lors de chaque intervention causant des ravages sur le long terme, etc... Depuis plusieurs années, les dangers deviennent connus et documentés par plusieurs études scientifiques.

Dès 2020, la Direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises (DGSCGC) publiait même un guide de doctrine opérationnelle pour la "prévention des risques liés à la toxicité des fumées", détaillant des mesures à prendre avant, pendant et après l'incendie. Quatre ans plus tard, "c'est vrai que chez nous, on a vu apparaître plein de petites procédures qui améliorent un peu les choses" précise Sébastien Boillot, du SDIS 90. "Mais c'est insuffisant".

Les procédures ne sont pas à la hauteur des enjeux de santé.

Sébastien Boillot,

délégué du syndicat autonome au SDIS 90

Sébastien est pompier professionnel depuis une vingtaine d'années. Chez lui, comme chez la plupart de ses collègues interrogés, sommeille un vrai sentiment d'injustice. "On a l'impression d'être sous-protégé par notre hiérarchie et par l'Etat" assène-t-il. "J'ai choisi ce métier, avec les risques qui vont avec, que j'assume" complète Ferdinand*, lui aussi pompier au SDIS 90 depuis 20 ans. "Mais je ne peux pas accepter qu'on se fiche de nous. Un exemple : le modèle de cagoule que j'ai actuellement n'a pas changé depuis mon entrée en fonction, ça veut tout dire".

"Certains collègues sont plus protégés que d'autres"

Comment expliquer cette situation ? Sur le terrain, la mise en application de la doctrine de 2020 n'est ainsi pas uniforme dans tous les SDIS français. "Chaque SDIS est géré à la fois par l'Etat pour les opérations, et par le conseil départemental pour tout ce qui est organisation, donc l'équipement. C'est le département qui fixe le budget de son SDIS avec notre hiérarchie" reprend Sébastien Boillot. "Mais bien sûr, chaque budget est différent selon les territoires, où l'importance accordée à notre sécurité par les élus varie. Ce qui fait que certains collègues sont plus protégés que d'autres".

France 3 Franche-Comté a donc contacté les directions des SDIS 90 (Territoire de Belfort) et 25 (Doubs). "Nos sapeurs sont confrontés à plus de 200 substances toxiques quand ils interviennent en incendie, on le sait" explique le commandant Olivier Deschamps, chef de la compagnie urbaine des pompiers de Besançon. "On a mis en place plusieurs choses qui suivent la doctrine de 2020".

Et l'officier de citer plusieurs mesures de protections prises ces derniers années : port d'appareil respiratoire isolant (ARI) sur les incendies, procédures de nettoyage et d'échange des tenues souillées directement sur le terrain, douches obligatoires après interventions, présence d'un "officier sécurité" sur les opérations d'envergure, kits de nettoyage des camions... Son homologue du SDIS 90, le colonel Stéphane Berrez, assure être "très attaché à la santé de ses hommes", et énumère de son côté les mêmes améliorations que son collègue doubiste.

Des procédures trop légères ?

Tout va donc bien, dans le meilleur des mondes ? "Tout ça, c'est beau sur le papier, mais on a du mal à le mettre en place sur le terrain" jure Sébastien Boillot. "Nous n'avons reçu aucune formation, et la hiérarchie n'a rien mis en place pour veiller à la bonne application de ces mesures". 

Si les ARI sont bien portés depuis plusieurs années, "ce sont des dispositifs pesants" explique Ferdinand*. "Pour les phases de déblais, les feux de forêts ou la transmission des consignes, on est obligé de l'enlever et on nous donne à la place des masques FFP3, en plus de nos cagoules. Et là, les toxiques rentrent". De fait, lors d'intervention pour un incendie, les pompiers respirent de nombreux gaz toxiques, des hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), dont le benzo(a)pyrène cancérigène, des dioxines et furianes et souvent, des fibres d'amiante.

De retour à la caserne, on se mouche noir.

Ferdinand*,

sapeur-pompier professionnel au SDIS 90

Dans le Doubs, Alexandre Aguie, président du syndicat autonome du SDIS 25, tient lui aussi à minorer les effets des mesures de protection anti-fumées. "C'est vrai que certains camions sont équipés d’une petite douche pour nettoyer les tenues" concède-t-il. "Mais cela reste non obligatoire et on ne s'en sert que pour les grosses opérations. Pareil pour l'échange des vêtements, c'est le chef d'opérations qui décide cela, et seulement lors des gros feux". Et le sapeur de rajouter : "quant à l'officier sécurité, je ne l'ai jamais vu sur le terrain".

Ferdinand*, du SDIS 90, pointe lui du doigt le système de renouvellement des tenues. "Quand nos tenues de feu sont souillées, c'est vrai qu'on peut en avoir une nouvelle, grâce à un camion qui arrive directement sur place" explique-t-il. "Mais on n'a pas assez d'argent pour faire de vrais stocks, donc on se retrouve avec des tenues trop grandes, ou déjà usées. C'est dangereux, car on peut être amené à repartir en intervention avec".

Les "petits feux" plus dangereux sur le long terme

Dans les deux départements, ces protocoles de nettoyage et de changement de tenue ne s'appliquent de plus pas aux "petits feux", comprenez ceux de voitures ou de poubelles. Ces derniers sont pourtant les plus fréquents, et dégagent des "fumées toxiques qui s'imprègnent tout autant dans les vêtements" insiste Ferdinand*. Résultat, "on rentre dans les camions avec nos tenues sales, ce qui le contamine pour les mecs qui vont prendre le volant après nous" déplore-t-il.

On pue le plastique et lorsqu'on empoigne nos vestes, elles sont noires. Mais bon, on n'a pas de change dans ces cas-là.

Ferdinand*,

sapeur-pompier au SDIS 90

Autre difficulté, la disposition des casernes. "Elles ne sont plus adaptées à notre époque" peste Sébastien Boillot. "Certains vestiaires restent à côté de salles communes, donc on emmène les saletés avec nous". Le SDIS 90 se défend en pointant du doigt l'installation d'armoires spéciales pour les tenues de feu. "Certaines casernes en ont, oui" reprend Sébastien Boillot. "Mais dans la même salle, on a les tenues des pompiers volontaires, qui elles sont à l'air libre, même souillées. Donc quand on entre, ça pue toujours la fumée, qu'on respire forcément".

Le problème, c'est l'argent ! Il suffirait d'accepter d'investir dans notre sécurité. Refaire les casernes, former les agents correctement, leur fournir de meilleurs équipements, car on sait qu'ils existent dans d'autres pays. Mais rien n'est fait. Et c'est grave.

Sébastien Boillot,

Délégué du syndicat autonome au SDIS 90

"Il y a des techniques de décontamination plus performantes qui existent, des cagoules plus protectrices, mais avec l’argent, ça bloque" détaille David Camus, représentant Bourgogne-Franche-Comté du syndicat autonome des sapeurs-pompier. "On pousse, on pousse, mais on nous dit : on a pas le budget. Mais on parle là de vie humaine ! On peut entendre qu’il y ait des limites de budget, mais on pourrait faire des plans sur plusieurs années, changer le rythme de travail pour limiter notre exposition. Mais pour ça, il faudrait embaucher du monde, donc ça coûte aussi".

Protection des pompiers : une "grande hypocrisie"

Un constat qui laisse un goût amer dans la bouche des professionnels. "On est sur une grande hypocrisie" lâche Alexandre Aguie. "On fonctionne comme une entreprise lambda sauf que nous, on coûte de l’argent et on n'en rapporte pas ! Nos chefs cherchent donc à atténuer les coûts à tout prix pour plaire aux départements, qui veut lui aussi faire des économies. Le politique entre là-dedans, et nous, on est au milieu".

"L'Etat donne des consignes, que les départements décident d'appliquer ou non" résume David Camus. "Quand nous, syndicats, on se plaint, le département dit qu'il n'a pas d'argent et rejette la faute sur l’Etat. Et vice-versa. On est au milieu des combines politiques, notre santé devient politisée. Ce n'est pas la priorité de ceux qui nous commandent".

Pour les SDIS, chaque pompier doit "s'auto-responsabiliser"

Les directions des SDIS tentent de nuancer. "Sur la sécurité, on peut toujours faire mieux" explique le colonel Berrez. "Mais on est tenu par un budget. Et les pompiers doivent aussi s'auto-responsabiliser". Même son de cloche au SDIS 25. "C'est vrai que pour l'instant, certaines mesures sont testées seulement dans certaines casernes. Mais chaque pompier doit aussi améliorer sa protection individuelle" ajoute le commandant Deschamps. "On va s’améliorer de notre côté, mais il faut aussi que les gars y mettent du leur". 

On manque de bras. La multiplicité des missions fait qu’on n'a pas le temps de se nettoyer comme il faut. Ni nous, ni nos véhicules. Parfois, on part dans les ambulances, on pue encore la fumée.

Sébastien Boillot,

Délégué du syndicat autonome au SDIS 90

Un argument qui ne passe pas chez Sébastien Boillot, du SDIS 90. "C'est vrai, pour certains collègues, nettoyer les tenues sur les lieux de l'intervention, c'est une contrainte, car c'est quelque chose qu'ils ne faisaient pas en début de carrière" explique-t-il. "Mais c'est trop facile de se justifier comme cela. Pour qu'ils aient conscience des risques, il aurait fallu les leur expliquer. Hors, il n'y a aucun suivi là-dessus ! En visite médicale, on ne nous fait pas de tests spéciaux pour détecter de possibles cancers liés aux fumées".

Le tabou du cancer

Cancer. Ça y est, le mot est lâché. En France, un seul est reconnu comme maladie professionnelle chez les pompiers, celui du nasopharynx. Contre 28 aux USA. Un non-sens pour les sapeurs. "Moi, je suis rentré chez les pompiers en 2005" explique Sébastien Boillot. "Sur tous mes collègues qui sont aujourd'hui partis à la retraite, on en a déjà enterré la moitié et le reste n’est pas en forme".

Récemment, l'émission Vert de rage a également présenté une étude scientifique. Ses conclusions sont glaçantes : 4 % des pompiers français seraient victimes de cancers dus aux polluants. Soit 2 200 sur 50 000. Un nombre bien supérieur à la moyenne nationale. Pourtant, la profession n'est pas classée comme profession à risques. Et les pompiers ne bénéficient d'aucune traçabilité de leur exposition aux fumées toxiques. 

"Aux visites médicales, on ne nous pose pas de questions là-dessus" renchérit Ferdinand. "On ne fait pas analyser notre sang, ni notre urine. J'ai participé à un feu en 2021. Des heures d'interventions, avec une panne d'ARI. Aucun protocole n'a été mis en place pour savoir si on allait bien" Au SDIS 90, un groupe de travail avait pourtant été monté dès 2019 sur la santé des pompiers pour travailler, entre autres, sur un suivi post-interventions. Malheureusement, celui-ci a été abandonné en 2021, lors d'un changement de direction. "Ce n'était clairement pas la priorité" nous a indiqué un des membres de cette ancienne commission, toujours en poste actuellement, qui a souhaité rester anonyme.

Alexandre Aguie, du SDIS 25, fait part de son fatalisme. "Les conséquences de la traçabilité seraient forcément l'ajout de nouvelles maladies professionnelles. C'est ouvrir la boîte de Pandore pour nos directions" annonce-t-il. "Vu le nombre de pompiers ou d'anciens pompiers touchés par le cancer, il faudra des suivis, des remboursements, des prises en charge : ça va leur coûter très cher. Donc je pense qu'il n'y aura pas de grands changements".

Le jour où les personnes aux commandes seront plus soucieuses de la santé des pompiers plutôt que de l'état des engins d'interventions, ça changera. On n'est même pas reconnu comme métier à risque, donc bon...

Alexandre Aguie,

président du syndicat autonome du SDIS 25

Alors que les hiérarchies demandent "du temps" pour parfaire leurs mesures, les pompiers n'en ont plus à disposition. "On ne peut pas laisser des gens, à 50 -55 ans, complètement cassés, dont la plupart ne profitent pas de leur retraite" reprend Ferdinand*, pompier au SDIS 90. "Alors, on fait bouger les choses". En plus de cette grève lancée par le syndicat autonome, le syndicat CGT des SDIS a porté plainte contre X le 1er décembre 2023, pour "mise en danger de la vie d’autrui".

"On veut juste que nos employeurs investissent sur notre santé et ferment les yeux sur les dépenses pour penser à nos vies, qu'on met en jeu sur le terrain" alerte David Camus. "Mais pour nous, la génération qui portons cela, qui combattons, c'est déjà trop tard. On est déjà bien impacté par les fumées. On pense aux générations futures de sapeurs".

Changer l'image des pompiers auprès du grand public

Pour avancer dans cette lutte, les syndicats de pompiers entendent se faire entendre du grand public et du monde politique. "Il faut sortir de l’image du beau camion rouge et du pompier héros, le visage plein de suie" souligne Alexandre Aguie. "La société nous apprend à voir les pompiers d'une certaine manière. Même nous, cela nous attire, cette image de sauveur. Mais derrière cela, tout n'est pas rose. Il faut que les gens s'en rendent compte".

Les SDIS font le minimum pour ne pas être inquiétés judiciairement. Tant que nos responsables ne seront pas sanctionnés, ils n'auront aucun intérêt à investir dans notre protection. Ils font de la pure gestion d’entreprise.

Alexandre Aguie,

président du syndicat autonome au SDIS 25

Interrogé à l'Assemblée nationale en novembre 2023, le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin a avoué que le gouvernement était "en retard s'agissant de la récolte des données" chez les sapeurs-pompiers. Il a indiqué avoir lancé une enquête épidémiologique sur les risques du métier, qui pourrait conduire à un élargissement de la liste des maladies professionnelles.

Une avancée majeure. Les résultats de cette étude cruciale, eux, ne seront connus que fin 2024. Pas de changement jusque-là. Pareillement, des nouveaux prototypes de cagoules, plus protectrices, ont été développées en 2021 (60 euros l'unité) par la DGSCGC. À ce jour, elles ne sont toujours pas disponibles. "D'ici là, des collègues continueront à mourir" conclut Ferdinand*. "Et pourquoi ? Car ils ont seulement fait leur travail".

*le prénom a été modifié à la demande de l'intéressé, qui a voulu rester anonyme