Salon de l'agriculture 2023. À quoi pourrait ressembler la Bretagne sans ses vaches ?

Pour produire du lait, il n’y a guère de choix, il faut traire les vaches, 365 jours par an, matin et soir. Face à la charge de travail et au manque de revenus, de plus en plus de producteurs laitiers jettent l’éponge. En 10 ans, la Bretagne a perdu un quart de ses élevages. Une disparition qui pourrait avoir de lourdes conséquences, pour notre économie, notre emploi et même nos paysages.

Comme de nombreux éleveurs, Sébastien Picquet a décidé d’arrêter la production laitière. "Trop de travail, trop de pression pour trop peu de revenus."

En 2016, Il a démonté sa salle de traite et vendu ses vaches. La mort dans l’âme. 

Quand la dernière vache est montée dans le dernier camion, ça prend aux tripes, ça fait vraiment mal

Sébastien Picquet

L'ancienne salle de traite de Sébastien n'est plus qu'un immense trou vide. 

La décision a été difficile à prendre. Les yeux de l’éleveur s’embuent un instant. "On a passé des moments durs, il y a eu des nuits blanches." Elle a été encore plus dure à faire accepter. Les vaches et la ferme ont fait vivre les grands-parents et les parents de Sébastien. 

Le fait d’arrêter, de voir les bêtes partir, je crois que quand on me mettra dans mon cercueil, j’y penserai encore

Jean-Claude Picquet, père de Sébastien

"Le fait d’arrêter, de voir les bêtes partir, je crois que quand on me mettra dans mon cercueil, j’y penserai encore", lâche Jean-Claude, son père. "Le problème, c’est le prix, quand le lait quittait la cour de la ferme à 27 centimes et qu’on le retrouvait dans les magasins beaucoup plus cher… il aurait suffi de quelques centimes. Et les vaches seraient encore là. "


L’horloge de la cuisine fait entendre son coucou. Sébastien se lève, il est temps d’aller travailler ses terres. Il vit aujourd’hui de ses cultures, du blé, du maïs," c’est du boulot, mais on sait pourquoi on travaille, on a un revenu", explique-t-il. 

"Le problème de l’élevage, c’est qu’on est le seul métier qui ne fixe pas ses prix. Quand le marchand vient à la ferme pour chercher un petit veau, c’est lui qui dicte le prix, c’est pas nous, et pour le lait, c’est pareil ! "

Des changements dans nos assiettes 

Avant de grimper sur son tracteur, il s’interroge. " Demain, quand les produits viendront de l’étranger, on mangera peut-être de la viande aux hormones, on boira du lait sans savoir d’où il vient."

En 2015, on comptait 771 908 vaches laitières en Bretagne. En 2020, elles n’étaient plus que 748 270. 23 638 vaches en moins en l’espace de 5 ans, c’est une baisse de 3%.

Des milliers de litres de lait en moins. À l’heure où la question de la souveraineté alimentaire préoccupe, Sébastien ne comprend pas que les choses ne bougent pas davantage. 

Des modifications dans notre économie

Après le départ de ses vaches, il sortait régulièrement son téléphone de sa poche pour vérifier qu’il marchait toujours. "Quand on fait du lait, on reçoit les visites et les appels réguliers du laitier, du vétérinaire, du marchand d’aliments, raconte-t-il, soudain, il n’y avait plus rien, j’étais tout seul dans la cour à ruminer ma colère."

Un éleveur fait vivre en moyenne sept personnes. Du constructeur d’étables, au vendeur de tracteur. Du chauffeur du camion de lait aux salariés de l’agroalimentaire qui transforment l’or blanc en yaourts, en beurre ou en fromage. "Si demain, le nombre de vaches diminue, cela aura forcément des répercussions sur l’emploi", avertit Sébastien. 

De moins en moins d'exploitations

En 2020, en moyenne, les exploitations bretonnes disposent de 62 hectares de terre. Pour dégager un revenu satisfaisant avec les seules céréales, il faut entre 150 à 200 hectares. 

Un scénario catastrophe où il n’y aurait plus du tout d’élevage en Bretagne n’est évidemment pas envisagé, mais si l’on devait diviser la surface agricole utile bretonne, 1 624 200 hectares par 200, cela ne laisserait la place qu’à 8 121 fermes. Elles sont 26 000 aujourd'hui.  

Depuis des années, les syndicats agricoles affichent le slogan sur tous les murs, "des voisins plutôt que des hectares". Force est de constater qu’il n’a guère été appliqué. Dans les années 1970, il y avait 250 000 exploitations laitières en France. Il en restait 120 000 au début des années 2000. 52 000 en 2019. 

Au cours des mêmes vingt dernières années, la taille des troupeaux a été multipliée par deux. 

Dans la commune de Sébastien, en 1957, à l’époque de ses parents et de ses grands-parents, il y avait 167 fermes à Yvignac la Tour, il n’y en a plus que 16. 

"Moins il y aura d’agriculteurs, moins il y aura de vie dans les petites communes, moins il y aura d’élèves dans les écoles, etc etc", prévient Edwige Kerboriou, vice-présidente de la Chambre d’agriculture de Bretagne. "Certains secteurs pourraient se désertifier.

La Chambre d’agriculture a travaillé à l’élaboration de plusieurs scénarii pour imaginer l’avenir de la production en Bretagne. Dans l’un d’eux, la région se "végétalise", l'élevage cède sa place aux cultures. 

Adieu haies, arbres, bocage ? 

"Si demain, il y a moins de vaches, il n’y aura plus besoin de prairies pour les nourrir, analyse l’élue. À la place, on verra sans doute pousser du blé ou du maïs et il faudra dire adieu aux petites parcelles dans lesquelles les tracteurs ne peuvent pas manœuvrer… dire aussi au revoir aux talus, aux haies, aux chênes ou aux noisetiers au milieu des prés qui faisaient de l’ombre pour la sieste des vaches mais qui empêcheront également les tracteurs d’aller à leur rythme."

 "Et alors, sans haies, sans arbres, invite à réfléchir Edwige Kerboriou, que deviendront les insectes, les oiseaux, les petits rongeurs ? "

Aussitôt elle poursuit, "ce n'est pas tout, si notre paysage se modifie, le sol pourrait bien se transformer. Dans le modèle agricole breton, depuis des décennies, les plantes nourrissent les bêtes et les déjections des animaux enrichissent les plantes et leur permettent de grandir. Avec moins de vaches, on aura moins de fumier et la terre des champs pourrait bientôt souffrir."

"L’élevage breton c’est tout un système résume l’agricultrice, c’est un peu comme les dominos, s’il y en a un qui tombe, tout peut dégringoler ! Il faut faire attention. "

"Il faudra toujours des éleveurs pour nourrir les gens"

Chaque fois qu’il passait devant son étable vide, le cœur de Sébastien Picquet se serrait. Il y a quelques mois, il a repris des vaches, des races à viande cette fois. "D’avoir des bêtes comme ça, ça redonne le sourire, confie-t-il. Ça donne envie de se lever le matin pour aller les voir, les soigner, c’est la vie."


Le jeune agriculteur est sorti des moments durs, il se veut maintenant optimiste et l’affirme aussi fort qu'il l'espère, "il faudra toujours des agriculteurs pour nourrir les gens".