"On ne va pas lutter contre la mer", 40.000 logements bretons menacés par l'érosion d'ici 2100

Selon une étude, plus de 40.000 logements seront menacés par l'érosion et le recul du trait de côte d'ici 2100. Pour adapter leur politique d'urbanisme, 113 communes bretonnes cartographient actuellement leur littoral.

Un fort coup de vent et des coefficients de marées importants. À Guissény, dans le Nord Finistère, les vagues n'ont pas épargné la dune de la plage du Vougo en ce début de semaine. À tel point que les roches affleurent sous le sable. 

"On voit qu'il y a des paquets de sable et de végétation qui ont glissé, observe Nicolas Loncle, chargé de mission pour le site Natura 2000 de Guissény. Normalement, la dune a un profil en pente douce et là, on est quasiment sur une falaise de sable. On n'avait pas vu cela depuis plusieurs années." 

Une dune, ça s'érode l'hiver et puis pendant l'été, elle se rengraisse

Nicolas Loncle

Chargé de mission pour le site Natura 2000 de Guissény

L'érosion fait partie du cycle naturel de la dune, selon Nicolas Loncle. "Une dune, ça s'érode l'hiver et puis pendant l'été, elle se rengraisse : le sable qui est parti de la dune et est allé sur la plage va être ramené avec le vent, avec la mer."

Mais cette fois-ci, il faudra sûrement plusieurs cycles pour voir la dune reprendre de l'embonpoint. "Et il faut espérer qu'on n'ait pas un autre évènement comme ça l'hiver prochain" alerte le chargé de mission Natura 2000. 

Si Nicolas Loncle connaît bien les ondulations de cette dune, c'est parce qu'elle est l'une des plus étudiées de France. Et le constat est clair : la dune recule. 

De l'autre côté de la plage, Serge Suanez brandit une sorte de longue baguette surmontée d'un appareil de mesure. C'est ce qui lui permet de réaliser chaque mois les profils de la côte. "On a un jeu de données qui est assez conséquent, qui couvre les 20 dernières années avec une très haute fréquence d’observation" explique-t-il.

Serge Suanez est géomorphologue à l'Université de Bretagne occidentale (UBO), une discipline qui étudie la forme des paysages et leur évolution pour expliquer leur évolution. "Ici, on suit l’évolution de la dune et de la plage puisque les deux systèmes fonctionnent de paire" précise le chercheur.

On enregistre en moyenne 70 cm de recul par an

Serges Suanez

Géomorphologue à l'Université de Bretagne occidentale (UBO)

"On n’est pas sur des reculs extraordinaires, rassure Serge Suanez qui se dit optimiste. On enregistre en moyenne 70 cm de recul par an." "Sur la partie ouest de la plage, on a même plutôt une progression de la dune : après la dernière tempête, on a eu zéro érosion dans cette zone", ajoute Nicolas Loncle.

"Cela laisse largement le temps aux élus d’anticiper une politique de gestion, notamment en matière d’urbanisation derrière la dune" conclut le géomorphologue de l'UBO. 

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Si Guissény a 20 ans d'avance sur le sujet, pour les autres communes exposées au recul du trait de côte, il y a urgence à préparer l'avenir. C'est le Centre d'études et d'expertises sur les risques, l'environnement, la mobilité et l'aménagement (Cerema) qui l'affirme.

40.000 logements bretons menacés d'ici 2100

Dans une étude publiée début avril 2024, le Cerema a dressé des scénarios à horizon 2028, 2050 et 2100 afin de mesurer, pour la première fois, l'ensemble de l'impact potentiel du recul du trait de côte sur les activités humaines.

Si en Bretagne, d'ici 2028, moins d'une quarantaine de bâtiments seront exposés au recul du trait de côte, en 2050, près de 700 logements - dont 219 résidences principales et 323 résidences secondaires - et 59 locaux d'activités pourraient être concernés.

Dans le Sud Finistère, à Treffiagat, protégées par une dune qui s'amincit à chaque tempête, sept maisons sont ainsi menacées de submersion à très court terme.

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À horizon 2100, le chiffre grimpe à plus de 40.000 logements - dont près de 24.000 résidences principales et 12.000 résidences secondaires - et près de 15.000 locaux d'activités. 

Un tiers des communes menacées situées en Bretagne 

Mais depuis la promulgation de la loi climat et résilience du 22 août 2021, les communes les plus exposées sont accompagnées par des organismes comme le Cerema ou des collectivités, pour réaliser une cartographie d’évolution du trait de côte à court (zéro à trente ans) et long (trente à cent ans) termes. Plus d'un tiers (114) est situé en Bretagne. 

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Dans le Finistère, Plounéour-Brignogan-Plages, dont le phare de Pontusval est menacé par l'érosion de la côte, intégrera d'ici quelques semaines cette fameuse liste. "Cela nous permet de disposer d’un bureau d’études, de fonds pour financer ces études et d’avoir des résultats pour analyser un peu mieux la situation" souligne Pierre Abautret, maire délégué de Brignogan.

On ne va pas lutter contre la mer, on n'aura jamais raison

Paul Gac

Elu à la mairie de Plounéour-Brignogan-plages

Des études qui permettent de préparer l'avenir, mais pas de faire des miracles. "La collectivité a pris la décision de laisser faire, indique Paul Gac, élu à la mairie de Plounéour-Brignogan-plages. De toute façon, on ne va pas lutter contre la mer, on n'aura jamais raison et ça serait une opération à fonds perdu. La seule chose qu'on peut faire, c’est d’entretenir les dunes. En en prenant soin, on retarde le recul du trait de côte."

Un escalier mobile pour suivre la dune

À Guissény, l'escalier en bois qui mène les visiteurs de la dune à la plage peut ainsi être déplacé si la dune s'érode. 

"Cet ouvrage permet aussi de faire en sorte que la fréquentation n'accentue pas l'érosion générée par la mer, indique Nicolas Loncle, le chargé de mission Natura 2000. Car tous les petits chemins créés par les visiteurs peuvent contribuer à accentuer cette érosion."

Ces connaissances ont aussi orienté les choix d'opérations plus lourdes comme le transfert de sable pour renforcer la dune.  

Il faut préparer les esprits au changement

Andrew Lincoln

Adjoint à la mairie de Plouguerneau

Au-delà de la protection, c'est tout le plan d'urbanisme qui doit être repensé ."Autrefois, on construisait facilement des murs et des enrochements, indique Andrew Lincoln, adjoint à la mairie de Plouguerneau dans le Finistère. On va maintenir ce qu'il y a déjà en place, mais aujourd'hui, on dit qu'il faut éviter toute nouvelle construction dans des zones qui sont susceptibles de connaître de l'érosion. Il faut surtout préparer les esprits au changement." 

Des PLU restrictifs ?

En février dernier, le Conseil régional de Bretagne avait ainsi adopté un document d'orientation pour adapter les secteurs littoraux à l'érosion. Objectif : aider les collectivités et communes concernées à imaginer leurs politiques locales d'aménagement et d'urbanisme en fonction des études sur l'élévation du niveau de la mer et des risques de submersion. 

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"La Région apporte une aide d'ingénierie, de compétences et on demande aux communes de rechercher des solutions locales" adaptées à la configuration des lieux, expliquait Daniel Cueff, vice-président Mer et Littoral à la Région Bretagne.

La Région incite aussi les communes à intégrer les projections dans leur Plan local d'urbanisme (PLU) avec un règlement "très restrictif" : tout en favorisant la concertation avec les habitants, elles pourraient également "préempter des biens dans la zone d'érosion à 30 ans".

(Avec Julien Le Bot)