A Rennes, Mikaël a fait le pari de vivre de l'agriculture urbaine

A Rennes, Mikaël Hardy a prouvé qu’un paysan peut vivre dignement en exploitant une petite parcelle sans emprunt et sans subvention. La sienne mesure un demi-hectare et il en tire deux SMIC. Son secret : tout travailler à la main pour éviter le coût de la mécanisation.

Ces micro-fermes urbaines produisent au plus près des consommateurs. Elles amènent aussi les citadins à s'interroger sur leurs habitudes de consommation.
Ces micro-fermes urbaines produisent au plus près des consommateurs. Elles amènent aussi les citadins à s'interroger sur leurs habitudes de consommation. © Catherine Deunf-France Télévisions

Eviter la mécanisation, tout travailler à la main, à hauteur d’homme. C’est le choix de Mikaël Hardy à Rennes. Dès la première rencontre, le ton enjoué de sa voix traduit la passion qui l’a guidé dans son projet complètement fou.

C’est que Mikaël s’attaquait à gros, ou plutôt à tout petit. Il avait à cœur de démontrer la possibilité de vivre dignement de son métier de paysan sur une toute petite surface agricole. Une gageure sur cette terre bretonne, plus habituée à l’agriculture intensive sur de grandes surfaces.

Un demi terrain de foot pour vivre

Fils de producteurs laitiers à Saint-Aubin-du-Cormier à une trentaine de kilomètres de Rennes, Mikaël Hardy a beaucoup aidé sur l'exploitation. Le monde agricole, il connaît. Mais il choisit dans un premier temps de devenir naturaliste, en Camargue, entre autres. Et puis un jour, il décide de revenir à l'agriculture. 

J'en avais marre de donner des conseils aux autres. Je me suis dit que j'allais les mettre en œuvre moi-même.

Mikaël Hardy

Mais hors de question de s'installer à la campagne. Mikaël souhaite créer du lien entre les villes et les campagnes. Il convainc la ville de Rennes de lui prêter un de ses terrains laissé en friche. En 2016, un lopin de terre de 5000 m² lui est attribué sur le site de la Prévalaye à l’ouest de Rennes.

"5000 m², c’est un demi-hectare, la moitié d’un terrain de foot, sourit le paysan. J’aime bien rappeler cette référence." Pour réussir son pari, ce grand gaillard au regard bleu a tout misé sur l’huile de coude.

Une petite ferme d’un demi hectare, c’est humain de la travailler à la main pour une personne.

Mikaël Hardy

Et de poursuivre : "En revanche, travailler 4 ha à la main, ce n’est pas possible donc le maraîcher devra acheter un tracteur. Ça coûte 20 000 € à peu près. Ensuite il faut payer la mécanique, l’essence. Ce sont des charges supplémentaires. Sans compter qu’avec un tracteur, on ne peut pas travailler tous les recoins. Il faut compter le passage des roues, des outils…"

"Sur 1 m² avec un tracteur on fait deux rangs de légumes, moi à la main j’en fais sept"

Mikaël a mûrement réfléchi sa stratégie basée sur la permaculture : "Sur 1 m² avec un tracteur on fait deux rangs de légumes. A la main j’en fais sept. Pour moi l’idéal, c’est 3000 m² à la main pour 2 personnes. Chacun en retire un SMIC."

Les travaux de la ferme expérimentale du Bec Hellouin en Normandie vont encore plus loin, affirmant que 1000 m² suffisent pour dégager un SMIC.


Ni emprunt, ni subvention

Quand Mikaël Hardy a récupéré la parcelle, c’était une friche. Il fallait donc la remettre en état, amender le sol… Impossible d’en tirer un revenu lui permettant de subvenir à ses besoins dans les premières années.

Pour ne pas avoir recours à un emprunt ou à des subventions, Mikaël a dans les premiers temps continué à enseigner. En parallèle, il poursuivait son rêve de rendre ce terrain rentable.

"La première année, je n’ai vendu que des plantes sauvages : pissenlits, orties pour faire des soupes. Ça m’a permis d’acheter une première serre dans laquelle j’ai fait pousser des plants que j’ai vendus aux particuliers." 

Grâce à ses bénéfices, le paysan horticulteur a acheté une deuxième serre. La machine était lancée. Perma G’Rennes était née et prouvait sa viabilité en autonomie complète.


Une remorque de vélo qui se transforme en étal de marché

Aujourd’hui, ce pionnier vend des plants, des graines et sa production de légumes en paniers ou sur les marchés de Rennes. Pour se rendre sur les marchés, là encore, Mikaël bannit les engins à moteur. C’est donc à vélo qu'il parcourt les trois kilomètres.

"En camion, je perdais du temps à cause des bouchons. A vélo je mets un quart d’heure." La coopérative de livraison à vélo Toutenvélo lui a même fabriqué une remorque qui se transforme en étal. "C’est plein de petits trucs, il faut s’adapter à l’agriculture urbaine", s’amuse Mikael.

Des prairies convoitées par l'équipe de foot du Stade Rennais

Son expérience a fait ses preuves. Mikaël vend 30 paniers de légumes par semaine. 50 personnes sont inscrites sur la liste d’attente, pour s’abonner à ses paniers de produits frais. 

Il souhaiterait embaucher, mais se heurte à un problème majeur : les terres qu’il cultive appartiennent à la Ville de Rennes, comme 80% des 450 ha de la Prévalaye. Et c’est sur ce site qu’est implantée l’équipe de football professionnelle, le Stade Rennais.

Elle aussi lorgne sur ces prairies pour agrandir son centre d’entraînement. Une extension qui fait polémique depuis plusieurs mois dans la capitale bretonne.

Mikaël Hardy attend donc d’être certain de la pérennité de son installation avant de salarier quelqu’un.

Il faut produire au plus près des pôles de consommation

Du côté de la mairie, les élus se veulent pourtant rassurants. Ludovic Brossard, conseiller à l’agriculture urbaine et à l’alimentation durable le martèle : "L'alimentation, c’est un quart des gaz à effet de serre sur Rennes Métropole. Donc pour diminuer cette empreinte carbone, il faut produire autrement et au plus près des pôles de consommation." 

La pression immobilière

Pour cela, la métropole rennaise envisage une ceinture verte qui fournirait une partie des produits frais à ses 452 000 habitants.

La ceinture verte autour de Rennes. Les terrains agricoles y figurent en blanc. Si l'élevage laissait des terres au profit du maraîchage, les habitants de la métropole pourraient se procurer des fruits et légumes en circuit court.
La ceinture verte autour de Rennes. Les terrains agricoles y figurent en blanc. Si l'élevage laissait des terres au profit du maraîchage, les habitants de la métropole pourraient se procurer des fruits et légumes en circuit court. © AUDIAR (Agence d'urbanisme de Rennes)

Un changement de paradigme dans cette métropole de 43 communes qui ne cesse d’attirer de nouveaux habitants. L’INSEE (Institut national de la statistique et des études économiques) y prévoit l’arrivée de 100 000 nouveaux habitants dans les 20 ans à venir. Des personnes qu’il faudra bien loger. Or, actuellement, 27% des 12 800 ha de la ceinture verte sont déjà urbanisés.

Changement de modèle agricole et de modèle alimentaire

Changement de modèle aussi pour l’agriculture pratiquée dans les communes de l’agglomération. Comme ailleurs dans la région bretonne, l’agriculture intensive sur de grandes parcelles y reste dominante.

L'élevage, très majoritaire dans la métropole rennaise, occupe 80% des terres agricoles. A contrario, seulement 1% des surfaces agricoles des 43 communes de Rennes Métropole sont consacrées à la production de fruits et légumes d'après l'AUDIAR (Agence d'urbanisme de Rennes).  

Conséquences de ce déficit de production maraîchère : si la métropole exporte des produits d’élevage (viande, lait…), elle  ne produit que 19% de ses besoins alimentaires, d’après une étude de l’Agrocampus de Rennes. 

Vers une autosuffisance des métropoles ?

En se basant sur des hypothèses de régime alimentaire moins carné et une utilisation optimale des surfaces "vertes" disponibles (toits, espaces publics...), l'étude de l'Agrocampus affirme que la métroppole rennaise peut assouvir  ses besoins alimentaires dans un rayon de 22 kilomètres autour de Rennes (soit 8 km au-delà des frontières de la métropole stricto sensu).

"L’autonomie alimentaire est un objectif vers lequel la métropole doit tendre, poursuit Ludovic Brossard. Aujourd’hui les grandes villes ne possèdent que trois jours de stocks alimentaires. Les pénuries sont possibles en cas de crise majeure."

Mikaël Hardy, lui, estime pourvoir à l’alimentation de 80 familles sur sa parcelle. "En France on a 5000 m² de terre disponible pour nourrir chaque habitant. Or une vache a besoin de 10 000 m² donc avec un régime végétarien, on peut arriver à une autonomie de 100% sur le territoire français."

Mais l’autosuffisance au niveau d’une métropole, c’est une autre affaire aux yeux de l’agriculteur. "Il ne faut pas se projeter sur l’autonomie des villes mais sur le côté concret des choses. Des surfaces en friche ne servent à rien, donc autant les utiliser."

Les multiples atouts de ces micro-fermes

Ces agriculteurs installés sur des friches appartenant à des collectivités n’ont pas qu’un rôle nourricier. Ils entretiennent les terres et empêchent l’installation de squats. Ils apportent un bout de campagne aux citadins, les poussant à s’interroger sur leurs habitudes alimentaires. Enfin ces micro-exploitations, gourmandes en main d’œuvre non qualifiée, sont créatrices d’emplois.

Mikaël Hardy et son demi-hectare en sont la preuve vivante. "Je suis très content d’avoir montré qu’un agriculteur peut tirer un salaire d’une petite parcelle sans emprunt et sans aide. Je n'en étais pas certain quand je me suis lancé. Si j’ai monté ce projet, c’était pour répondre à mes questions," conclut-il.

Quels sont les visages de l’agriculture d’aujourd’hui ? Pour les découvrir, cliquez sur un point, zoomez sur le territoire qui vous intéresse ou cherchez la commune de votre choix avec la petite loupe. Bonnes balades au cœur du monde paysan.

 

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