TÉMOIGNAGES. Dyslexie, un mot encore imprononçable en entreprise

En France, 8 à 10 % des Français sont dyslexiques. Deux élèves par classe seraient concernés. / © IP3 PRESS/MAXPPP
En France, 8 à 10 % des Français sont dyslexiques. Deux élèves par classe seraient concernés. / © IP3 PRESS/MAXPPP

Alice et André sont dyslexiques. Diagnostiqués tardivement, ils ont traversé leur scolarité dans l'incompréhension, avant d'entamer une vie professionnelle où ils ne peuvent pas en parler, sous peine de ne pas accéder à certains emplois ou de s'exposer aux moqueries. 

Par E.C


"Mon employeur ne le sait pas. Les gens se moquent toujours, plutôt que de penser que c'est embêtant dans la vie." Alice (prénom d'emprunt) le précise d'emblée. Impossible pour elle d'évoquer sa dyslexie à découvert. Elle même constate qu'elle prononce très peu ce mot. Dyslexie.  

Pour elle, le diagnostic intervient très tard. En CM2. Jusque là, l'enfant qu'elle est vit dans son propre monde, "j'avais inventé mon propre langage". Ses parents s'adaptent à elle et ne se posent pas de questions. Ils la comprennent. Ses résultats scolaires sont catastrophiques, sauf en sport ou en arts plastiques. "J'ai été isolée dans mes difficultés, jusqu'à que je change d'école. Le personnel du nouvel établissement a convoqué mes parents pour leur expliquer qu'il y avait un problème." L'isolement s'avère alors aussi social.

On ne me comprenait pas à cause de mon langage. J'étais hésitante sur ce que je pouvais dire. Je n'arrivais pas à mettre les mots sur mes pensées. Cela me rendait agressive.

À la suite du diagnostic, elle enchaîne sept ans d'orthophonie, deux heures par semaine. "J'ai dû tout réapprendre", confie-t-elle, "comme un nouveau-né, tous les sons, les associations..."

Elle redouble son CE2, arrive en troisième où elle rate son brevet avant de s'orienter vers une troisième technologique et intégrer un BEP carrières sanitaires et sociales. Pendant cette période du lycée, elle retrouve de bonnes notes, une vie sociale, avec des copines. "J'étais très épanouie en BEP, parce qu'il y avait beaucoup de pratique."

J'ai toujours travaillé très dur, même si les résultats n'étaient jamais bons. 

Pendant toute sa scolarité, elle se tait sur sa dyslexie et ne bénéficie jamais d'aménagements ou d'aide. Silence auprès des profs. En première sciences médico-sociales, elle arrête. "J'ai arrêté parce que je travaillais entre 1 h 30 et 3 heures par jour, en plus de ma journée, y compris pendant ma pause déjeuner. Les meilleurs de ma classe m'aidaient le soir, et me ré-expliquaient."

Je pouvais donner une réponse en expliquant où elle se trouvait dans le livre, à quelle page, ou à quelle ligne. Mais je ne pouvais pas donner LA réponse. C'est une logique qui ne marche pas dans le système scolaire

De sa scolarité, elle garde un souvenir difficile. "Je n'ai eu de reconnaissance qu'à travers le sport dans mon parcours à l'école. Les enseignant n'ont pas le temps et les compétences pour repérer et aider les enfants qui ne pensent pas pareil." 
 

Choisir un métier, en fonction de sa dyslexie


Alice rentre vite dans le monde professionnel. Factrice, elle doit conjuguer avec ses problèmes d'orientation. "Toutes les semaines, je changeais de tournée. Lorsque j'étais en doublure pour apprendre les trajets, je notais tout dans un carnet. Tous les détails, les couleurs, le nom des rues. Sans ce carnet, j'étais perdue. Je peux passer dix fois devant le même boulevard, sans m'en souvenir. Il m'est arrivée aussi d'appeler quelqu'un pour vérifier l'orthographe d'un mot." 

Je pense que je chaque personne dyslexique s'oriente vers un métier où il sera le moins en difficultés

Alice s'adapte constamment et fournit l'effort. Elle fait aujourd'hui le métier dont elle rêve mais dont elle ne peut pas parler, par crainte des moqueries. Elle s'est donnée les moyens. Son secteur implique un concours qu'elle a raté trois fois. Elle a pris des cours de mathématiques pour se mettre à niveau pour les épreuves "neuf heures par semaine, en plus de mon travail", précise-t-elle.  

Dans sa vie personnelle, quelques proches sont au courant, les ami(e)s depuis deux ans seulement. Son conjoint depuis toujours. Il a pourtant fallu lui expliquer la dyslexie "parce qu'il me reprenait constamment sur mes tournures de phrase. J'ai fini par l'emmener chez mon ortophoniste, pour qu'elle lui explique. Elle lui a dit d'arrêter de faire ça parce que je ferais toujours ce genre de fautes." 

Pour elle, la dyslexie reste mal perçue, "on est des gens bêtes pour les autres". Elle s'interroge : "Si ça se dit trop, il y a des métiers qui pourraient nous être fermés."


"Ma vie était un peu incompréhensible"


André (prénom d'emprunt) se rappelle aussi d'une scolarité confuse. "J'avais à la fois des facilités et à la fois des difficultés. Ma mère a toujour su que j'avais un problème. J'ai toujours eu des cours particuliers en plus," raconte-t-il. André est à l'aise à l'oral. Les choses se compliquent dès qu'il passe à l'écrit. Petit, il voit un orthophoniste mais sa dyslexie n'est pas détecté. Il devra attendre le lycée pour enfin être diagnostiqué.

Pour lui aussi, les séance d'orthophonie hebdomadaire débutent alors, deux heures par semaine. "C'était marrant, je commençais avec des cours de CP et je terminais avec de la philo." "J'ai mis un temps fou à comprendre les différences classiques entre 'sont' et 'son'". Il souligne "j'en apprends encore aujourd'hui. Récemment c'était 'tous' et 'tout'"

Le jeune homme âgé de 28 ans se fraie un chemin dans les études, entre la filière générale, puis technologique, puis générale. Contrairement à Alice, il obtient de l'aide pendant le lycée, avec le droit à un tiers temps (du temps en plus pour les épreuves) et l'autorisation d'utiliser un ordinateur si besoin. Il relève : "On a beau le dire, les profs font toujours un commentaire en remettant les copies : 'attention aux fautes là, il y en a beaucoup quand même..."

Il obtient son baccalauréat avant de poursuivre avec un BTS. Là, il ne parle pas de sa dyslexie. Il n'y a pas besoin selon lui. Il sourit en racontant : "Je mettais un petit mot au correcteur à chaque épreuve, même si c'est interdit où je disais "désolé pour les fautes d'orthographe, je me suis relu mais je suis dyslexique."

On met en place des systèmes, des stratégies pour pouvoir masquer la dyslexie. 


Sa dyslexie a-t-elle guidé ses choix professionnels ? André hésite : "J'ai toujours eu la sensation d'avoir fait ce que j'avais envie mais les remarques des autres influent forcément. Les profs, les proches qui vous disent souvent : ça va être compliqué pour toi, déjà pour un non dyslexique ce n'est pas facile."

C'est très français d'être à cheval sur l'orthographe, on associe toujours ça à un manque de respect

Comme Alice, il constate que ses proches ont aussi une tendance à vouloir le reprendre : "Quand j'écris un message, si je me suis trompé, on me renvoit le même mot, avec la bonne orthographe. Je fais toujours un effort pourtant. Le dyslexique met du temps à structurer, même s'il a déjà tout dans la tête." note-t-il. 

André s'apprête à faire un changement de carrière. Il va devoir passer un concours et appréhende l'épreuve d'anglais, écrite, comme toujours. Pour lui, certains métiers sont clairement interdits à des personnes en situation de handicap, ce qu'il ne trouve pas toujours justifié. Lui-même doit se cacher pour sa nouvelle aventure. 

Selon lui, il faut former encore plus les gens sur la dyslexie, pour enlever cette première image "du type qui était avec nous en classe, assis au fond et qui lisait des livres de CP alors qu'on était en CM2, l'image du bêta qui confond les lettres."


Une table à ronde à Saint-Malo


L'équipe Lexilife, qui a conçu la première lampe à destination des des dyslexiques organise une table ronde sur la thématique "DYS : un handicap invisible mais bien présent dans le monde du travail". Elle aura lieu le jeudi 21 novembre, de 17 h 30 à 22 h, à Saint-Malo, dans les locaux de l'Atelier, l'occasion d'entendre d'autres témoignages sur cette thématique. 
 

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