Au congrès des maires, quelle place pour les femmes dans les politiques locales ?

En politique, les femmes ne sont toujours pas sur un pied d'égalité avec les hommes. Un problème qui vient des stéréotypes de genre, et pèse lourd sur les politiques locales.
Le 23 novembre, une nouvelle marche est attendue en protestation contre les violences faites aux femmes
Le 23 novembre, une nouvelle marche est attendue en protestation contre les violences faites aux femmes © Martin BUREAU / AFP
"Non mais vous, les femmes, on ne va pas vous expliquer, vous ne comprendrez rien." Micro en main, la maire d'un petit village de Vendée raconte sa désagréable expérience avec son prédécesseur dont elle était l'adjointe. Convaincu que ses homologues féminines n'avaient pas leur mot à dire sur la voirie communale, ce dernier n'hésitait pas à les rabaisser constamment.

Car au-delà des féminicides et des autres violences sexistes, les stéréotypes perdurent y compris au sein des collectivités locales, où les femmes sont souvent moins nombreuses, moins visibles, moins audibles. C'était le sujet du débat sur "la place des femmes dans les politiques locales", organisé le 21 novembre, dernier jour du congrès des maires à Paris. En présence de la secrétaire d'Etat Marlène Schiappa, l'AMF a signé une convention pour faire de la lutte contre les violences faites aux femmes une "grande cause du mandat 2020 - 2026".
 
A la racine du mal : le problème de l'invisibilisation des femmes, tant dans l'élaboration des décisions que dans leur application. "Dans les médias, les femmes sont sous-représentées en tant qu'expertes et invitées politiques" diagnostique Carole Bienaimé-Besse, membre du Conseil Supérieur de l'Audiovisuel

A la télévision, elles ne représentaient que "27% des invités politiques" en 2018. Un chiffre qui augmente pour se rapprocher de la parité dans l'audiovisuel public, ce dernier s'étant "donné des objectifs chiffrés" d'après l'experte, qui rappelle que Radio France et France Télévisions, à la différence de la majorité de leurs rivaux, sont dirigés par des femmes.
 
 

Moins d'un maire sur cinq est une femme

Deux ans après le mouvement #MeToo, il reste compliqué pour les femmes de se faire une place sur un pied d'égalité avec les hommes dans les collectivités locales. Le 12 novembre, une tribune, signée par 250 intervenants appelait d'ailleurs à un "#MeToo des territoires" et dénonçait le harcèlement sexuel au sein des collectivités locales.

Dans ces collectivités, il est d'ailleurs plus rare de trouver des femmes aux postes de responsabilité : seuls 16% des maires de France sont des femmes. La raison ? Un mélange "d'auto-censure" de femmes s'estimant moins légitimes que leurs collègues masculins, et de "cooptation masculine", d'après Cécile Gallien, maire (LREM) de Vorey dans la Haute-Loire. Pour autant, "certains n'ont aucun mal à aller chercher des compétences chez les hommes comme chez les femmes, à la ville comme à la campagne".

 

Stéréotypes de genre

Devant cette inégalité profonde, il n'est donc pas étonnant que les femmes reçoivent relativement peu d'attention dans le cadre des politiques publiques. Et cette inégalité est d'autant plus flagrante lorsqu'elle se conjugue à d'autres problématiques, comme l'âge ou l'habitat rural. 

"Dans l'espace public, les femmes qu'on voit sont des femmes plutôt jeunes en charge de quelqu'un", souvent un enfant, explique la géographe Corinne Luxembourg. Plutôt qu'à leur plaisir ou leur travail, leurs déplacements sont liés à leurs obligations familiales.

Or, note la scientifique, cette caractéristique n'est pas tellement prise en compte dans l'urbanisme. Elle cite le cas des toilettes publiques, que les communes cherchent à limiter car elles sont sources de nuisance. Or, dans l'espace public, les femmes, assignées à l'accompagnement des enfants, doivent passer du temps près des parcs à jeux, l'un des seuls endroits où elles peuvent s'assoir tout en les surveillant, et se passer de sanitaires. "Pour pallier ce manque, on s'est rendu compte que certaines vont jusqu'à se priver d'eau, entraînant des problèmes rénaux", conclut Corinne Luxembourg pour démontrer l'impact profond que peut avoir l'urbanisme sur les façons d'habiter l'espace public. 

L'implantation des toilettes publiques ou, pour les femmes plus âgées, de bancs publics, peut donc avoir un effet drastique sur la mobilité des femmes. Et ce d'autant plus que si "les femmes sont payées en moyenne 23% de moins" que les hommes, elles n'ont pas de loyers 23% plus bas pour autant. Avec l'âge, des femmes seules et des retraitées sont donc poussées à la périphérie des villes, où se déplacer devient d'autant plus compliqué.

 

La ruralité, facteur aggravant des inégalités ?

La sociologue Yaëlle Amsellem-Mainguy de l'Institut national de la jeunesse et de l'éducation populaire, quant à elle, travaillé sur la place des femmes dans les territoires ruraux. Elle a tiré de cette enquête l'ouvrage Les Filles du coin, disponible en ligne. Moins attendues, moins reconnues, moins intégrées, les jeunes femmes des territoires ruraux sont "la fille Machin" ou "la soeur d'Untel". Si elles s'aventurent dans un bastion masculin, comme le club de foot local ou la politique, "on va leur reprocher de quitter l'espace intérieur du domicile, c'est là où on les attend", observe la sociologue. 
 

Sur le plan des études et de l'emploi aussi, elles sont souvent confinées à des situations précaires. Et ne sont pas amenées à valoriser les mêmes compétences : "Les filles ne diront jamais qu'elles savent faire de la soudure, elles diront qu'elles fabriquent des boucles d'oreille", note Yaëlle Amsellem-Mainguy. De plus, "elles sont contraintes à une loyauté envers les employeurs car quand on parle autour de soi d'un mauvais employeur, par exemple dans un cas de harcèlement sexuel, on prend le risque d'être rayée de la carte des emplois possibles localement".

Pourtant, même à la campagne, celles qui en ont les ressources sociales et familiales osent désormais investir les bastions masculins. Mal intégrées au club de foot dans leur adolescence, elles deviennent coach à l'âge adulte et montent une équipe féminine, cite en exemple la sociologue.

 

Un changement de mentalité ?

Et à mesure que les mentalités changent, ces bastions reculent. Martine Czapek-Thinselin est première adjointe au maire de Saint-Hippolyte, dans le sud de l'Indre-et-Loire. Elle se félicite d'un "regard différent" de sa municipalité sur les femmes, citant le recrutement d'une nouvelle agent d'entretien communal "qui est jeune, qui en veut, et qui fait le travail de deux mecs !"

Mais pour les conseils municipaux ruraux, il reste l'écueil de trouver des volontaires afin de se rapprocher de la parité d'ici mars 2020. C'est d'ailleurs aussi vrai pour les intercommunalités : "Dans la communauté de communes Loches Sud Touraine, sur les 14 vice-présidents, il n'y a que quatre femmes", regrette l'élue, qui salue pourtant les efforts de la collectivité.

De façon générale, plus les communes sont petites, plus il est difficile de trouver des femmes prêtes à tenter l'aventure d'une liste municipale. "Soyons honnêtes : c'est un travail de bénévolat", explique Martine Czapek-Thinselin, un travail qui se rajoute aux autres obligations professionnelles et familiales... devant lesquelles hommes et femmes ne sont pas non plus à égalité. Reste que pour ces villages, "le problème ce n'est pas tant de trouver des femmes, c'est de trouver des conseillers municipaux tout court !
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