Double assassinat de Poretta : le procès s’ouvre ce lundi à Aix-en-Provence

À partir de ce lundi 6 mai, seize personnes vont être jugées par la cour d’assises des Bouches-du-Rhône pour les assassinats d’Antoine Quilichini et de Jean-Luc Codaccioni, tous deux tués par balles en décembre 2017 à l’aéroport de Bastia-Poretta. Les débats vont durer deux mois.

Seize accusés, près d’une trentaine d’avocats, de nombreux médias accrédités, un palais de justice ultra-sécurisé. Le tout pour juger un double homicide sur fond de vengeance dans le grand banditisme insulaire.

L’affaire, qui a défrayé la chronique, a notamment inspiré un livre (Vendetta, ed. Plon) et un film (Borgo). Actuellement dans les salles, sa sortie a suscité une polémique de la part de la défense, qui pointe une possible influence sur les jurés populaires.

Ce lundi 6 mai, le procès du double assassinat de l’aéroport de Bastia-Poretta s’ouvre à Aix-en-Provence. Pendant deux mois, douze hommes et quatre femmes vont prendre place dans le box des accusés de la cour d’assises des Bouches-du-Rhône. Neuf d’entre eux y comparaîtront détenus.

Dans la salle du Palais Monclar, la cour se penchera sur des faits qui remontent au 5 décembre 2017. Ce jour-là, dans la matinée, Antoine Quilichini (49 ans) et Jean-Luc Codaccioni (54 ans) sont victimes des balles d'un tueur sur le parvis de l'aérogare de Poretta, sur la commune Lucciana.

Fichés au grand banditisme, les deux hommes sont mortellement touchés. Antoine Quilichini, dit "Tony le boucher", décédera sur place ; Jean-Luc Codaccioni succombera à ses graves blessures une semaine plus tard à l'hôpital de Falconaja.

Pilotée par deux magistrats instructeurs de la Juridiction interrégionale spécialisée (Jirs) de Marseille, l’enquête menée par la Police judiciaire débouche, fin mai 2022, sur le renvoi de 17 personnes devant les assises des Bouches-du-Rhône. 

Deux frères dans le box

Suspectés d’être "les instigateurs" de ce double homicide, Christophe Guazzelli (32 ans) et son frère aîné, Richard (34 ans), sont accusés "d’assassinats en bande organisée". Incarcérés depuis six ans et demi, tous deux comparaîtront détenus.

Surveillés par les policiers dans le cadre d’un trafic de stupéfiants - dont le dossier a déjà été jugé en correctionnelle -, ils avaient été interpellés en décembre 2017 à Porto-Vecchio, quelques jours après le double assassinat. Selon les enquêteurs, Christophe Guazzelli est soupçonné d'être le tireur.

Mis en examen en juin 2018, les deux frères ont toujours gardé le silence au cours d'une instruction où les services d'enquête étaient parvenus à décrypter les messages du groupe suspecté d’avoir monté l’opération en "craquant" les téléphones BlackBerry PGP (pour Pretty good privacy), pourtant réputés indéchiffrables et inviolables. Reste à savoir, désormais, quelle sera la position de Christophe et Richard Guazzelli face à la cour.

Contactés, leurs avocats n’ont pas donné suite à nos sollicitations.

Le reportage de Marie-Françoise Stefani et Stéphane Wislin :

durée de la vidéo : 00h05mn01s
FTV/ ©M.-F. Stefani - S. Wislin - S. Loigerot - V. Madec - L. Fernandez - J. Bonnington

Selon l’accusation, les deux frères auraient voulu venger la mort de leur père, Francis Guazzelli. Tué en novembre 2009 à Penta-di-Casinca, ce dernier était présenté comme l’un des membres fondateurs de la bande de la Brise de Mer.

La vengeance pour mobile ?

Jean-Luc Codaccioni et Antoine Quilichini, dit "Tony le boucher", étaient en effet présentés comme des membres d’un groupe criminel composé autour du beau-frère de feu Richard Casanova, Jean-Luc Germani. Lui aussi fiché au grand banditisme, il aurait, selon les policiers, pris la suite de son défunt beau-frère.

Cette "guerre", dixit les policiers, aurait donc opposé les héritiers de la "Brise" d'un côté à ceux de Richard Casanova de l'autre. Selon les enquêteurs et l’examen des téléphones PGP, ce double homicide s’inscrirait dans une série d’assassinats ayant également pour but de "faire renaître" la Brise de Mer.

Pour ce procès à Aix, les familles de Jean-Luc Codaccioni et "Tony" Quilichini se sont portées partie civile. Contactés, certains de leurs avocats n’ont pas souhaité s’exprimer avant les débats.

Pour l’heure, on ignore si toutes les parties civiles seront représentées à l’audience.

Aux côtés de Christophe et Richard Guazzelli, deux autres hommes sont renvoyés pour "assassinats en bande organisée" : Abdel-Hafid Bekouche (36 ans) et Christophe Andreani (36 ans).

Déjà condamné à plusieurs reprises par le passé, le premier précité est également poursuivi pour le recel du véhicule ayant été retrouvé calciné après le double homicide. Abdel-Hafid Bekouche est soupçonné d'avoir été exfiltré de Corse par bateau le soir des faits en compagnie de Jimmy Bailleul (38 ans). Selon les enquêteurs, il aurait été notamment question de "détruire une valise pouvant contenir des éléments de preuve".  Jimmy Bailleul comparaîtra notamment pour "destruction de document ou objet concernant un crime ou un délit".

"En raison du traitement procédural de ce dossier, mon client n'a pas été en mesure, jusqu'à présent, de pouvoir s'exprimer sur les faits qui lui sont reprochés."

Maître Julien Pinelli

Avocat de Christophe Andreani

Fidèle ami des frères Guazzelli, Christophe Andreani a lui aussi été condamné en appel - à leurs côtés - pour trafic de stupéfiants en mars 2023 à Marseille. Un trafic qui, selon la justice, aurait servi à financer le double assassinat de Poretta.

Si Christophe Andreani est actuellement détenu dans le cadre de cette condamnation-là, son mandat de dépôt avait en revanche été levé en mars 2020 dans l’affaire du double homicide.

"En raison du traitement procédural de ce dossier, expose son avocat, Me Julien Pinelli, mon client n'a pas été en mesure, jusqu'à présent, de pouvoir s'exprimer sur les faits qui lui sont reprochés, tant au cours de l'instruction qu'au cours de ces différentes présentations devant d'autres juridictions, puisque le dossier, comme chacun sait, a été découpé en séquences. Ce qui a rendu forcément extrêmement difficile, parfois impossible, la prise de position de mon client. C'est donc une audience que nous attendions bien évidemment, et nous espérons que les deux mois qui s'annoncent seront la possibilité pour tout un chacun, d'une part, d'obtenir les réponses que chacun est en droit d'attendre, mais surtout, et plus particulièrement pour celui que j'assisterai à cette occasion, de pouvoir livrer ses explications, s'exprimer et faire entendre sa vérité sur ce dossier."

L'oncle de Christophe Andreani, Jean-Louis Andreani, aurait dû être jugé pour "complicité" lors de ce procès où 17 personnes étaient initialement renvoyées aux assises. Ce sexagénaire a été assassiné à l’automne 2022 à Vescovato.

Également condamné dans le volet judiciaire relatif au trafic de drogue, Jaouad Sebbouba (32 ans) sera jugé pour "complicité d'assassinats en bande organisée". Son père, Ali Sebbouba, a été tué en mai 2022 à Bastia. Il avait été mis en examen pour "association de malfaiteurs" dans le dossier du double homicide de Poretta avant de bénéficier d'un non-lieu partiel.

"Héritiers orphelins"

Dans le box, agrandi pour l’occasion, prendront place d’autres accusés, dont certains présentés comme des "héritiers" de figures du grand banditisme corse assassinées.

Fils de feu Francis Mariani - baron de la Brise de Mer tué dans l’explosion d’un hangar en janvier 2009 -, Jacques Mariani s'est, selon l'accusation, allié aux frères Guazzelli dans ce projet criminel. Ce qu'il conteste fermement. À l'époque des faits, il vivait à La Baule (Loire-Atlantique) et était placé sous bracelet électronique dans le cadre d'un autre dossier.

Âgé de 58 ans, Jacques Mariani est poursuivi pour "association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un crime". Actuellement en détention, il encourt dix ans d’emprisonnement. Idem pour Joseph dit "José" Menconi (58 ans). Lui aussi fiché au grand banditisme, il comparaîtra libre.

"Dans le cadre de ce procès hors norme, la cour d'assises sera plus que jamais amenée à examiner les tourments d'une société endeuillée et fidèle aux siens, dans le cadre d'un exercice d'introspection."

Maître Emmanuel Molina

Avocat d'Ange-Marie Michelosi

Ange-Marie Michelosi, dont le père - également prénommé Ange-Marie - a été mortellement touché par des tirs de chevrotine en juillet 2008, comparaîtra lui aussi pour "complicité d'assassinats", ainsi que pour "corruption ou trafic d’influence actif par un particulier sur une personne chargée d’une mission de service public".

Selon l’accusation, il aurait fait le lien avec Cathy Chatelain (ex-épouse Sénéchal), la surveillante pénitentiaire qui aurait permis de désigner au tueur Jean-Luc Codaccioni et "Tony" Quilichini dans l’aéroport en leur disant bonjour.

"Dans le cadre de ce procès hors norme, précise dans un communiqué Maître Emmanuel Molina, avocat d'Ange-Marie Michelosi, la cour d'assises sera plus que jamais amenée à examiner les tourments d'une société endeuillée et fidèle aux siens, dans le cadre d'un exercice d'introspection puisqu'elle devra aussi se pencher sur les contradictions d'une justice non exempte de critiques sur le terrain de l'élucidation judiciaire des crimes en Corse qui est pourtant la condition première de la condamnation sociale de la vengeance privée."

Désormais âgé 35 ans, il avait lui aussi été condamné lors du procès pour trafic de stupéfiants en juillet 2022 à Marseille.

Également accusé de "complicité d'assassinats", Riad Belgacem (41 ans) est quant à lui actuellement en fuite. Selon les enquêteurs, il pourrait être "le gestionnaire de la flotte des téléphones PGP".

Une surveillante à la barre

En poste au centre pénitentiaire de Borgo au moment des faits, Cathy Chatelain est renvoyée pour "assassinats en bande organisée". À l'instar de quatre autres accusés cités précédemment, elle encourt la réclusion criminelle à perpétuité.

Selon l’accusation, elle connaissait les deux victimes eu égard à sa profession de gardienne de prison : incarcéré à Borgo, "Tony" Quilichini avait été remis en liberté quinze jours avant la fusillade de Poretta alors que Jean-Luc Codaccioni rentrait de permission et devait regagner sa cellule le jour même du double homicide.

Désormais âgée de 48 ans et incarcérée depuis juin 2018, Cathy Chatelain est également poursuivie pour  "corruption passive". Elle est soupçonnée d’avoir livré des informations sur les dates et heures de la permission de sortie de Jean-Luc Codaccioni dont le retour en cellule était fixé au 5 décembre.

Elle est aussi accusée - comme plusieurs autres personnes, dont les frères Guazzelli - de "participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un crime". Un projet criminel qui, selon les enquêteurs, visait notamment à empoisonner Stéphane Luciani à la prison de Borgo, un homme présenté comme faisant partie de la bande criminelle de Jean-Luc Germani.

"Elle a envie de voir ses juges pour exprimer sa position face à ceux qui vont la juger, que ce soient les magistrats professionnels et les jurés."

Maître Romain Neiller

Avocat de Cathy Chatelain

Durant son interrogatoire par les policiers, celle qui est surnommée "Cathy la matonne" a reconnu "avoir tenu un rôle dans la commission des faits". D'après l'enquête, elle aurait agi en échange de la remise d'une somme d'argent. Autant de sujets sur lesquels cette mère de cinq enfants devra désormais s’expliquer face à la cour. Son audition pourrait constituer l’un des éléments clés de ce procès hors norme.

"Il n’y a pas de point précis sur lesquels ma cliente souhaite s’exprimer en particulier, indique son avocat Me Romain Neiller. Elle est sur ce qu'elle a pu déclarer au cours de l'instruction ; elle a envie de voir ses juges pour exprimer sa position face à ceux qui vont la juger, que ce soient les magistrats professionnels et les jurés."

Dominique Sénéchal, époux de Cathy Chatelain au moment des faits, sera également présent dans le box, étant renvoyé pour "associations de malfaiteurs".

"Ni un spectacle, ni un divertissement" 

L’histoire de cette surveillante pénitentiaire continentale a également inspiré un film, Borgo. Le long métrage de Stéphane Demoustier est sorti en salle le 17 avril dernier, un timing qui interroge certains avocats de la défense :

"Sur le plan cinématographique, je m’abstiendrai de tout commentaire, réagit Me Romain Neiller, conseil de Cathy Chatelain.  En revanche, ce que je déplore, avec Maître Portejoie avec qui je partage la défense, c'est que ce film sorte quelques jours avant le procès. Ce film est une explication simple d'une histoire vraie, tant du point de vue des faits, de la complexité des personnages et des personnalités. Cette sortie est assez incongrue et c'est ennuyeux pour la sérénité des débats."

"La justice pénale, ce n'est ni un spectacle ni un divertissement, estime de son côté Me Julien Pinelli. C'est au contraire la réalité dans tout ce qu'elle a de dramatique. Nous parlons de familles endeuillées, d'accusés qui sont détenus depuis plus de 5 ans et qui vont engager devant une cour d'assises le restant de leur existence."

En plus des douze accusés précités, quatre autres, parmi lesquels les compagnes des frères Guazzelli, comparaîtront pour "association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un crime".

Le verdict du procès devrait être rendu le 5 juillet prochain.

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