Coronavirus : la saison du houblon 2020 s'annonce difficile pour les producteurs et brasseurs d'Alsace

La saison 2020 du houblon démarre en Alsace, mais à cause du confinement et de la météo, elle s'annonce difficile. Pour les producteurs et les brasseurs.
 
Début de saison pour le houblon en Alsace
Début de saison pour le houblon en Alsace © Cathy Huber / France télévisions
Le problème existait déjà pour les asperges, les fraises et autres fruits et légumes à récolter en ce printemps 2020. A cause de la pandémie du covid19, les producteurs et agriculteurs alsaciens manquent de bras, faute de pouvoir faire venir, contrairement à nos voisins allemands, les habituels saisonniers des pays de l’Est.

De ce point de vue-là au moins, les producteurs de houblon alsaciens ont eu une bonne surprise. Les villageois confinés se sont mobilisés rapidement et présentés en nombre suffisant pour remplacer les cueilleurs roumains et polonais absents cette année. Moins de chance pour les producteurs sur le plan de la météo. Un vent continu et froid comme la bise assèche les sols et fige la croissance. Les rares jours de pluie jusque début mai, n'ont pu endiguer la sécheresse qui s'annonce. Les producteurs ont donc déjà eu recours au goutte à goutte et peut-être même faudra-t-il arroser, si le déficit de pluie persiste, du jamais vu à ce jour !

La situation sanitaire, elle aussi, joue avec les nerfs des houblonniers. Car leurs clients sont essentiellement les brasseries, et les clients des brasseries sont surtout les bars, les hôtels et les restaurants. Or toute cette chaîne est interrompue, depuis le 15 mars. Alors que faire? La culture de la liane est démarrée, le houblon ne va pas s'arrêter de pousser faute de débouchés commerciaux, alors quand il sera mûr, cueilli et séché, que fera-t-on de la récolte ? Pour l’instant pas de visibilité pour les producteurs alsaciens, comme Marc Pfister, inquiet pour la récolte d'août.: "Tout est à l’arrêt, les fêtes d’été, les restaurants, tout est fermé. Aujourd’hui on sait que les brasseries ont réduit leur production et donc elles ont automatiquement besoin de moins de houblon. Donc, il restera en stock pour la fin d’année ou l’année prochaine." Contraints d'attendre le moment des récoltes pour y voir plus clair. Ce sera le moment de vérité. Le houblon se vendra-t-il et à quel prix, si la demande est faible? Beaucoup de questions restent sans réponses pour l'instant, pour les producteurs de houblon alsaciens.

 
Cônes de houblon sont mûrs fin Août en Alsace
Cônes de houblon sont mûrs fin Août en Alsace © Dominique Gutekunst / Max PPP
 

80% de chiffre d'affaires perdu, pour la brasserie familiale alsacienne

La situation des brasseurs n'est pas plus enviable. Pour les plus petits d'entre eux, ne plus écouler leurs bières signifient devoir les jeter, car les micro-brasseries se sont beaucoup spécialisées dans les bières aromatiques, non pasteurisées. Or les composants des bières aromatiques sont volatiles et leurs propriétés organoleptiques fragiles, elles ne se conservent pas au-delà de quelques courts mois. 

Pour la dernière grande brasserie indépendante d'Alsace, l'activité brassicole est aussi très fortement impactée. Alors qu'elle produit environ 500.000 hectolitres de bière par an, la brasserie Météor, tenue par la famille Haag depuis 1640, a vu sa production tomber à 35% de sa capacité.

"Nous n'avions pas de gros stock, au moment de la mise en confinement, et nous avons la chance d'avoir de grandes caves réfrigérées, où le houblon sous vide peut rester dans de bonnes conditions, pendant deux ou trois ans. C'est pareil pour le malt d’orge que nous utilisons." explique le directeur de la brasserie Météor. Pas de perte de ce côté donc, mais un stock de produit fini, la bière, qui représente des dizaines de milliers d’hectolitres en cuves, en fûts et aussi en bouteilles. "Notre stock de bière n'était pas vieux non plus. Il pourra tenir jusqu'à un an en fût, et une année et demie à deux ans, pour ce qui est déjà embouteillé. Nos stocks ne sont pas vraiment un problème. Mais au stade où nous en sommes aujourd'hui, nous avons perdu 80% de notre chiffre d'affaires".
 
Des hectolitres de bière resteront un temps dans les cuves de la brasserie
Des hectolitres de bière resteront un temps dans les cuves de la brasserie © Entreprise Météor


L'entreprise familiale a dû mettre deux cents de ses employés au chômage technique, soit deux-tiers du personnel. "Heureusement, la vente dans les supermarchés a un peu augmenté " continue Edouard Haag. "Je reconnais que la grande distribution, souvent critiquée, et par moi aussi, fait son job pendant ce confinement. Cela représente 6 à 7% de hausse des ventes au niveau national, mais ne compense pas les pertes pour autant. 93% de leur bière est vendue sur le territoire national chaque année, tandis que l'export vers la Chine, l'Angleterre, les Etats-Unis et l'Ialie ne représente que de 7 % de la production. Pour cette année, tout dépendra en réalité de la réouverture des hôtels, restaurants, bars et cafés. Car 30 à 35% de la bière est consommée dans les cafés, restaurants, hôtels et bars. 
 

Un plan d'économie draconien

Le soutien de cette brasserie familliale, aux producteurs locaux fait partie de ses valeurs, mais il existe deux cents variétés de houblon dans le monde et l'Alsace, c'est une question de terroir, en produit une quinzaine. Le brasseur est donc nécessairement amené à en importer. 

"Nous achetons notre houblon massivement en Alsace, 95 % des houblons aromatiques que nous utilisons viennent d'ici, ce sont les plus chers et les plus nobles."
-Edouard Haag, directeur général et commercial Météor.

"Nous travaillons depuis très longtemps avec les houblonniers alsaciens. Nous avons des contrats pluriannuels et le houblon peut se stocker, une fois transformé. Quand il est conditionné sous vide, sous forme de peletts, des petits cylindres, on peut le conserver à 0 ou 1 degré. Mais il est clair que nos achats de houblon seront strictement proportionnels à notre activité. Il  faudra un plan de soutien massif de l’Etat, des banques et des assurances pour aider les restaurants, bars et hôtels, car sans clients, on ne va pas s’en sortir. "


"C’est clair que nos achats de houblon seront strictement proportionnels à notre activité"-Edouard Haag, directeur général et commercial Météor.


En temps normal, les brasseries communiquent beaucoup grâce aux salons, grand public et professionnels, grâce au sponsoring de grands événements, qui cette année, comme tout le monde l'a compris désormais sont annulés les uns après les autres. "On fera ce qu'on pourra, nous faisons un nouveau scenario chaque matin. Bien sûr la visibilité sur le net est essentielle, mais nous travaillons aussi sur les réseaux sociaux qui permettent un lien direct avec les consommateurs, surtout en cette période de confinement et de crise sanitaire". En huit génération de brasseurs et 380 ans d'existence, l'entreprise a connu toutes sortes de crise, économiques, guerres et épidémies. "On va tout faire pour s'en sortir,  si je suis inquiet, c'est surtout pour nos clients, et pour nous aussi, faut pas que le crise s’éternise."

 

Peut-on faire autre chose du houblon et de la bière? 


Selon le comptoir agricole spécialisé dans la vente de houblon, l'Alsace est idéalement située pour la production de houblon." Entre les Vosges et la Forêt Noire, le climat est continental et les chaleurs de l’été profitent au maximum à la plante." Il existe même un sentier de découverte du houblon en Alsace, la première région productrice de houblon avec 95% de la production française. 

Mais que faire des cônes de houblon cette année en Août ? Seront-ils achetés, et à quel prix si la demande est faible? Leur trouvera-t-on éventuellement des débouchés pour d'autres usages? Des pays étrangers pourraient-ils s'intéresser à notre production? Peut-on recycler le houblon ou la bière? En quelque sorte cela se fait déjà parfois, lorsqu'il y a des lots de bière à détruire. Ils partent alors pour la méthanisation, qui nécessite de la matière organique liquide, pour créer de l'énergie renouvelable. On pourrait aussi en extraire l’alcool, pour en faire du gel hydroalcoolique en cette période, et bien sûr du whisky. Des pistes à creuser sans doute, car "simplement" détruire une production aurait un coût financier non négligeable. Sans parler du coup psychologique. 
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