Ardennes. Immersion dans le TER Charleville-Mézières - Givet : "c'est toujours un plaisir ce train"

Publié le Mis à jour le

Au départ de Charleville-Mézières, la ligne SNCF qui monte vers la pointe des Ardennes offre un voyage hors du commun. 14 étapes pour redécouvrir les paysages, le passé industriel, les richesses et les douleurs du département. Le TER qui avait failli disparaître est devenu plus qu'un simple train. 

C'est un jeudi matin de mai qui se croit encore en hiver. Un brouillard inattendu efface les rues de Charleville-Mézières. Ce 20 mai 2021, deuxième jour de déconfinement partiel, l'activité reprend. Avec mes habits d'une autre saison, col relevé, le pas pressé, je me dirige vers la gare de la cité de Rimbaud. En traversant le square de la station, le kiosque est à peine visible au milieu des arbres, des ombres se détachent sur le grand parvis.

 

C'est le TER de 06 h 34 qui sera le top départ de l'aventure en terre d'Ardenne. Cette ancienne ligne SNCF fait la liaison entre Charleville-Mézières et la pointe du département, Givet, aux portes de la Belgique. Un trajet d'une heure, en 14 arrêts, est annoncé par la voix en guise de bienvenue dans les haut-parleurs de la gare.

Sur le quai numéro cinq, les derniers retardataires s'engouffrent dans les voitures : des étudiants, des travailleurs de la première heure, des cyclistes pressés, des séniors, un peu moins. Jean-Louis, 56 ans, responsable maintenance SNCF, est adossé sur une porte, ses traits sont tirés. Il vient de terminer son poste de nuit, 21 h - 5 h, dans les grands ateliers derrière la gare. Les trains, il les connaît bien, il les répare et les bichonne.

En attendant son TER pour rejoindre son domicile à Nouvion-sur-Meuse, dans l'autre sens direction Sedan, il me confie son sentiment : "Ça fait trente-et-un ans que je fais de la maintenance préventive sur les trains pour éviter qu'ils ne rentrent à l'atelier inutilement, ça évite les grosses pannes. Je fais aussi bien de l'électricité que de l'aménagement intérieur ou de la mécanique."

 

 

Quand on demande à Jean-Louis ce qu'il voit quand il regarde des voies de chemins de fer, il ajoute en souriant : "Je voyage personnellement sur la ligne Sedan-Charleville-Mézières. La liaison Charleville-Givet, dans la vallée, c'est joli. En train, c'est plaisant, on voit des choses qu'on ne voit pas en voiture. Pour la vallée, ce sont uniquement des machines thermiques moteurs diesel qui roulent, car la ligne n'est pas encore électrifiée."

 

Côté rencontres ? "A force, on côtoie des gens avec lesquels on ne parlait pas avant. On sympathise et c'est bien."

Le 6h34 quitte Charleville-Mézières au coup de sifflet et à l'heure, avec ses dizaines de voyageurs. Loin d'être un tortillard bruyant et bringuebalant, ce train régional bien aménagé et propre séduit dès les premiers kilomètres. Il ne faut pas longtemps pour se retrouver en pleine campagne, le premier arrêt à Nouzonville est déjà tout proche.

Un train pas comme les autres

C'est le train de la convivialité apparemment, les habitués se saluent en passant les portes, on se reconnaît dans le couloir. Les smartphones enferment ensuite chacun dans sa bulle. À Nouzonville, l'arrêt de quelques minutes n'offre pas une image très gratifiante. La grande friche de l'usine Thomé-Génot fermée depuis près de quinze ans se devine derrière les grands murs gris.

 

 

Ici, aux portes de la vallée de la Meuse, c'est le bruit du marteau pilon des dernières fonderies qui rythme la cadence. De longues herbes et des portails rouillés rappellent le plein emploi des années 1970 et le travail de la fonte. La Meuse se fait encore le miroir de cette période faste, les anciens ouvriers à la retraite regardent à la fenêtre passer les trains.

6h47 : sur la rive gauche de la Meuse, en approche du village de Joigny sur Meuse, le rocher des grands ducs marque le début de la zone des forêts.  À l'extrémité d'un éperon rocheux qui borde la boucle du fleuve, le géant culmine à 227 mètres. C'est l'autre visage de la vallée des fondeurs, la nature ardennaise dans tout son éclat. Le TER vert et jaune se confond dans les couleurs naissantes du mois de mai.

 

 

Ses écouteurs dans les oreilles, Damien semble être un habitué de la ligne. Depuis quatre ans, il prend son train au départ de Charleville-Mézières pour rejoindre son poste de travail à l'AAPH (Association ardennaise de promotion des handicapés) de Bogny-sur-Meuse. Il aurait eu la possibilité d'exercer son métier dans la structure de Charleville-Mézières, mais il a préféré le site de Bogny pour changer d'air chaque jour et sortir de la grande ville. En se recalant dans son siège, il explique son quotidien d'usager régulier. "Le train, c'est mon seul moyen pour aller au travail, je n'ai pas le permis et donc pas de voiture. Pendant le trajet, j'écoute de la musique, je me détends. En TER, on voit le paysage changer, Bogny-sur-Meuse quand il neige, j'aime bien car le panorama est beau."

 

Le matin, je retrouve des collègues dans le train, on passe du bon temps, on discute, on se raconte des banalités en attendant d'aller travailler.

Damien Lesieur, usager TER Bogny-sur- Meuse


 

 

"J'ai un abonnement au mois qui est bien pratique et avantageux, 48 euros pour l'aller-retour. Quand je vois les gens gratter leur voiture le matin, je me dis que je n'ai pas à le faire, c'est un avantage. Mais, par contre, moi je termine à 16h 20 et je dois ensuite attendre mon train à 17h 06, ceux qui ont une voiture peuvent partir aussitôt. On est dépendant du train".

 

Chemin de fer au pays de la fonte

Le chemin de fer qui traverse Bogny-sur-Meuse dans toute sa longueur porte bien son nom. Dans ce berceau de la fonderie, le musée de la métallurgie le résume très bien, la ligne a toujours été une véritable colonne vertébrale pour ce territoire. Des milliers d'ouvriers l'ont utilisée, des familles entières sont arrivées avec les premiers trains, beaucoup sont reparties depuis. Les vestiges de l'ancienne usine de boulonnerie Lenoir et Mernier liquidée en 2008 sont encore dressés comme un signal : ici aussi, on a défendu l'outil de travail jusqu'au bout, mais les 130 salariés de l'époque en ont fait les frais.

Pendant ce temps, entre deux wagons, sur la plateforme réservée aux vélos, Julien, 35 ans, soudeur de métier, commence une mauvaise journée. Il ne prend pratiquement jamais le TER de la vallée. Mais un mauvais concours de circonstances en a décidé autrement. Une clé d'antivol oubliée, un scooter bloqué au garage ce matin, la voiture de sa compagne utilisée en urgence, et le voilà à vélo dans un train. La traversée du long tunnel dans la colline avant l'arrivée à Monthermé semble être pour lui tout un symbole.

 

 

Il est tout juste 7 heures à la Roche à Sept heures, lorsque la locomotive franchie l'entrée de Monthermé. Les hautes falaises de schiste bouchent l'horizon d'un côté des fenêtres, de l'autre, la forêt épaisse s'en charge. Cet destination touristique ardennaise bien connue débarque les vacanciers de passage en été et les randonneurs fatigués. Les prochains villages de Deville et Laifour complètent la carte postale, le charme du fleuve en supplément. À chaque petit arrêt, quelques nouveaux voyageurs s'invitent sur le chemin et s'installent. Un long couloir de verdure se forme autour de l'express ardennais sur les dix kilomètres qui le mènent à Anchamps

 

 

Revin, on y revient

"7h11, une minute d'arrêt !" lance la voix au passage de l'écluse de Revin. On va enfin savoir d'où venait toute cette agitation bien sympathique localisée depuis 40 minutes au fond de la rame. À l'ouverture des portes, un flot impressionnant de jeunes collégiens et lycéens descend sur le quai de la petite gare. 

"C'est pour  le lycée du quartier d'Orzy de Revin", me précise aimablement une petite dame bien renseignée. Le train va perdre la moitié de ses usagers en quelques minutes, il reprend de la vitesse en longeant la ville.

 

Le grand pont enjambe la Meuse au-dessus de la ville. L'image pourrait être belle si elle ne présentait pas les ruines de la vieille usine Electrolux comme un bateau échoué. La frénésie industrielle des années 60 n'est qu'ici un lointain souvenir, un temps que les moins de 40 ans ne peuvent même pas imaginer. La population sera passée de 14.000 habitants en 1970 à 7.000 aujourd'hui.

Le fabricant de sanitaires Porcher installé derrière le site complète le tableau des disparus. Revin voit toutefois peut-être le bout du tunnel avec la résurrection de la zone oubliée : prochainement, la relocalisation des cycles Mercier fera revivre l'endroit, des centaines d'ouvriers vont reprendre le train.

 

7h 18, la ville de Fumay sort du brouillard. Les petites maisons en pierres de taille et aux toits d'ardoise rappellent ici que la colline a produit la matière première. Fumay, la cité de l'ardoise et ses milliers de mineurs de schiste arrivés, eux aussi, par train entiers. Du 17e au 20e siècle, 300 points d'extractions ont été comptabilisés dans la pointe des Ardennes et en Belgique.

Laeticia, une abonnée de la ligne, profite de son temps de trajet pour terminer son livre du moment. Dans la quiétude du compartiment désormais bien calme, elle savoure cette parenthèse bénéfique avant de commencer son travail d'agent administratif à Vireux Molhain. Quand on lui demande son intérêt pour ce type de transport, son visage s'illumine, elle pose son livre : "C'est toujours un plaisir ce train, on tisse des liens avec des personnes que l'on retrouve tous les jours. On peut se reposer après une journée de travail, on est plus détendu et on profite plus. Il y a moins de concentration que par la route, c'est plus agréable. La lecture, c'est une véritable pause."

 

À chaque saison, on a l'impression de découvrir quelques choses de plus. C'est un choix de confort et financier, il faut le reconnaître, ça n'est pas négligeable.

Laeticia, agent administratif à Vireux Molhain

 

Aux abords du village d'Haybes, un des plus beaux endroits du trajet, le soleil reprend enfin du service. La pointe des Ardennes commence à se dessiner entre les méandres de la Meuse.

On passe en parallèle du village de Fépin, bien connu pour son redoutable radar de contrôle de vitesse sur sa départementale. A bord du train, c'est une belle occasion de dépasser allègrement les 50 kilomètres à l'heure, au nez et à la barbe de l'appareil de détection ! 

7h31 marque le passage à Vireux-Molhain. Les vapeurs de la centrale nucléaire de Chooz s'élèvent déjà dans le ciel derrière les maisons. Givet n'est plus très loin. On laisse le hameau d'Aubrives dans le fond de la vallée pour s'élancer en sprint final sur Givet, le terminus. Un dernier tunnel débouche sur la grande carrière d'ardoise de la ville, le fort de Charlemont confirme que Givet, c'est ici.

 

 

 

Un train de nouvelles mesures

L'année 2022 pourrait apporter une nouvelle offre de trains sur la ligne Charleville-Givet, la région y réfléchit. Une augmentation de 10 % du trafic est en projet pour la vallée. Le cadencement va faciliter à terme l'offre et les correspondances. Les derniers gros travaux sur les rails vieillissants vont enfin permettre de faire la liaison complète en moins d'une heure à bonne vitesse.

Des politiques réfléchissent en ce moment sur les futures améliorations à apporter à cet axe économique important des Ardennes entre Charleville-Mézières et Givet.

 

Des enquêtrices rassemblent actuellement dans les rames les doléances des usagers. Un questionnaire circule, des données sont ainsi collectées chaque jour pour parfaire les services. Les statistiques serviront prochainement à mettre en place de nouvelles améliorations sur une ligne qui en attendait depuis longtemps.