Pourquoi ces agriculteurs, en colère, n'ont pas rejoint le mouvement national de protestation

Alors que la France fait face ce mercredi 24 janvier à un mouvement de protestation d'ampleur des agriculteurs contre l’augmentation des normes et la baisse de leurs revenus, certains ont choisi de rester dans leur exploitation. Fatalisme ou boycott, entretiens avec deux agriculteurs alsaciens.

La colère est en route, bien visible. Ce mercredi 24 janvier, les agriculteurs alsaciens ont rejoint le mouvement de contestation national contre l’augmentation des normes et la baisse de leurs revenus. Plus de 400 tracteurs sont venus, à l'appel de la Fdsea 67, de tout le département pour bloquer l'autoroute M35 à Strasbourg. Pour autant, certains agriculteurs ne se reconnaissent pas dans ce mouvement. Par conviction ou par fatalisme. Ils nous expliquent. Propos invisibles peut-être, mais pas inaudibles.

"Manifester c’est cautionner ce système"

Pierre-Luc Laemmel est maraîcher et éleveur de volailles à Wilwisheim. Une ferme de dix hectares en agriculture biologique et circuit court. Par conviction. "Je suis ce qu’on appelle un hors cadre familial. Mon père a abandonné la ferme de ses parents à cause, déjà, des difficultés de revenus et des phénomènes de concentration que les politiques publiques avaient mis en place. J’ai fait à ma façon."

Le ton est donné, militant. À 37 ans, Pierre-Luc est porte-parole de la Confédération paysanne du Bas-Rhin. Ce mercredi 24 janvier, son programme est chargé. Visite de la ferme avec des enfants, réunions, travail des champs. Pas d’autoroute en vue, pas de gros tracteurs ni de fanions. La Conf', reçue hier soir par le Premier ministre, n’appelle pas à manifester.

"Aujourd'hui, je ne manifeste pas non. Bien sûr, on ressent la colère de nos collègues, on vit et on voit cette crise de revenus. Mais là, non, on ne se retrouve pas du tout dans les revendications brandies par la FNSEA et les Jeunes Agriculteurs. Eux qui sont dans la cogestion, ils ont leur part de responsabilité dans cette situation. Ça devient même schizophrénique à ce point."

Eux qui sont dans la cogestion, ils ont leur part de responsabilité dans cette situation. Ça devient même schizophrénique à ce point 

Pierre-Luc Laemmel, porte-parole Confédération paysanne 67

Ce que Pierre-Luc dénonce, c'est le système actuel dans son entièreté, sa philosophie. Manifester pour "coller des rustines", c’est cautionner son principe, ses fondations. L’agriculture productiviste et la loi du marché à tous crins.

"Cette colère qui s’exprime aujourd’hui est légitime. Les revenus des agriculteurs sont en chute libre, ils n’ont aucune reconnaissance. Mais elle est surtout significative d’une prise de conscience. Le monde agricole n'arrive plus à trouver sa place dans un monde en mutation avec des enjeux qui le dépassent, comme les effets du changement climatique." 

Pierre-Luc prône un nouveau modèle social et économique. "Un projet qui réconcilierait le monde agricole avec l'ensemble de la société grâce à des politiques publiques qui vont dans ce sens, interventionnistes, qui rompent avec le dogme libéral qui détruit tout." D’un million de fermes en France en 1980, nous sommes passés à 380 000 aujourd’hui "et dans dix ans, la moitié de leurs exploitants partent à la retraite. Voilà, c'est ça les résultats du libéralisme, de la compétition et de la spécialisation agricole. On ne peut plus continuer à courir après les lois du marché et produire le moins cher possible."

Pierre-Luc ne mâche pas ses mots. Pourtant en ce moment, ils sont quasi inaudibles. La FNSEA, syndicat majoritaire, crie plus fort ou a de meilleurs porte-voix. "Ils ont sabordé la Pac 2023 qui aurait pu aller beaucoup plus loin dans l’écologie. L’Europe était bien partie, la France a freiné. La loi Egalim [ ndlr :  qui introduit de nouveaux dispositifs de régulation et de transparence au profit d'une meilleure rémunération des agriculteurs français ] n’a jamais été appliquée. C’était pourtant une petite avancée, pas suffisante, mais c’était déjà ça… Alors dire aujourd'hui qu'il y a trop de normes, on ne comprend pas bien la position. Supprimer les normes, ça signifie que le marché écrasera tout, pire qu'avant. La ruralité, les terres, les hommes."

Supprimer les normes, ça veut dire que le marché écrasera tout, pire qu'avant. La ruralité, les terres, les hommes

Pierre-Luc Laemmel, porte-parole Confédération paysanne 67

Une voie minoritaire qui a du mal à trouver son chemin, faute d’autoroute. "On est loin du pluralisme démocratique et ça ne va pas s’arranger. C’est la prime au premier. La FNSEA donc. Un décret de préparation des élections professionnelles prévoit par exemple un nouveau mode de financement des syndicats. Si ce décret passe tel quel, on sera amputé d'un quart de notre budget. Voilà l'esprit."

Pas de quoi décourager Pierre-Luc Laemmel. "Ce n’est pas gagné, mais si on veut changer le monde, il faut y croire." Utopiste ? Pas tout à fait. "Nous envisageons notre propre action mardi prochain, appuyée par des associations. On porte des choses concrètes, des solutions sur la durée. Le court-termisme ne m’intéresse pas."

"Gratter partout, ça n'a aucun sens"

Direction Ingwiller (Bas-Rhin), où Jean Becker est tranquillement installé dans ses terres. Jean y produit, sur cinq hectares, des fruits et légumes bio qu'il distribue ensuite, pour les deux tiers, à ses abonnés via une Amap (Association de maintien de l'agriculture paysanne) créée il y a dix ans avec des confrères. Le reste part chez des collègues maraîchers ou en supermarché. 

Jean non plus n'est pas allé manifester, il n'aime ni la foule, ni ses messages disparates et "fourre-tout". Il n'est pas syndiqué, pour ces mêmes raisons. Cela ne l'empêche pas d'avoir des convictions bien enracinées. Assurer une alimentation saine, avec des produits frais, locaux et bios, le tout grâce à un système à visage humain où les risques liés à la production sont partagés entre producteur et consommateur.

Je n'ai rien à proposer mais je vois ce qui marche pour nous. Créer des filières cohérentes en développant la vente directe, les paniers

Jean Becker, maraîcher

"Je ne dis pas que c'est ce qu'il faut faire, mais c'est ce que je pense moi. Je n'ai rien non plus à proposer, mais je vois ce qui marche pour nous. Créer des filières cohérentes en développant la vente directe, les paniers. C'est plus contraignant, c'est sûr, mais aussi beaucoup plus humain. En se rapprochant des consommateurs, on communique sur notre travail, on explique nos contraintes, la réalité de notre métier. Ça crée parfois des prises de conscience, une sensibilité. On pense à demain, à l'avenir." Il accueille d'ailleurs, régulièrement, via l'association Savoir Vert Alsace, des scolaires sur son exploitation. "Toujours dans l'idée de former, sensibiliser, transmettre."

Jean est, selon ses mots, dans une situation "un peu compliquée, mais pas trop". Si le système d'Amap fonctionne, les supermarchés l'étranglent. "Les enseignes ont réduit leur linéaire bio en fruits et légumes bio alsaciens pour privilégier des produits moins chers qu'ils revendent quand même plus chers. C'est ça qu'il faut dénoncer, la répartition de la valeur et des risques."

"Alors oui, je comprends cette colère, la crise des revenus, elle ne date pas d'hier. Mais à chaque manif, rien ne change, agir à la marge, gratter partout, ça ne sert à rien. Les problèmes sont systémiques. Il faut changer le rapport de force en fait : que la valeur réelle de notre production nous revienne, retourne à la terre. Chercher à produire toujours le moins cher possible, c'est foncer dans un mur." 

La course constante à la productivité, pour sauver les meubles, pour se sauver de l'endettement, non. C'est subir. C'est une fuite en avant

Jean Becker, maraîcher

Le quadragénaire se sent plus agriculteur exploité qu'exploitant agricole. "On peut être rentable, bon gestionnaire, tout ça, mais la course constante à la compétitivité, à la productivité, pour sauver les meubles, pour se sauver de l'endettement, non. C'est subir. C'est une fuite en avant."

Fataliste, Jean cultive son grand jardin. "La question, c'est : qu'est-ce qu'on veut ? L'autonomie ? Ou travailler 70 heures par semaine en moyenne avec des revenus dérisoires ? Moi j'ai choisi. De travailler la terre comme je l'entends, librement. Ne pas manifester aujourd'hui, c'est finalement dénoncer le système".