TEMOIGNAGES. Obernai : licenciements chez le fabricant de masques Dräger, "On a mis toute notre énergie, et on a le sentiment d'être lâchés"

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Ce mercredi 18 mai, le fabricant de masques Dräger a annoncé à sa trentaine de collaborateurs qu'il les licenciait, suite à une baisse de la demande. La direction assure ne pas vouloir fermer le site installé à Obernai depuis l'automne 2020. Mais les salariés sont sous le choc.

Sur son site internet, la société Dräger se présente comme "l'un des acteurs majeurs dans les domaines des technologies médicales et de sécurité." L'entreprise, dont la maison mère se trouve à Lübeck, en Allemagne du Nord, compte onze sites de production et près de 16.000 employés dans différents pays.  

En septembre 2020, en pleine pandémie, elle a ouvert une usine de masques FFP2 et FFP3 dans le Bas-Rhin, à Obernai. Une production qui, alors, avait le vent en poupe. Mais dès l'été 2021, les commandes ont ralenti. Et depuis janvier dernier, les salariés se sont retrouvés au chômage partiel intégral.  

"On a eu un message la semaine dernière disant qu'on allait avoir une réunion d'information" (ce mercredi 18 mai) raconte Adrien Acker, conducteur puis régleur de machines. "Pour moi, ça voulait dire que l'entreprise allait peut-être rouvrir. On était super contents."

Un espoir rapidement brisé. "Le licenciement, on l'a déjà appris la veille, par les médias" explique sa collègue, Gozde Sirimsi, opératrice emballeuse. "Ça fait mal au cœur", résume Adrien Acker.

Mal au cœur d'assister au déclin de leur lieu de travail. Mais aussi de constater que cette société, qui affirme que "depuis 1889 (ses) produits protègent, assistent et contribuent à sauver des vies", traite ses propres salariés comme quantités négligeables.

Un départ en fanfare

"On a tous démarré cette usine. On y a mis toute notre volonté, notre énergie. On a fait beaucoup d'heures. Et on a le sentiment d'être lâchés aujourd'hui." Ce 18 mai, à la sortie de la réunion où, avec ses collègues, elle vient d'apprendre officiellement son licenciement, Isabelle Lausecker est amère.  

"Je suis vraiment déçu d'en arriver là", renchérit Adrien Acker. "Car on s'est donnés à fond pour l'entreprise. On travaillait du lundi au samedi, même les samedis de nuit. C'était fatigant, mais on l'a fait avec envie. On pensait que l'entreprise allait évoluer vers le haut."

On s'est donnés à fond pour l'entreprise. On travaillait du lundi au samedi, même les samedis de nuit.

Adrien Acker

Aux débuts du site d'Obernai, en pleine épidémie de Covid-19, tout permettait effectivement de le croire. Les besoins en masques étaient immenses, et l'usine servait de symbole à la relocalisation de leur production en Europe  

"On débordait de travail, avec beaucoup d'intérimaires, et on a rapidement été embauchés" se souvient Gozde Sirimsi. "Ça allait bien, on avait beaucoup de commandes."

"Il y a eu des inaugurations en grande pompe" ajoute Isabelle Lausecker. "Les visites des gens de la mairie, de la préfète, du ministre" (Franck Riester). Tous venus saluer cette implantation, image d'une certaine autonomie européenne en la matière.

"Mais aujourd'hui, personne n'est là. On passe à la trappe" constate, écœurée, la future licenciée.    

Une chute rapide

La période faste a été de courte durée. Au printemps 2021, le site d'Obernai employait une centaine de personnes, mais les commandes ont chuté dès le début de l'été.  

"En juin 2021, ça a commencé à diminuer, on avait déjà moins de travail" raconte Gozde Sirimsi. "En août, quand on est revenus de congés, on avait déjà des doutes par rapport à une fermeture ou des licenciements. Mais on nous a dit que non, ça n'allait pas fermer."

Pourtant, poursuit la jeune femme, "le travail ne reprenait pas comme on le souhaitait. Et petit à petit, vers décembre, on nous a dit qu'on allait être en chômage partiel."

En août, quand on est revenus de congés, on avait déjà des doutes.

Gozde Sirimsi

En cause, un marché de plus en plus déstructuré, un surstock de masques, et la  multiplication de la concurrence, dont celle d'Asie. La hausse de la demande de masques FFP2, liée à la propagation du variant Omicron, n'a malheureusement pas suffi à redonner un nouveau souffle.

Depuis le 3 janvier dernier, l'usine a donc arrêté sa production, et mis la trentaine de salariés restants au chômage partiel intégral.

Depuis plus de quatre mois "on est à la maison, en espérant qu'on nous rappelle pour dire que ça redémarre", explique Isabelle Lausecker. "On avait le droit de travailler ailleurs, mais aller voir une agence d'intérim avec des papiers disant qu'on peut travailler, mais que si Dräger rappelle on doit être disponible sous 48 heures, ce n'est pas évident."

Un manque de clarté

Après cette longue période d'inactivité, et un regain d'espoir de si courte durée, les trois salariés regrettent aussi l'opacité de la direction à leur égard. A l'issue de leur réunion de ce matin, ils ont le sentiment de n'avoir rien appris de plus.  

"On nous a dit que ça fermait, et qu'on allait être licenciés, mais sans date, sans explications de plus", résume Isabelle Lausecker. "On attendait des réponses par rapport à la suite, comment va se passer notre licenciement économique, les chiffres, on voulait tout savoir", complète Gozde Sirimsi. "On nous a dit qu'on aurait plus d'informations lors d'une prochaine réunion. Mais pour cette réunion, on n'a pas de date."  

On nous a dit qu'on allait être licenciés, mais sans date, sans explications de plus.

Isabelle Lausecker

Les salariés ont cru comprendre que l'usine allait fermer. Mais la direction de Dräger France, qui a refusé de répondre au micro de France 3 Alsace, dément dans un communiqué. 

"Il ne s'agit pas d'une fermeture du site, l'objectif étant de redémarrer la production dès que les commandes le permettront à nouveau" y affirme-t-elle. "La baisse de la demande, que nous espérons la plus transitoire possible, n'ébranle en rien notre détermination à inscrire notre projet industriel à Obernai dans la durée."

Les salariés remerciés, eux, se sentent très éloignés de ce bel optimisme. Dans la situation présente, d'autres interrogations les taraudent : "On a une vie de famille, moi, j'ai un crédit immobilier, et j'ai un enfant", égrène Adrien Acker. "Je ne peux pas me permettre de rester sans travail."

Dans son communiqué, la direction précise que "la volonté de l'entreprise est d'offrir le meilleur accompagnement possible aux salariés concernés, et de favoriser leur retour rapide à l'emploi." 

Pour l'instant, seuls rescapés, un tout petit nombre de salariés, "deux" selon les informations recueillies par Isabelle Lausecker, resteront en place. Afin d'assurer la maintenance des machines.