TÉMOIGNAGE. Atteint de dyspraxie, il raconte ses galères et ses succès : "Pour moi, ce n’est pas un handicap, mais une force"

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Écrit par Isabelle Griffon .

Dans un livre-témoignage, Jean-Claude Petit, habitant d'Epernay (Marne), raconte sa vie de dyspraxique, un trouble de l’apprentissage encore peu connu. De l’école à son travail dans le milieu du rugby, il relate son parcours jalonné d'embûches, mais aussi de succès.

Ce livre, Jean-Claude Petit en est fier. Malgré ses difficultés à lire et à écrire, cet habitant d’Epernay a sorti un essai de 280 pages, un témoignage qu’il a intitulé “Dysférence” en référence aux troubles dyspraxiques et dyslexiques dont il est atteint. “J’avais envie d’essayer de faire comprendre et de partager mon expérience de “dys”, de donner de l’espoir aussi, explique ce grand gaillard de 55 ans qui a auto-édité son livre.

Encore méconnue, la dyspraxie affecte l’apprentissage des gestes et la motricité. “Le cerveau et la mise en action sont parfois en décalage. Le cerveau pense trop vite et le corps agit moins vite”, résume Jean-Claude. En France, au moins 5 % de la population serait concernée, selon l’association Dyspraxique mais fantastique. Lui a été diagnostiqué à seulement 40 ans, mais il s’est toujours senti différent. Ou plutôt « Dysférent », corrige-t-il. “Quand j’étais jeune, on ne parlait pas des troubles “dys”, on ne savait pas ce que c’était.”

"L’école ne voulait pas de moi”

Jean-Claude Petit grandit en Charente-Maritime, près de Surgères. A l’école, il peine à compter, lire, écrire, à coordonner le son de la dictée à son crayon. “Plus j’écrivais, plus je fatiguais, plus je souffrais de ma main, de mon bras. Crampes et autres crissements qui faisaient que tout se bloquait tristement”, écrit-il. Les notes sont mauvaises. Les professeurs pensent qu’il ne travaille pas, qu’il est étourdi. Il est orienté vers un CAP fraiseur. Une scolarité compliquée qui met à mal sa confiance en lui.

Heureusement, il y a le rugby découvert à l’âge de 12 ans en suivant son frère. Une révélation. “Le rugby me donnait les moyens de m’exprimer, de me dépasser, d’aller chercher au fond de moi une envie de me battre, d’aller plus haut. “ Il évoque le collectif, les copains, les 3es mi-temps. Une passion qui ne le quittera plus.

A 17 ans, Il devient éducateur au sein de son club à Surgères. Cette capacité à faire progresser les enfants, à leur transmettre sa passion lui plaît. Il se découvre une âme de meneur d’hommes.  En bon tacticien, il a souvent une longueur d’avance, même s’il se dit “incapable de faire un planning”. “Se projeter, anticiper, être dans l’après, c’est ça le boulot d’entraîneur. Je ne suis jamais dans le présent, toujours dans le futur.” Il connaît ses premières réussites. Loin des difficultés qu’il rencontre dans sa vie professionnelle.

"Des boulettes, toujours des boulettes"

Après le lycée et quelques premiers boulots, il est embauché dans une usine de fabrication de pièces de bateau comme fraiseur mouliste. Il y restera 20 ans. Ses mains “rarement attachés à ses pensées” lui jouent toujours des tours. “J’avais du mal à lire les cotes des pièces que je fabriquais. J’ai même fait un moule à l’envers, relate-t-il. Des boulettes, toujours des boulettes, erreurs, échecs, fautes, étourderies, voilà comment passer des journées de 7 heures en échec total.”  Certains le prennent pour un “bon à rien”, un “fainéant”. Mais pas son patron qui le soutient.

A cette époque, il découvre sa “dysférence” lorsque l’un de ses trois enfants est lui-même diagnostiqué dyspraxique. Car ce trouble se transmet parfois en héritage. Il met enfin un mot sur son fonctionnement, même s’il ne digère pas d’être reconnu handicapé. “Dysférent oui, mais pas handicapé. Car pour moi, c’est aussi une force.” Dans sa tête, les idées fusent dans tous les sens. “Très réactif, il comprend très vite, confirme Sabine, sa compagne. Il a toujours plein de projets en tête qu’ils mènent à bien. Les difficultés ne l’arrêtent pas.” Jean-Claude confirme : “Y a jamais de problème, y a que des solutions.”

"Faire de sa passion son métier"

Cette devise, il va la mettre en pratique, lorsqu’il décide de lâcher son job, las d’être trop souvent confronté à l’échec. Il veut transformer sa passion du ballon ovale en travail. Un essai audacieux mais réussi. Il décroche à Marcoussis, l’antre du rugby français, un diplôme d’Etat pour devenir entraîneur professionnel et débarque au Rugby Epernay Champagne en 2013 comme salarié en charge du développement.

Le rugby m’a apporté les réussites que je n’avais pas avant

Jean-Claude Petit

auteur du livre "Dysférence"

Il conseille ensuite les clubs marnais, avant d’être embauché il y a deux ans et demi par la Ligue Grand Est de rugby comme conseiller technique, chargé notamment de former les éducateurs du Bassin lorrain et des Vosges. Un parcours dont il est fier, même si son nouveau métier lui impose une certaine rigueur administrative. « J’ai des difficultés pour faire les rapports, les plannings, j’y passe beaucoup de temps, concède-il, mais je le fais, j’arrive à trouver les bonnes personnes pour m’entourer, à fédérer autour de mes difficultés. »

Ecrire à la main était un calvaire pour lui, mais ce n’est plus le cas lorsqu’il écrit à l’ordinateur. «L’ordi a changé ma vie.  Je tape vite, la relation cerveau-main se fait mieux. » Rédiger son livre ne lui a d’ailleurs pas semblé si compliqué. « Sabine avait plus de boulot que moi », plaisante cet insomniaque. D’un sourire accompagné d’un signe de tête, sa compagne acquiesce. « Ça m’a pris énormément de temps, admet-elle. Il a fallu composer avec les « mots écrits à la Jean-Claude, les virgules et points partis faire l’école buissonnière » et ces « phrases qui s’emballent en même temps que le cerveau ».

" Lourdeurs administratives"

 En vivant à ses côtés, en relisant ses écritures, cette enseignante a aussi changé son regard sur les élèves en difficulté « étiquetés Dys » et adapté ses pratiques pédagogiques. Jean-Claude Petit plaide d’ailleurs pour un meilleur accompagnement des professeurs envers les élèves « dys ». « Basculer de la note qui détruit à la compétence qui construit », récapitule-t-il dans son livre. « Et sortir de ces classes où l’on mélange tout le monde. Arrêtons le massacre. »

Il n’y a pas qu’à l’école que la vie n’est pas adaptée aux personnes « dysférentes ». « En France, tout doit se faire par écrit, déplore-t-il. Tout ce qui est simple devient vite compliqué pour nous. Il faudrait baisser la lourdeur administrative. Rien que pour se faire reconnaître dyspraxique par la Maison Départementale pour les Personnes Handicapées (MDPH), on a plein de dossiers à remplir. »

S’il n’accepte toujours pas ce terme de « handicap », le Marnais d’adoption assume sa singularité. « On montre toujours du doigt nos incohérences, nos erreurs, nos échecs, regrette-t-il. Et si nous faisions l’inverse pour montrer le positif, les forces, les qualités de nos dysférences, nos compétences ? » C’est ce qu’il a tenté à travers son récit témoignage. Tenté et réussi.

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