Procès en appel de Jean-Marc Reiser : la difficile projection de la reconstitution du meurtre de Sophie Le Tan

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Le troisième jour du procès en appel de Jean-Marc Reiser, assassin présumé de la jeune Sophie Le Tan, débute ce jeudi 22 juin 2023. Après deux jours de procès, la personnalité impulsive et manipulatrice de l'accusé envers les femmes a été au centre des débats.

Jean-Marc Reiser, condamné en juillet 2022 à la perpétuité pour l'assassinat de Sophie Le Tan en 2018, comparaît en appel devant la cour d'assises du Haut-Rhin, à Colmar. La personnalité de l'accusé s'est dessinée lors des deux premiers jours du procès.

Se sont succédé à la barre des connaissances plus ou moins proches de Reiser, allant d'une personne rencontrée sur la plateforme "On va sortir" à la mère de sa fille, avec qui le natif d'Ingwiller a vécu dix ans. Depuis le début du procès, Reiser nie toujours avoir voulu tuer Sophie Le Tan. La matinée de cette troisième journée est consacrée aux enquêteurs.

La commissaire de police Sarah Jammet était en charge du suivi de l'enquête suite à la disparition de Sophie Le Tan. La police judiciaire de Strasbourg a été saisie le lundi 10 septembre 2018, trois jours après le dernier signe de vie de Sophie. Le vendredi 7 septembre au matin, l'étudiante quitte son poste de réceptionniste de nuit dans un hôtel de Strasbourg pour aller visiter un appartement au 1 rue Perle, à Schiltigheim. Appartement duquel elle ne sortira pas vivante.

"Très inquiète, la famille de Sophie a publié un post sur Facebook pour signaler la disparition de la jeune femme, ce qui nous a permis d'obtenir deux témoignages déterminants", explique l'enquêtrice. La première, Clémence (prénom modifié), explique qu'elle aussi devait visiter un appartement dans le secteur depuis une annonce sur Leboncoin, le loueur ne lui indiquant qu'une adresse floue. "Vous verrez, c'est dans le coin", lui indiquait-il.

Aucun rendez-vous n'a été honoré.

Sarah Jammet

Enquêtrice

Une autre jeune femme parle aux enquêteurs d'une annonce similaire avec un autre numéro de téléphone. Le rendez-vous était donné à une adresse non loin de la première, route de Bischwiller. "La personne parle d'une attitude fuyante du loueur au niveau du descriptif de l'appartement. Sauf qu'aucun des trois rendez-vous fixés n'a été honoré", lit Sarah Jammet.

Un troisième témoin décrit le même mode opératoire, un rendez-vous le 20 août au 23 rue des Chasseurs à Schiltigheim pour visiter un appartement suite à une annonce sur Leboncoin. "Elle est venue avec son compagnon, et le rendez-vous n'a pas été honoré."

"Ces éléments nous ont permis de décrire un véritable stratagème développé par le loueur", continue la commissaire de police. Trois annonces ont été créées, sous cinq numéros de téléphone différents, au sujet d'un appartement situé à Schiltigheim. Deux ont été supprimées, dont une dont on apprendra plus tard que les photos étaient celles de l'appartement de la mère de Jean-Marc Reiser.

L'ensemble de ces lignes ont cessé leur activité les 6 et 7 septembre 2018.

Sarah Jammet

Enquêtrice

Dans son travail d'enquête, la police judiciaire se rend compte que les identités sous lesquelles ont été créés les numéros de téléphone étaient toutes fausses. Un travail de bornage a été effectué. "Nous regardions le rythme de ces lignes téléphoniques dans l'espace. Elles bornaient toutes le plus fréquemment à Schiltigheim, au cœur des lieux de rendez-vous donnés pour les visites d'appartement. Enfin, l'ensemble de ces lignes ont cessé leur activité les 6 et 7 septembre 2018, soit la veille et le jour de la disparition de Sophie Le Tan."

"Nous avons remarqué un grand nombre de convergences entre les personnes contactées de toutes ces lignes Lycamobile, mais aussi aucune divergence au niveau de la localisation des téléphones. La ligne principale était au nom de Jean-Marc Reiser. C'est ce qui a permis son interpellation le 15 septembre", explique l'enquêtrice.

L'appartement particulièrement bien rangé

Dans la voiture du sexagénaire, les enquêteurs retrouvent une bâche, des couteaux et des masques de sommeil. Une perquisition est faite dans son appartement du sixième étage du 1 rue Perle, à Schiltigheim. Pendant que l'enquêtrice lit son rapport d'expertise de manière très précise, Reiser continue à baisser la tête, visiblement plongé dans ses notes.

"Nous avons pu observer que l’appartement était rangé de façon particulièrement méticuleuse, c’était très propre. Une fenêtre permettait d’avoir une vision précise des différents lieux de rendez-vous évoqués plus tôt, sans être vu. On retrouve des jumelles mais aussi une liste des pays avec lesquels la France n’a pas d’accord d’extradition", continue Sarah Jammet au milieu du silence de la salle d'audience.

Vous ne trouverez pas d’ADN chez moi.

Jean-Marc Reiser

Lors de sa garde à vue en septembre 2018

Grâce au Bluestar, un produit qui permet de révéler des traces de sang effacées et invisibles à l’œil nu. De nombreuses taches dans la salle de bains sont détectées : sur le sol, les toilettes, le ballon d’eau chaude, derrière la machine à laver...

Lors de sa garde à vue, Reiser dit d'emblée n’avoir rien à voir avec la disparition de Sophie et ne pas la connaître. "Vous devez vous contenter de ça. Vous avez bien vu chez moi que vous ne l’avez pas trouvée. Vous ne trouverez pas d’ADN chez moi", nargue alors Jean-Marc Reiser.

Reiser adapte son discours aux éléments de l'enquête

Sur la présence de sang, il répond que cela devait être la fois où il s'est coupé dans sa cuisine. Sauf que l’empreinte génétique de Sophie a été retrouvée sur les traces de sang prélevées dans la salle de bains. Interrogé à ce sujet, Reiser préfère garder le silence et dit ne vouloir parler qu’après connaissance du dossier.

Pendant sa garde à vue, l'homme n’hésite pas à remettre en question ce que disent les enquêteurs : "Je vous vois venir, vous allez supposer que j’ai enterré un corps. Vous me croyez assez stupide pour donner rendez-vous à des jeunes filles en bas de mon appartement alors que tout le quartier me connaît ?" L'enquêtrice note l'attitude "condescendante" de Jean-Marc Reiser pendant ses différents interrogatoires.

L'enquêtrice analyse le comportement du sexagénaire : "Jean-Marc Reiser adapte en permanence son discours aux éléments d’enquête mis en évidence." Il sera mis en examen au terme de sa garde à vue. Dans la suite de l'enquête, la police contactera de nombreuses personnes qui sont entrées en contact avec Jean-Marc Reiser pour visiter l'appartement de la rue Perle, pour la très grande majorité des femmes. Aucune n'est finalement montée dans le logement, Reiser annulant les rendez-vous au dernier moment ou ne se présentant tout simplement pas. Sophie Le Tan est la seule à avoir passé le seuil de l'appartement situé au sixième étage, à droite. 

Le 19 janvier 2021, Jean-Marc Reiser avoue finalement avoir tué, démembré et enterré Sophie.

Sophie Jammet

Enquêtrice

Le 5 octobre 2018, Reiser adapte sa version lors d'un nouvel interrogatoire. "Il explique finalement avoir connu Sophie à l'université, où ils faisaient du sport ensemble. Nous n'avons jamais pu le vérifier", note l'enquêtrice. Concernant le 7 septembre 2018, Reiser explique être tombé sur Sophie dans sa rue, la main en sang. Au sujet des annonces du Bon coin, il change encore de version, lui qui affirmait ne pas en être à l'origine au début. Il explique aux enquêteurs vouloir sous-louer discrètement son logement le temps d'un long voyage fin 2018. "Nous n'avons jamais pu le vérifier non plus."

"Le 19 janvier 2021, Jean-Marc Reiser avoue finalement avoir tué, démembré et enterré Sophie." Dans la salle d'audience, le grand frère de Sophie fixe sa bouteille d'eau, masque chirurgical blanc sur le visage. Un an et trois mois plus tôt, le corps de Sophie avait été retrouvé par un cueilleur de champignons en forêt de Rosheim. 

Suite au rapport d'enquête, Sarah Jammet fait défiler des photos de l'appartement de Reiser. Juste avant, le père et le frère de Sophie ont quitté la salle d'audience pour ne pas voir l'endroit où la jeune femme a perdu la vie le jour de ses 20 ans.

Reiser fasciné par les photos de son appartement

Depuis son box, l'accusé adopte un comportement très différent. Il s'approche des écrans, fasciné par les photos, comme s'il replongeait dans son dernier logement avant la maison d'arrêt de Strasbourg. Les jurés se montrent également très attentifs et scrutent les images diffusées sur les écrans devant eux.

L'avocat de la défense Thomas Steinmetz demande à la commissaire de police quel est l'élément qui a permis aux enquêteurs de déterminer que Reiser développait un stratagème pour tuer Sophie Le Tan. "C'est tout un faisceau d'indices : les annonces, les téléphones... Pas un seul élément en particulier", lui répond-elle, très longuement interrogée par les avocats de la défense. À l'annonce de la suspension de séance, Reiser se lève dans son box. "J'aimerais apporter quelques précisions. Les cartes SIM Lycamobile ne sont pas payantes, elles sont gratuites."

L'enquêtrice maintient que celles en question ont été achetées. Ce que réfute Reiser. "Ce sont les recharges qui sont payantes. La carte, elle, est gratuite. J'en ai utilisé pendant des années et des années pendant mes trafics." Encore une fois, l'accusé s'attarde sur un détail que beaucoup jugeront insignifiant.

L'après-midi débute par l'audition de Brice Desmarais, brigadier de police et enquêteur à l'office central pour la répression des violences aux personnes (OCRVP), à Nanterre. Il retrace la vie personnelle, familiale, affective et professionnelle de Jean-Marc Reiser. 

Philippe Forens, officier de police judiciaire à Strasbourg, continue le récit de sa collègue Sarah Jammet, à partir du moment de la découverte du corps de Sophie dans la forêt de Rosheim, le 23 octobre 2019. Là encore, plusieurs proches de Sophie quittent la salle.

Plus d'un an après, le corps de Sophie est découvert

Ce jour-là, son équipe est alertée pour la découverte de plusieurs os, dont un crâne, pouvant appartenir à un être humain.  Au fond d'un tumulus, un humérus est retrouvé par les gendarmes. "Ce lieu précis se situe entre les communes de Rosheim et de Grendelbruch", précise celui qui est désormais retraité de la police. Pour avoir accès au corps, les gendarmes ont déplacé des pierres et des branches d'armes.

"Le lendemain, nous avons poursuivi les investigations, toujours à la recherche d'ossements. En fouillant le tumulus, nous avons retrouvé des longs cheveux noirs et des ongles". Lors de l'autopsie, les médecins légistes ont confirmé des sections au niveau de la tête et d'une vertèbre ainsi qu'une fracture au niveau du nez.

"Il a été décidé d'envoyer des prélèvements au laboratoire de la police scientifique de Paris. Ce dernier confirme le jour suivant la présence de l'empreinte génétique de Sophie Le Tan", continue Phlippe Forens. 

Reiser conteste tous les éléments

Les expertises ont permis de montrer que les téléphones de Jean-Marc Reiser avaient borné dans le secteur courant 2018, mais également le soir du 7 septembre, le lundi 10 et le mardi 12. Malgré ces nouveaux éléments, Reiser continuait de dire aux enquêteurs qu'il n'était en rien lié à la disparition de Sophie Le Tan. "Il refusait catégoriquement de regarder les photos du corps que voulait lui montrer la juge d'instruction."

En 2020, Jean-Marc Reiser demandait à de nombreuses reprises à ce que des contre-expertises soient menées, l'homme contredisant certains témoignages. Lors d'une audition en septembre 2020, il campe sur sa position, allant jusqu'à douter de la sincérité de l'expert en bornage en raison de la consonance vietnamienne de son nom, comme Sophie Le Tan.

Des aveux plus de deux ans après

Il faudra attendre le 19 janvier 2021 pour que Reiser passe aux aveux. L'officier de police relate ce que raconte alors Reiser. "Après une soirée alcoolisée, il raconte se rendre à son véhicule récupérer des victuailles le matin du 7 septembre. Il rencontre alors Sophie avec qui il avait prévu de visiter l'appartement. Ils montent alors puis à l'issue de la visite, il tente de l'enlacer. Sophie le repousse et l'homme monte dans un excès de colère. En la frappant, Sophie s'effondre. Il remarque qu'elle n'est pas évanouie mais morte. Il décide alors de faire disparaître le corps de la manière la plus discrètement possible."

Philippe Forens continue de relater le discours de Jean-Marc Reiser. "Il se souvient alors qu'il a une valise dans sa cave. Sauf que le corps de Sophie ne rentre pas. C'est à ce moment qu'il décide de découper le corps. Il explique se débarrasser du corps le lundi suivant." En entendant ces mots très durs, Laurent Tran Van Mang écoute les yeux fermés. Il pose ses coudes sur ses genoux.

Une reconstitution dans la foulée des aveux

Après ces aveux, les enquêteurs remarquent que plusieurs éléments entrent en contradiction avec certains témoignages, dont ceux de voisins de Jean-Marc Reiser qui ont affirmé avoir vu Sophie entrer seule dans l'immeuble du 1 rue Perle. C'est dans l'appartement au 6e étage que Jean-Marc Reiser se prête à la reconstitution du meurtre de Sophie Le Tan, le 16 février 2021, un mois après être passé aux aveux.

La lecture du rapport de M. Forens aura duré près de deux heures. Après les derniers mots de l'enquêteur, Jean-Marc Reiser applaudit depuis son box. "Je m'inscris en faux !", crie-t-il. "Vous vous croyez où ? Au cirque ?", s'énerve la présidente avant de suspendre la séance.

Des vidéos de la reconstitution diffusées

Les photos des ossements découverts dans la forêt sont projetées. Reiser ne jette pas un regard vers les écrans tandis que le silence est pesant dans la salle d'audience. Le public a les yeux rivés sur les écrans. Viennent ensuite des vidéos de la reconstitution. Lors du procès en première instance, un an plus tôt, seules des photos de ce 16 février 2021 avaient été projetées.

Dans les vidéos du jour, on y voit Reiser, masque FFP2 sur le nez, mimer des coups de poing et de pied sur un mannequin de la taille de Sophie Le Tan, à savoir environ 1m55. "Le but du magistrat était de savoir quelle était la position de Sophie le Tan au moment où il donne ces coups dans la salle de bain", commente l'enquêteur. Une scie à métaux dans la main, Reiser se met à genoux et décrit comment il découpe le corps, toujours en mimant comment il s'y est pris. Sur la vidéo, les jambes du mannequin sont retirées du reste du corps. Reiser enlève lui-même la tête du mannequin d'un coup sec après avoir montré comment il avait scié le cou de l'étudiante.

Pouvez-vous nous éclairer quant aux conclusions de l'enquête que vous apportez, objectivement ?

Emmanuel Spano

Avocat de Jean-Marc Reiser

"On n'a pas retrouvé tout le corps de Sophie ?", demande Gérard Welzer à Philippe Florens.
-Non,il manquait des ossements. Les fouilles qu'on a menées les jours suivant avec des chiens spécialsés n'ont mené à rien. 
-Le crâne a été retrouvé à 400 mètres ?
-C'est exact."

"Pouvez-vous nous éclairer quant aux conclusions de l'enquête que vous apportez, objectivement ?", lui demande l'avocat de Jean-Marc Reiser Emmanuel Spano en appuyant sur le dernier mot. "Je reste objectif, mais mon rôle est aussi de donner des hypothèses en me fiant à mes enquêtes."

"Vous avez dit à un moment 'Je n'y crois pas'. Ce qui traduit très clairement votre opinion subjective, personnelle. Vous avez le droit d'en avoir une, mais ce n'est pas le lieu", tacle Emmanuel Spano. La discussion, tendue, tourne autour de la venue de Sophie au 1 rue Perle. Reiser maintient qu'elle est montée en sa compagnie, tandis que deux voisins affirment qu'elle est montée seule. 

"Vous n'avez pas l'impression de faire de l'équilibrisme, monsieur l'enquêteur?", lance l'avocat avant que la présidente Christine Schlumberger ne calme le jeu. "Jean-Marc Reiser adapte sa version aux nouveaux éléments de l'enquête. Vous ne me ferez pas dire ce que je n'ai pas dit." Ce seront les derniers mots de Philippe Forens dans l'humide et chaude salle d'audience de la cour d'assises du Haut-Rhin qu'il quitte après trois heures.

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