Témoignage. Cette ancienne prostituée a trouvé Dieu rue Saint-Denis, "J’avais vécu tant de choses que le sexe n’avait aucun sens"

Publié le Écrit par Cécile Poure

Christine a 57 ans et trois vies derrière elle. Qu'elle compile dans un livre autobiographique aussi poignant que déstabilisant. Témoignage tourmenté autant que profession de foi, chaque parole y est parabole. Car Dieu a sauvé Christine à moins que c'eut été sa foi. Ce n'est pas à moi de le dire.

Cela fait quelques mois déjà que je suis tombée sur le livre de Christine Pflieger. Une autobiographie à la croisée de Virginie Despentes et de l'apôtre Jean. De la rue Saint-Denis à Jésus Christ relate le parcours d'une fillette traumatisée du Sundgau (68) qui finit dans un caniveau parisien, le bras planté d'une seringue, et qui par un miracle, qu'elle juge céleste, trouve la force de se reconstruire.

Depuis, nous enchaînons les rendez-vous manqués. Certains diront mauvaise gestion du temps, elle : "un tour du diable". Enfin aujourd'hui, l'autre cornu nous a laissées tranquilles.

Enfin, nous nous parlons. De sa voix grave d'ancienne fumeuse, "sa dernière délivrance", elle me raconte. Partouse, héroïne et Saint Esprit. Âmes sensibles s'abstenir.

Préambule

A l'entendre, on aurait tôt fait de prendre Christine pour une illuminée. Et d'ailleurs, peut-être l'est-elle au fond, toute éclairée par sa foi. "Dieu m'a dit", "Jésus me montre que", "le Saint Esprit m'ouvre les portes de", ses paroles, comme une litanie, rythment la conversation et chatouillent ma raison. Tant, que, je le confesse, je ne peux me retenir de pouffer. De gêne, de dédain aussi peut-être, moi, la rationaliste pétrie de certitudes. "Ne vous inquiétez pas en me prostituant, Dieu m’a formée à tous les publics, même aux bas-fonds, je peux parler avec tout le monde." Nous voilà quittes.

Il n'en reste pas moins que Christine est une femme courageuse, admirable et qui s'est sortie d'une vie de ténèbres à la force de sa volonté. Ou de Dieu. Chacun est libre non pas de juger mais de croire.

Eros et Thanatos

Christine est née en 1966 dans le Sundgau. Un père, agriculteur, faisant figure de « notable » dans son village. Pas encore venue au monde, déjà violentée. In utero. "Mon père était violent, il frappait dans le ventre de ma mère enceinte. Une fois là, déjà bébé, j’avais peur de tout et surtout des gens. Cette insécurité a été une constante dans ma vie."

D’autant que cette violence perdure, s’intensifie. Violence morale, bleus à l'âme. "Mes parents ressemblaient à Dalida et Richard Gere, ils étaient très beaux", la tendresse effleure, furtivement "ils étaient toujours dans la séduction : concours de danses, sorties en discothèque et ça se terminait toujours en partouse … dans notre salon. Nous on se bouchait les oreilles en attendant que ça passe. Ils faisaient même des annonces dans le journal, je m’en souviens, j'avais honte."

Ça se terminait toujours en partouse… dans notre salon. Nous, on se bouchait les oreilles en attendant que ça passe.

L’époque est à la libération sexuelle. Pour la petite Christine, ce sera celle de l'enfermement. Une prison psychique où le sexe, banalisé, orgiaque, violent lui aussi, n’aura plus aucun sens. Plus aucune importance. Tout comme l’amour.

"Mes parents ne m’aimaient pas. Une fille pensez-vous. Mes deux frères eux c’était différent. Je n’ai pas été désirée, ils me l’ont dit. Quand, plus tard, j’ai réalisé le sens de cette phrase, j’ai été dévastée. Je n’étais plus rien en fait."

Un poids sur ces jeunes épaules qu’elle a du mal à supporter. "Tout le monde savait dans mon entourage, j’en parlais beaucoup sans vraiment comprendre d’ailleurs ce que je racontais, personne n’a rien dit, rien fait. Mon père, sa carrure, sa place dans la société, il intimidait. Je ne pouvais même pas en parler à ma mère. Non, après le sexe, après les coups, Gabie venait pleurer sur mon épaule. Malgré moi."

J’en parlais beaucoup sans vraiment comprendre d’ailleurs ce que je racontais, personne n’a rien dit, rien fait.

Pas d’apitoiement chez Christine, sa voix rauque poursuit sans faillir, amère tout de même. "Moi je voulais que tout cesse : les cris, les ahanements, les pleurs, les coups. Je m’imaginais tirer une balle dans la tête de mon père, je voulais sa mort. Voilà mon enfance, à quoi elle se résume. Une envie de meurtre sous la couette."

Drogue et prostitution

Pas de marraine la fée pour arracher Christine de là. Pas de Dieu non plus, pas encore. Alors, il y aura les paradis artificiels, la drogue. Le témesta, un puissant anxiolytique.

Privée d'oreilles attentives, de voix, ses dents hurlent de rage. "Mes années collège, là, ça a été terrible. J’ai plongé. Mes dents me faisaient souffrir le martyr et pour me calmer, maman me donnait du témesta. Ensuite, ben, j’allais me servir directement dans son tiroir. Pour la première fois, enfin, je me sentais bien, je me sentais planer. Et je ne me suis plus arrêtée. J’avais dix ans."

Pour me calmer, maman me donnait du témesta. Je ne me suis plus jamais arrêtée. J’avais dix ans

L’adolescence confirme cette mauvaise pente. A pic. "J’ai testé toutes sortes de drogues. J’étais tombée dedans, tout au fond. Je n’avais pas envie de vivre mais pas non plus envie de mourir. J’étais tout le temps défoncée, je cherchais des drogues toujours plus dures : cannabis, LCD et au lycée Héroïne."

Les études se poursuivent, cahin-cata. En BTS sanitaire et social, Christine apprend à mieux maitriser les drogues. "Je n’avais plus peur de rien. Encore moins de la drogue."

Pour payer ses shoots, Christine doit trouver de l’argent. Elle vend son corps. "Mes parents m’ont émancipé avant ma majorité, enfin ils se débarrassaient de moi. Je suis partie à Paris avec une amie, on jouait de la guitare, on dormait dans les cages d’escalier, on zonait, on se prostituait." Pour Christine rien de sale, rien d’anormal à cela. La prostitution est la suite, tristement logique, de ses jeunes années.

Me prostituer c’était le cours de ma vie. La suite logique. J’étais la petite pute, la connasse comme mes parents m’appelaient.

"J’avais tellement vécu de choses que le sexe pour moi n’avait aucun sens, ni l’amour, ni rien en fait. Me prostituer c’était le cours de ma vie. La suite logique. J’étais la petite pute, la connasse comme mes parents m’appelaient." Et puis un jour, rue Saint Denis, bien connue pour son commerce charnel, Christine tombe sur Jésus. "Un groupe de fidèles qui rejouaient la vie de Jésus. Ils m’ont donné un évangile. J’ai lu une seule phrase, Lève-toi et marche." Une révélation.

Jésus et les vieux démons

La graine avait germé. Un rais de lumière, ténu mais tenace, dans l’obscurité. "Je suis allée voir un mennonite, évangélique, à Mulhouse. C’était dur de décrocher mais la prière m’a un temps apaisée. Je ne ressentais plus le manque."

S’en suit une période plus calme, presque « normale ». Christine épouse à 28 ans l’homme qu’elle aime, est baptisée, devient maman. "Je suis rentrée dans les ordres, heu dans les rangs". Joli lapsus que je retiens. Mais les vieux démons, le diable pour Christine, sont trop forts. "Mon mari rechute, je divorce, je bois, je prends des médocs, je vois le diable partout, je perds mon emploi. La spirale recommence." Le coup de grâce arrive bientôt, la garde de sa fille, Manon, lui est enlevée.

Pendant 5 ans, j’ai vécu un carnage. 4 grammes de cocaïne par jour dans les veines, cinq passes par jour au moins. J’ai le cœur dans le cerveau. 

Les drogues, les hommes, les passes. Tout revient. Plus fort. "Pendant 5 ans, j’ai vécu un carnage. 4 grammes de cocaïne par jour dans les veines, à 70 euros la passe ça fait cinq passes par jour au moins. J’ai le cœur dans le cerveau." Christine vit dans un clapier. "Non, pas vivre, ce n’est pas le terme, ni survivre d’ailleurs. Cauchemarder sa vie plutôt. Je me prostituais le premier jour, me droguais le deuxième, dormais le troisième. Et ainsi de suite. Le train-train." Voyage au bout de la nuit.

Le salut viendra, très terre à terre, d’une offre de logement social.

Le salut

Là encore, Christine voit la main de Dieu. Moi, un heureux hasard doublé d’une volonté farouche de le saisir. Un F2, propre, blanc, et un jardin où poussent des fleurs sauvages. Un paradis.

"Tout est allé mieux ensuite. Posée, confortablement installée, la vie est revenue."  Agence d’intérim puis poste de fonctionnaire à la ville de Mulhouse, cures de désintox à chaque rechute "une dizaine d’hospitalisation oui quand même", une rencontre amoureuse rapide mais bienvenue et puis bien sûr Jésus. "A cette époque, j’ai lu l’Adoration, j’ai découvert comment adorer Jésus." Un état de transe, de transe amoureuse, qui fait tomber ses "barrières".

Pour la première fois de ma vie, je me sens vraiment aimée et j’aime en retour. 

A ce moment-là, le téléphone de Christine coupe. Nous nous rappelons trois fois. "Tu vois ça ? A chaque fois que je parle de mon éveil, le diable m’en empêche". Je la rappelle sur le portable. Le diable n’est pas très malin finalement. 

"Alors heu … je disais oui que j’ai suivi un accompagnement thérapeutique. J’ai compris que je n’étais coupable de rien. Que jusqu’à présent je ne pouvais finalement pas faire autrement, privée d’amour dès ma conception." Christine cette fois hurle. "J'ai terminé à l'hôpital psychiatrique, tu comprends toute cette souffrance rentrée, verbalisée d'un coup, là ça m'a fait trop mal. C'était insupportable. Après je suis restée mutique pendant des semaines."

J’ai terminé à l’hôpital psychiatrique, tu comprends toute cette souffrance verbalisée d’un coup, là ça m’a fait trop mal

Le pardon

De ce long silence surgira l’acceptation puis le pardon. "Oui je suis arrivée à destination. Je me suis pardonnée et appris à pardonner aux autres."

Il y aura, encore, quelques écueils, quelques rechutes, mais Christine, plus jamais, ne côtoiera les profondeurs.  A 57 ans, la voilà "victorieuse, parfaitement heureuse" dans son jardin, avec ses fleurs, son Jésus et … Manon. "J’ai de bons rapports avec elle maintenant. Je lui ai demandé pardon." 

Christine a aussi retrouvé son père. Sa mère, elle, est décédée. "On se voit souvent, je passe trois jours, une semaine chez lui. Il a 84 ans. On ne parle pas du passé, il en est encore incapable mais dernièrement, il m’a acheté une voiture, c’est un miracle non ?" Christine rit à gorge déployée, nous sommes d’accord là-dessus : Dieu ne manque pas d’esprit.

Mon père a 84 ans. Je lui ai pardonné. On ne parle pas du passé, il en est encore incapable.

Pour raconter son histoire autant que pour prêcher la bonne parole, Christine, la « petite pute » devenue évangéliste, vient de publier son autobiographie. De la rue Saint-Denis à Jésus Christ, son chemin de croix.

"Ça fait trente ans que je sais que je vais écrire ce livre. J’ai commencé il y a six ans. Je voulais témoigner, dire qu’il y a de l’espoir pour les prostituées, pour tout le monde. Je le présente partout, je suis une missionnaire dans l’âme, n’oublie pas. Même à la station essence Avia, où je tapinais à l’époque."

Je voulais témoigner, dire qu’il y a de l’espoir pour les prostituées, pour tout le monde.

Le livre a donné lieu à "d'incroyables rencontres, riches et fortes". La fillette asociale, prostrée, cherche désormais, qui l’eut cru ?, le partage et la communion.

Et son histoire n’est pas terminée. La traduction anglaise du livre est en cours. "Il sera adapté au cinéma, Dieu me l’a dit. Je suis tellement ébahie par ce que le Christ peut faire." Je ne sais pas ce que le Christ peut faire, toujours pas non, mais j'ai une conviction : Christine, elle, a fait, déjà, de grandes choses. Miraculeuses. Quasi miraculeuses. 

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